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Keep Watching the Skies! nº 53, mai 2006

Luca Masali : l'Inglesina in soffitta

roman de Science-Fiction (Espionnage et Histoire secrète) inédit en français

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chronique par Éric Vial

L'Histoire secrète peut à la rigueur être annexée à la Science-Fiction. Du moins était-ce le point de vue de Pierre Versins qui, il est vrai, annexait beaucoup. En l'occurrence, cela permet de vaguement justifier le fait qu'il soit question ici de ce roman, en dehors même du fait que les deux précédents romans du même auteur les Biplans de D'Annunzio et la Perle de la fin des temps) relevaient bel et bien du genre, et qu'une vague apparition d'un monstre lacustre, petit frère italien de Nessie, même si elle reste phantasmatique, pourrait tirer le tout vers un peu de cryptozoologie — avec beaucoup de mauvaise foi. Pour le reste et pour être honnête, il s'agit avant tout d'espionnage, et d'espionnage historique.

On est en 1939 sur le lac de Côme, et on cherche quelque chose qui est tombé dans le lac. On, en l'occurrence, c'est l'OVRA, la police secrète mussolinienne, plus les services américains et britanniques. Et comme certains ne reculent pas devant les dommages collatéraux, cela rejaillit sur les autochtones, souvent contrebandiers, et sur les touristes. Parmi les premiers, deux gamins d'une dizaine d'années, qui sont comme chien et chat, et dont le plus âgé, pas très malin à vrai dire, est très fier de son uniforme des jeunesses fascistes. Parmi les seconds, une petite fille anglaise, affligée d'une gouvernante revêche mais dont la suite des événements révèle des facettes quelque peu inattendues. Accessoirement, le père de la petite fille est le chef des services secrets de sa très gracieuse majesté. Et bien entendu, les deux gamins sont amoureux d'elle. Le père du pas très malin est arrêté, accusé d'avoir assassiné un autre contrebandier. La mère de l'autre, lavandière pour le garnd hôtel, est retrouvée assommée dans la chambre de la gouvernante. Un vieil original, constructeur de barques et qui en fabrique une dans son grenier, à distance d'une épouse acariâtre (c'est elle, la “petite anglaise” du titre, et non la petite fille. Quoique, vers la fin…), s'intéresse à l'affaire, trouve trop de choses qui ne cadrent pas, s'attire de gros ennuis. Un curieux journaliste s'intéresse de fort près à la gouvernante. L'adjudant des carabiniers locaux se met de la partie.

Le reste suppose, entre autres, une expédition punitive fasciste avec huile de ricin, quelques autres brutalités, un avocat parfaitement incompétent, des sorties nocturnes en barque avec tempête en option, des lancers de dagues de Gurkas, la participation de la douane, un secrétaire piégé, une parade aérienne avec démonstration de bombardement, des paysans lombards attaquant à la serpette une villa défendue par des nids de mitrailleuses, l'application offensive des bons vieux principes de Benjamin Franklin, du cyanure, un bathyscaphe et les moyens de le laisser couler, ou une poursuite en voiture qu'il serait dommage de ne pas faire se terminer dans le lac. Et pas mal de révélations sur la gouvernante, qui n'est par ailleurs pas la seule à ne pas être tout à fait ce qu'elle semble.

Rien de tout cela n'est inintéressant, d'autant que Masali sait mener son affaire, a de l'humour, et y ajoute une plongée dans ce petit monde du lac, des contrebandiers, des barques, etc. On retrouvera aussi des échos de l'actualité avec un Américain aux vues prémonitoires pour ce qui est de réclamer des guerres préventives et de libérer les peuples de leurs dictateurs en massacrant les premiers plus que les seconds — encore que ledit Américain, parfaitement odieux, fasse peut-être partie des gens qui ne sont pas tout à fait ce qu'ils semblent être, ce qui n'enlève rien au message politique immédiat mais peut éviter des amalgames et des généralisations plus que douteuses : il n'est d'ailleurs pas le seul neveu de l'oncle Sam que l'on rencontre, et l'autre, même s'il joue un rôle moins important, est pour le moins différent. Bref, on ne s'ennuie pas, pour le moins. Et cela mériterait d'être traduit, avec une pensée émue pour celui ou celle qui aura à restituer les doubles sens graveleux d'un maître d'hôtel répugnant, et à piocher comme Quadruppani dans le parler lyonnais (ou suisse, ou marseillais, ou…) pour rendre les nombreuses expressions en dialecte lombard, dans sa version septentrionale.

Reste l'Histoire secrète, et la vague justification de ce compte rendu. En fait, tout a commencé — ou presque : c'est le deuxième chapitre — par la plongée très involontaire, dans le lac, d'un avion militaire affecté au transport d'une valise diplomatique depuis la Suisse. Et surtout, on l'apprend plus tard, par la disparition d'Ettore Majorana, le meilleur élève d'Enrico Fermi, ce dernier ayant reçu le prix Nobel de physique pour ses travaux sur la réaction en chaîne avant de négliger de rentrer en Italie où son épouse aurait eu à subir les lois antisémites mussoliniennes, et de mettre le cap sur l'Amérique. Majorana, lui, a tout simplement disparu, quelque part entre la Sicile et Naples, et on peut raisonnablement parier que, aucune autorité n'ayant intérêt à cette disparition, il l'a fait de son plein gré, peut-être pour empêcher que ses propres découvertes soient utilisées. C'est du moins l'idée que défendait le grand romancier sicilien Leonardo Sciascia, qui lui a consacré un bref et intéressant ouvrage1. Et c'est ce que suppose Masali, même si la solution la plus simple et la plus plausible, un suicide par noyade, ne saurait convenir à une histoire où il faut des masques, et encore des masques sous les masques, dans la grande tradition du roman populaire. D'où une course aux secrets nucléaires. Et à quelques mois du déclenchement de la seconde guerre mondiale, on frise — pourquoi pas ? — un autre conflit, entre Italie et Anglo-saxons. Avant que tout rentre dans l'ordre, naturellement : on n'est pas cette fois en terre d'uchronie. Mais tant pis, et tant pis s'il faut un peu tirer sur la ficelle, sur la chambre à air ou sur le câble électrique triphasé pour rattacher cela à la S.-F.

Notes

  1. La Scomparsa di Majorana, 1975.