Sauter la navigation

 
Vous êtes ici : Quarante-Deux KWS Sommaire du nº 62-63 le Club des policiers yiddish

Keep Watching the Skies! nº 62-63, juillet 2009

Michael Chabon : le Club des policiers yiddish

(the Yiddish policemen's union)

roman de Science-Fiction

 chercher ce livre sur amazon.fr

chronique par Pascal J. Thomas

Tu crois que t'es dans la merde, Meyer Landsmann. Tu crois que ta vie est foutue depuis que ton mariage s'est disloqué. Tu traînes tes savates dans un rade pouilleux, l'hôtel Zamenhof sur la rue Max Nordau, à Sitka, district fédéral d'Alaska. Hé bien tu vois, Landsmann, tu sais pas à quel point ça va devenir pire. Parce que tu vas découvrir qu'un junkie s'est fait buter dans la pension même où tu crèches. Parce que tu vas te rendre compte qu'il y a des gens très haut placés qui veulent pas que tu fourres ton nez dans leurs sales affaires, et qu'ils peuvent te faire payer très cher ta curiosité mal placée. Parce que ton propre beau-frère en a assez de te tirer du caniveau. Parce que le service de police qui t'emploie veut surtout que tu ne fasses pas de vagues — surtout quand, Oy Veh !, c'est ton ex qui vient de chausser les bottes de ton patron. Le patron, parti comme un rat d'un navire qui fait eau de toutes parts, car la tranquille métropole alaskienne des Juifs chassés d'Europe, chassés du Proche-Orient, et laissés dehors des quarante-huit États douillettement contigus du Sud de l'Amérique du Nord, doit bientôt rentrer dans le giron de la loi commune…

Depuis combien de temps le roman noir a-t-il cessé d'être un style pour devenir un modèle, un motif d'infinis pastiches, un cliché chéri ? Bien sûr avant Flingue sur fond musical (1994), certainement avant Neuromancer (1983), probablement avant le film Chinatown (1974), peut-être dès la fin des années 50 ? Sans doute le vrai roman noir a-t-il besoin de gabardines, de chapeaux mous, et des réverbères de Los Angeles repoussant péniblement le brouillard de leur lueur blafarde. Michael Chabon s'inscrit donc dans une longue lignée de faussaires, se saisissant de l'enquêteur amer et marginalisé aux prises avec les forces obscures de la société comme on peut saisir sur l'étagère un manuel de grammaire ou un recueil de rimes.

Avec pour seul indice un échiquier et un jeu laissé en plan, Landsmann doit donc enquêter sur la mort de son voisin, contre l'avis de sa nouvelle patronne (et ex-épouse) Bina, qui souhaite surtout une passation des pouvoirs sans ennui — traduisez : classer toutes les affaires pendantes, résolues ou non. Et ce meurtre qui turlupine tant Landsmann est une patate chaude, bien entendu, car elle le conduit tout droit au Rebbe Shpilman, chef de la secte toute-puissante — ou du gang tout-puissant, c'est tout un — des Verbovers. Arrivés décimés par la Shoah de la région de Verbov, en Russie, unis par la rigidité de leur extrémisme religieux — pensez à des Hassidiques au carré — ils ont fondé une confrérie qui a pour survivre adopté les méthodes de la Mafia. Tout en conservant leur obsession de la Loi, celle de Dieu et non celle des hommes. Notez bien que dans un cas comme dans l'autre, un bon avocat peut faire des merveilles. Mais quatre gaillards baraqués et surarmés, c'est bien utile aussi. Et Landsmann, s'il va découvrir la vérité sur un complot d'importance mondiale, et sur sa propre famille, le fera aux prises de sérieux risques et de graves désagréments.

Si ce roman de Chabon commence assez classiquement — une fois accepté son cadre — avec la distanciation humoristique impliquée par le choix de la forme du roman noir, c'est après la page 100, quand on en arrive à la description du quartier des Verbovers, et au métier du professeur Zimbalist, chargé de maintenir l'eruv dans la ville, que j'ai eu l'impression de plonger dans un autre univers. L'eruv, c'est toute une histoire en elle-même : un réseau de barrières symboliques (mais bien matérielles) qui permettent de rester sans cesse “à l'intérieur” d'un domaine, et donc de sortir de la maison le jour du Sabbat. Grande œuvre d'interprétation juridique !

Et Chabon pourrait nous tenir en haleine en racontant des choses beaucoup moins exotiques que celle-là. C'est un bavard magnifique, un peu comme Banks, un peu comme Stephenson, capable de nous régaler de pages d'hyperbole et de recherche de vocabulaire. Capable aussi de créer des personnages exotiques et attachants, avec des faiblesses qui vous feront rire, et des malheurs qui vous feront pleurer. Si Meyer Landsmann est tiré du magasin des accessoires du noir, son acolyte Berko porte en lui toute l'histoire (alternative) de cette Alaska maritime et fraîche (mais pas glaciale) où se déroule le roman. Fils d'un père juif et d'une mère autochtone (indienne Tlingit), provenant de deux communautés violemment opposées par une série de tragédies, il a résolu son dilemme d'appartenance en s'affichant Juif strictement observant, malgré un physique qui le rattache beaucoup plus à ses origines amérindiennes.

L'uchronie construite par Chabon pourrait paraître tout aussi fantaisiste. À la racine de l'idée, la découverte par l'auteur d'un manuel de conversation yiddish, qui lui paraît relever de la littérature de l'imaginaire1 — le dossier proposé avec la présente édition du livre reproduit l'article écrit en 1997 par Chabon sur le manuel en question, où se profilait déjà l'idée du présent livre ; ainsi qu'un article/entrevue avec l'auteur, réalisé à Sitka (dans notre monde réel) et bourré de remarques intéressantes.

L'uchronie, fantasme déclenché par un livre, se fonde pourtant sur une proposition sérieuse, quoique peu connue. En 1940, Harold Ickers, secrétaire à l'Intérieur du gouvernement américain, propose d'offrir un morceau d'Alaska comme refuge aux Juifs européens. Dans notre monde, l'affaire a été torpillée par un congressman que Chabon fait mourir dans le sien. Et voici des millions de Juifs d'Europe orientale, parlant yiddish, dévorant du gefilte fish et passionnés d'échecs, transposés sur des fjords verdoyants aux noms russes, un peu au nord de Vancouver (une remarque en passant : il est devenu d'usage que les sagas de Fantasy soient assorties d'une carte de leur monde imaginaire. L'Alaska repeuplée de Chabon me paraît suffisamment imaginaire pour avoir mérité une carte permettant de suivre les pérégrinations du protagoniste. Cela m'a manqué). L'Histoire connaît d'autres modifications : la guerre dure plus longtemps en Europe (un bombardement nucléaire sur Berlin est mentionné en passant), et surtout, l'État d'Israël n'a pas pu se constituer, les sionistes présents en Palestine étant massacrés ou rejetés à la mer en 1948.

On touche ici à un débat toujours prégnant : quelle est la véritable identité juive ? (si tant est qu'il y en ait une). Celle des sabras qui vivent en hébreu sur la Terre promise, paysans, ouvriers et soldats, ou celle des gens qui sont restés des citoyens européens ou américains, occupant en moyenne au sein de la société une place plus caractérisée (professions intellectuelles ou commerciales, habitat urbain…) ? Isaac Bashevis Singer, attaché à l'ancienne société yiddish, parlait des Israéliens comme de ces « goyim qui parlent hébreu ». Tandis que l'Israélien moyen peut mépriser vaguement ceux qui n'ont pas eu le courage de faire leur aliyah. Chabon imagine une société restée proche de celle où se parlait le yiddish, avant la guerre en Europe centrale, et où pourtant les Juifs, vivant entre eux (ou presque), assument tous les rôles dans la société. Mais le nationalisme sioniste n'a pas dit son dernier mot, et se montre capable de la violence que nous associons dans notre monde aux mouvements extrémistes arabo-musulmans.

Le livre est donc moins drôle qu'il n'en a l'air. Moins drôle aussi la vie de Berko, autant que celle de Meyer, qui ont chacun, de façon différente, été traumatisés par des pères à la forte personnalité. Et découvrent sur leur géniteur des vérités désagréables. Bref, Chabon sait faire le grand écart entre le divertissement (dans lequel il excelle) et l'évocation occasionnelle de peurs profondes. Et c'est ainsi que son livre est génial.

Notes

  1. Point qui fait résonner une corde en moi. Vous avez sans doute remarqué que ma maîtrise du français est moins qu'optimale ; j'ai consacré et consacre encore beaucoup d'énergie à la restauration d'un usage social de l'occitan, mais parfois je crains qu'il ne devienne aussi peu vivant que le yiddish.