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Vous êtes ici : Quarante-Deux KWS Sommaire du nº 62-63 les Films de Science-Fiction

Keep Watching the Skies! nº 62-63, juillet 2009

Michel Chion : les Films de Science-Fiction

rédactionnel

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chronique par Éric Vial

Un peu plus de trois cent cinquante illustrations (dont quelques inutiles portraits de “grands ancêtres”, Mary Shelley ou Malthus -!-) : cela va de la série de six ou huit juxtaposées reconstituant une scène (ce n'est pas le moins intéressant) à la double page (une trentaine, mais pour des images qui ne méritent pas toujours un tel format, au vu de la qualité d'autres moins bien servies). Matériellement, cela va du Trou noir (1979) à Blade runner (1982), ce qui est un peu restrictif, mais chronologiquement, le voyage iconographique commence avec Méliès, en 1902, et finit avec Wall-E, en 2008. Pour ce qui est des références dans le texte et les notes, on ira de Métropolis à la Possibilité d'une île, ce qui donne une idée moins positive de l'évolution du genre, mais renforce une impression d'exhaustivité, matérialisée par des listes de films, classées par année et par ordre chronologique d'où la dernière et calamiteuse citation. On l'aura compris, c'est un bel objet (mais qui ne donne pas dans le “beau livre”) et, au moins, un catalogue.

C'est aussi un livre bourré de remarques éclairantes. De fulgurances critiques. Bref d'idées. Et d'intelligence, autant que les limites de la mienne permettent d'en juger. Avec des relectures, correspondant à des films vus au lieu d'être évoqués de quatrième main (c'est le moins qu'on attend, mais on sait que ce n'est pas ce que l'on trouve habituellement) ; je pense ici à Métropolis plus haut cité, et fortement étrillé, avec le genre de remarques acides qui donnent envie d'aller juger sur pièces, au lieu de recopier paresseusement les mêmes fiches quand on évoque les grands ancêtres. C'est souvent rapide, du fait des limites matérielles mêmes d'un livre et de la masse de références, et on pourrait contester telle ou telle affirmation, comme le lien généalogique entre le thème (littéraire) du voyage dans le temps et l'impression d'une « saturation de l'espace terrestre » par l'exploration complète de la planète : c'est fort discutable, mais cela incite au moins à la réflexion. Les esquisses de lecture en termes de genres sont également très stimulantes, jusque dans leur caractère inabouti, qui laisse le lecteur libre de sa réflexion, aux antipodes de discours dogmatiques et parfois bouffons, infligés au public innocent par certains collègues universitaires (anglosaxophones ou non) très sûrs de leur fait. La distinction entre S.-F. “implicite” et “explicite” est également intéressante. Ou l'observation du relais du personnage du savant, “fou” ou pas, par l'ordinateur. Ou le lien entre la S.-F. et Playtime, de Tati. Est tout aussi stimulant le fait de découvrir bien plus de films inspirés de Dick qu'on ne croyait en connaître. On pourrait multiplier les exemples.

La contrepartie de la richesse iconographique et de la stimulation intellectuelle, c'est sans doute un manque de finition. Sans que cela ajoute quoi que ce soit, et dans un livre où l'espace est fatalement compté, des répétitions d'allusions (par exemple à la scène numérique avec Jabba, rajoutée à la Guerre des étoiles). Des explications arrivant à une seconde allusion, des pages après qu'un terme spécialisé ait été asséné comme une évidence. Et puis des listes bancales, après les chapitres, énumérant les films, avec un commentaire intéressant, mais le plus souvent sans, soit (ce qui est logique) qu'il en ait été question dans le corps principal du texte, soit (ce qui est fatalement plus fréquent) que le film ne soit pas supposé mériter de commentaire, et trop souvent avec un commentaire indigent, en quelques mots, et parfois erroné, comme lorsqu'En Angleterre occupée, uchronie manifeste, est donnée pour de la “politique-fiction”, et qu'il est oublié que l'occupation de Jersey est un fait parfaitement historique, permettant l'intégration de documents au film, et non pas, sauf erreur de ma part, la trame de ce dernier, qui concerne un espace géographique légèrement plus large… Par ailleurs, on peut se demander si l'exhaustivité de ces listes n'est pas une illusion trompeuse, par exemple en s'interrogeant sur les marges du genre, côté uchronies personnelles par exemple (on renverra aux indications d'Éric B. Henriet), ou simplement en remarquant qu'au moins un film est cité par raccroc puis oublié — il est vrai qu'il s'agit d'un pastiche classé X, Flesh Gordon, mais un auteur qui reproche à la Mutante de ne pas avoir joué franchement la carte érotique et à sa séquelle de ne pas assumer la pornographie ne devrait pas avoir ce genre de pudeurs déplacées. De façon générale, on peut regretter le côté “l'amateur cause aux amateurs” qui (même si ce n'est pas toujours le cas) suppose en pratique que le lecteur a vu les œuvres traitées… Et en même temps, les quelque soixante-dix premières pages, avant que soit abordée l'histoire du genre, offrent des généralités sur la S.-F. (y compris non cinématographiques) qui semblent un chouïa partielles ou partiales et propres à exaspérer l'amateur…

Mais il est évident que les défauts pointés, dont on peut maintenir la réalité tout en concédant qu'ils n'obèrent pas les vertus indiquées antérieurement, sont la conséquence de nécessités pratiques. Celle d'être lu par des amateurs de cinéma, bien entendu. Surtout chez cet éditeur. Celle de “faire rentrer” quelques tonnes de pellicule dans un volume limité. Celle de ne pas peser… On peut parfois tiquer mais on n'a aucune raison de hurler ; on en prend plein les yeux car les images (il faut le répéter) sont souvent étonnamment belles ; on absorbe des lots de petites madeleines permettant de retrouver des souvenirs oubliés que l'on revisite et que l'on réinterprète ; on apprend des choses, ou on se met à les voir sous un nouvel angle. On a même envie d'aller lire les autres ouvrages du même auteur, ou du moins ceux qu'il évoque (tant pis pour ce qu'il a écrit sur la musique électroacoustique, même si cela a nourri quelques réflexions sur les bandes son). Et si l'on se dit qu'il y a là une mine à partir de laquelle des milliers de pages pourraient être écrites, cela ne constitue pas à proprement parler une tare. Bref, le bilan est, au bout du compte, plus que globalement positif. Et tout amateur y trouvera son compte.