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Vous êtes ici : Quarante-Deux KWS Sommaire du nº 52 Futur intérieur

Keep Watching the Skies! nº 52, novembre 2005

Christopher Priest : Futur intérieur

(a Dream of Wessex)

roman de Science-Fiction

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chronique par Éric Vial

La réédition de ce roman, après vingt-huit ans, a des effets étranges. Parce que les avenirs qu'il dépeint sont à la fois limpides et étrangers, tant le monde a changé dans le dernier quart du xxe siècle — un des effets très secondaires de ce changement étant de faire de ce livre un document historique.

Cela dit, c'est avant tout un roman. Une histoire, ou plusieurs, imbriquées. Celle qui soutient et lie le tout, et se trouve paradoxalement être la moins développée, c'est l'histoire d'une expérience de prospective confiée à la subjectivité collective d'un groupe, mis sous hypnose et qu'une machine réunit pour construire un monde futur, ou chacun vit avec un passé factice et en ayant tout oublié du monde réel, tout en étant ramené périodiquement pour décrire ce qu'il a vécu, l'espoir étant qu'on trouvera ainsi quelques solutions aux problèmes du présent. C'est mince, fragile. Mais les éventuelles réticences du lecteur sont prises en charge par l'auteur, les instances finançant l'opération ne manquant pas de s'interroger sur le bien-fondé de leurs investissements : cela désamorce, le scepticisme précipitant dans un assez mauvais rôle.

Et puis ce prétexte suffit, et convient tout à fait, parce que s'y greffent d'abord une histoire personnelle, ensuite une histoire collective, enfin les conséquences des interférences entre les deux. On suit en effet une des participantes à l'expérience, sortie d'une liaison éprouvante avec un mégalomane manipulateur, et qui voit celui-ci revenir dans sa vie, à travers l'expérience justement. On la suit dans le monde rêvé collectivement, dans une partie de l'Angleterre détachée par un séisme, où peuvent se nouer des intrigues amoureuses, où on pratique un étrange surf motorisé mettant à profit un gigantesque mascaret, et où une communauté marginale tranche sur le conformisme ambiant. On découvre ce monde avec certains de ceux qui en sont tout à la fois, et de façon tout aussi inconsciente, les créateurs et les explorateurs. Quitte à ce que l'auteur laisse voir des failles, et la fluidité d'une “réalité” où un mort peut disparaître d'abord physiquement, puis être effacé de souvenirs de ceux qui n'étaient pas les plus proches de lui, et enfin de ces proches eux-mêmes. Cette fluidité de la réalité renvoie à bien des choses publiées dans la seconde moitié de la décennie 1970, et un peu au-delà, avec ici une réalité et une rationalité totale puisqu'on est explicitement dans un rêve — le titre originel le rappellerait si besoin était. Et ce monde rêvé est modifié par la participation du mégalomane déjà évoqué — phénomène sans doute annoncé avec trop d'insistance pour que sa description soit pleinement satisfaisante, mais ce n'est qu'un défaut mineur, et la description impavide du résultat, du fait de l'oubli manifeste de la version antérieure avant une redécouverte des souvenirs enfouis, est assez efficace pour prendre le lecteur en défaut. D'autant que la modification du paysage est loin d'être l'essentiel, et qu'un jeu de miroirs se met en place, brouillant davantage encore les rapports entre songe collectif et réalité : un homme qui rêve qu'il est un papillon et se réveille peut, on le sait bien, être en réalité un papillon occupé à rêver qu'il est un homme, mais aussi un homme qui rêve qu'il est un papillon qui rêve qu'il est ce même homme, ce qui n'implique pas que le rêveur et le rêvé “au carré” soient identiques, bien au contraire…

Tout cela fonctionne. Au talent. À la demi-teinte. Au glissement. À l'étrangeté à la fois familière et mouvante. Aggravée ou augmentée, comme il a été écrit plus haut, par la distance qui nous sépare de la première édition. Et qui renvoie à un passé que, dans une génération ou deux, les descendants du steampunk pourraient bien aller explorer et modifier en jouant sur sa technologie si superbement obsolète. Et sur les équilibres politiques révolus, ou plus encore sur les élucubrations que l'on pouvait produire lorsqu'on songeait à l'avenir. Juste un détail, pour commencer, et pour rappeler qu'en 1977, il était normal d'imaginer que vers 1985 on taperait les rapports à la machine, avec une feuille de carbone — les photocopieuses étaient encore des engins assez rares, produisant souvent un papier glacé doté d'un désagréable penchant à l'enroulement… et il était à peine question d'ordinateurs individuels. D'où, tout d'un coup, une ombre sépia, une allure de dessin de Robida et, pour qui était déjà approximativement adulte en ces temps reculés, l'impression non moins désagréable d'avoir appartenu à quelque chose de révolu. Sans que cela nuise au récit, d'ailleurs — comme si l'on était passé dans un monde uchronique, une de ces uchronies par inadvertance qui renferment le meilleur et le pire : ici, faut-il le préciser, on est du côté du meilleur.

L'univers de 1985 est d'ailleurs étrange, mais pas si décalé que ça, surtout vu de 2005. Certes, le terrorisme est lié à la question irlandaise, et en fait aux unionistes ulsteriens, alliés aux indépendantistes écossais, mais des attentats meurtriers dans les transports en commun londoniens nous disent hélas quelque chose. Et l'effondrement économique décrit renvoie à des peurs assez évidentes, trois ans après le début d'une crise dite pétrolière dont on ne prévoyait certes pas la durée, mais pas non plus l'impact très relatif sur les niveaux de vie. L'autre univers, celui imaginé, est bien plus étrange. D'abord parce que, pour ce qui est des technologies et des modes de vie, l'an 2135 ressemble d'assez près aux années 1970-1980, au surf à moteur près. Certes Priest explique qu'il y a eu une longue stagnation, et on peut assez décemment supposer que le futur consensuel imaginé par un groupe hétéroclite tend à décalquer le présent de ses membres. Les éléments nouveaux existent, dans un domaine aussi sensible aujourd'hui qu'en 1977, la politique de l'énergie, avec une essence rare et des sources alternatives à commencer par la géothermie, mais c'est plus affirmé que montré, et la pratique même des rêveurs ne semble guère leur donner d'indications dans ce domaine. Cela renvoie sans doute à la fragilité du postulat initial, même si c'est là chercher la petite bête.

Par ailleurs, si l'on reste plutôt aux alentours immédiats de ce que nous connaissions, ou plus exactement de ce que nous pouvions connaître en 1977 — et cela aide à mesurer le chemin parcouru —, en matière de technologie, le décor politique est bien plus étonnant, et loin de ce que nous pourrions pronostiquer ou imaginer un gros quart de siècle plus tard. L'île détachée du “continent” (entendez : détachée de la Grande-Bretagne), et bénéficiant par la magie du rêve d'un climat éternellement clément, est déjà une belle idée, mais elle est une sorte d'enclave touristique, de pompe à devises, d'un bloc soviétique plus à fait d'actualité aujourd'hui, et étendu en gros à l'ensemble de l'Europe du nord, face au monde musulman — d'où des mosquées pour touristes, etc., les deux ensembles occupant l'essentiel de la planète, à de rares exceptions près : Canada, Écosse, Suisse, Irlande, Australie et une République Sud-Africaine implicitement restée ségrégationniste. Mais comme le roman est antérieur à 1979, année de certains événements iraniens parfois considérés comme un point de départ, et en tout cas point de départ d'une visibilité, et antérieur a fortiori à septembre 2001, ledit monde musulman étendu en particulier aux États-Unis (ou désunis en l'occurrence) renvoie directement au poids de ce que l'on appelait à l'époque les pétrodollars : on est de nouveau sous le poids des premières années de la crise. D'où un imaginaire fort éloigné de celui dans lequel on baigne aujourd'hui. D'où d'ailleurs un réel effet de dépaysement, plus fort sans doute que lors de la première édition. Comme Priest a bien du talent — cela n'a rien d'un scoop —, ce qui pourrait rendre le roman illisible contribue à son intérêt. Et pas seulement pour un historien contemporanéiste adepte de la tétracapillotomie, et qui délaie alors qu'il pourrait se contenter de dire que « c'est vachement bien » : ce serait au moins tout aussi exact que tout ce qui précède.