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Vous êtes ici : Quarante-Deux KWS Sommaire du nº 62-63 Blaze

Keep Watching the Skies! nº 62-63, juillet 2009

Richard Bachman : Blaze

(Blaze)

roman fantastique

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chronique par Philippe Paygnard

Notons d'emblée que ce livre est traduit par quelqu'un que nous connaissons bien, William-Olivier Desmond1.

Si le destin lui avait été favorable, Clayton Blaisdell Junior aurait pu devenir professeur, romancier ou philosophe. Hélas, un père violent et pris de boisson le jette au bas des escaliers transformant un petit enfant innocent en un simple innocent. Malgré un sérieux handicap intellectuel, Blaze parvient à se débrouiller dans la vie, mais ses diverses rencontres le placent très vite du mauvais côté de la loi. Aujourd'hui, il est prêt à tenter le gros coup qui le mettra à l'abri du besoin pour le reste de ses jours : il va enlever l'héritier de la richissime famille Gerard. C'est son ami George qui a imaginé ce plan de génie et qui le guide presque pas à pas afin qu'il en respecte chaque étape. Seul problème, George est mort !

Présenté comme un manuscrit inédit de Richard Bachman miraculeusement retrouvé, Blaze permet au fidèle lecteur de Stephen King de se souvenir, avec une certaine nostalgie, de cette période où le romancier du Maine, qui signait alors de son nom des œuvres telles que Shining/l'Enfant lumière (1977) ou le Fléau (1978), menait une double vie littéraire. Sous le pseudonyme de Richard Bachman, il écrivit ainsi une demi-douzaine de romans au ton résolument différent. Avec des héros solitaires proches du désespoir et des thématiques empruntant au thriller psychologique ou à la S.-F., auxquels s'ajoute une bonne dose de violence, les romans de Richard Bachman sont aussi sombres que la nuit. Cinq de ces livres furent directement publiés au format poche : Rage (1977), Marche ou crève (1979), Chantier (1981), Running man (1982) et la Peau sur les os (1984)2, alors que les pavés labellisés King bénéficiaient du grand format et de la promotion idoine. Une telle cohabitation ne pouvait bien évidemment pas être éternelle et elle prit fin en 1985 lorsque Bachman fut finalement démasqué, succombant alors, selon son géniteur, à un « cancer littéraire »3.

Écrit au début des années 70, Blaze aurait dû être le premier roman de la bibliographie de Richard Bachman, mais, après l'avoir terminé, Stephen King ne le trouva pas suffisamment abouti pour le proposer à un éditeur, même sous le pseudonyme de Bachman, et le remisa, sans l'oublier totalement. Sur sa longue route de romancier, King n'a laissé au bord du chemin que de rares manuscrits inachevés ou jugés impubliables. Blaze était l'un de ces derniers. Cependant, comme, l'auteur l'indique dans sa préface, c'est après la publication de Colorado kid, en 2005, dans la collection "Hard case crime" dirigée par Charles Ardai, qu'il eut l'idée d'exhumer Blaze de son purgatoire littéraire. Il commença à le retravailler pour le proposer à Ardai, mais, au fil des coupes et des révisions, Stephen King obtint un livre qui ne collait plus aux exigences de cette collection. Ce fut donc Scribner, son éditeur habituel, qui bénéficia de ce roman policier mâtiné de Fantastique.

On peut tout naturellement se demander si Blaze est à ranger dans la bibliographie de Richard Bachman ou bien dans celle de Stephen King. Quelques indices laissent penser qu'on peut classer ce roman dans le rayonnage Bachman : un héros solitaire et tourmenté, une violence omniprésente ; cependant, on ne retrouve pas le style âpre et rugueux de Richard Bachman. On se doit donc de conclure que, tel qu'il paraît aujourd'hui, ce roman est l'œuvre du seul et unique Stephen King, dont on reconnaît sans peine les tics d'écrivain comme ses fameux clins d'œil au reste de son œuvre (ici, il s'agit de plusieurs références à Shawshank, la prison de la novella "Espoir éternel printemps - Rita Hayworth et la rédemption de Shawshank" parue dans le recueil Différentes saisons en 1982, ainsi que le nom de Martin Coslaw, directeur de l'orphelinat où séjourne Blaze, est également celui du jeune héros de l'Année du loup-garou, publié en 1983).

Ultime interrogation concernant Blaze, s'agit-il d'un polar ou d'un roman fantastique ? La réponse la plus simple serait de dire qu'il s'agit d'un livre de Stephen King. Dans sa préface, ce dernier le définit lui-même comme « une tragédie mineure de la classe la plus pauvre », après avoir cependant cité les influences de Jim Thompson, Richard Stark, James M. Cain et Horace McCoy. Blaze serait donc un roman policier par sa thématique, l'enlèvement du bébé Gerard ; sociologique puisqu'il traite de la pauvreté et de ses conséquences ; psychologique, car le personnage de Clayton Blaisdell Junior est étudié de sa petite enfance jusqu'à sa fin tragique ; mais aussi fantastique parce que Stephen King, en habile manipulateur, laisse jusqu'au bout planer un doute sur l'état réel de George4, simple réminiscence dans le cerveau de Blaze ou bien fantôme persistant.

Loin d'être un simple fond de tiroir, Blaze est un livre travaillé et retravaillé qui n'a certainement plus grand-chose à voir avec le manuscrit initial de Richard Bachman. Cela ne donne certes pas le dernier chef-d'œuvre du King, mais il s'agit là d'un bon roman noir avec un zeste de Fantastique.

Notes

  1. Traducteur régulier de Stephen King pour Albin Michel (mais aussi des enquêtes du commissaire Brunetti de Donna Leon pour Calmann-Lévy), William-Olivier Desmond est également auteur de polars à ses heures. Son dernier livre, Bouillie bordelaise, a été publié en 2007 chez Pleine Page.
  2. La bibliographie de Richard Bachman comporte un sixième titre, les Régulateurs. Publié en 1996, ce livre “posthume” est en quelque sorte la face sombre du diptyque qu'il forme avec Désolation, roman signé Stephen King, dont il reprend la plupart des personnages dans des versions décalées.
  3. Stephen King s'inspira largement de cette expérience pour écrire, en 1990, la Part des ténèbres, un livre dont le héros, Thad Beaumont romancier, a les plus grandes difficultés à se séparer de son alter ego pseudonymique, George Stark.
  4. Autre référence littéraire évidente, le prénom de George attribué par Stephen King au complice de Blaze ne peut que faire penser au George Milton du roman Des souris et des hommes (1937) de John Steinbeck.