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Vous êtes ici : Quarante-Deux KWS Sommaire du nº 41-42 le Sens du vent

Keep Watching the Skies! nº 41-42, janvier 2002

Iain M. Banks : le Sens du vent (la Culture)

(Look to windward)

roman de Science-Fiction

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chronique par Pascal J. Thomas

Les Chelgriens vivaient tranquilles sur leur planète, avec un système qui n'avait rien d'égalitaire ou de démocratique, jusqu'à ce qu'arrive la Culture. Amicale. Technologiquement imbattable. Bourrée de bonnes intentions. Insupportable : les valeurs traditionnelles ne pouvaient pas lui résister, et le système ancien s'est effondré sous le poids des désaccords internes. Mais une poignée de fanatiques religieux et d'anciens militaires qui n'ont pas accepté leur défaite sociale, réfugiés dans leurs montagnes, ont préparé leur revanche : un attentat-suicide qui frappe la Culture au cœur de ses richesses et de son insouciance…

La S.-F. n'a pas pour but la prophétie. Mais ce livre colle de si près à une actualité récente et désastreuse — remplacez les Chelgriens par des Arabes, mettez les montagnes en Afghanistan, et New York à la place de l'orbitale Masaq' — qu'on se dit que, quelques fois, elle observe avec beaucoup de perspicacité les tendances du présent. En tout cas, quand elle est pratiquée par un auteur aussi doué que Banks.

Nous avons donc d'un côté l'orbitale Masaq', un ruban de terre dont les dimensions et la topographie — amoureusement fabriquée — ridiculisent celles de la planète Terre. Cr Ziller est un génial compositeur chelgrien, qui a quitté sa planète d'origine après avoir milité contre son pesant système de castes — depuis malmené par une guerre civile. Un ambassadeur chelgrien est sur le point d'arriver sur Masaq', pour essayer de convaincre le grand Ziller qu'il peut rentrer chez lui, où tous veulent l'honorer comme il convient à sa gloire galactique. Ce dont Ziller ne veut pas entendre parler — et Contact (le département de la Culture chargé des relations avec les civilisations qui lui sont extérieures, au “personnel” essentiellement machinique) s'adresse à Kabe, un débonnaire Homomdan qui a su gagner l'amitié de Ziller, pour qu'il joue le rôle de Monsieur Bons Offices.

En sections alternées, nous suivons la préparation de Quilan, l'ambassadeur chelgrien, dont il est vite évident que la mission est surtout militaire. Et pour pimenter le tout, nous rendons de temps en temps visite à Uagen Zlepe, un érudit qui se consacre à l'étude des dirigeables géants qui vivent dans un des biotopes les plus étranges de la galaxie, une bulle de gaz à l'enveloppe artificielle mais infiniment ancienne. Un lieu qui serait impressionnant si Zlepe n'était pas aussi ridicule.

Banks est fidèle à son contrat : nous aurons des machines narquoises, des extra-terrestres étonnants, des paysages ahurissants et des artefacts plus grands que nature, des distractions étonnantes, des intellectuels désopilants et des conversations passées au mixer, le tout écrit brillamment, mêlant l'humour et le dramatique. On ne s'ennuie pas une seconde, même s'il faut reconnaître que tous les ingrédients du mélange ont déjà été utilisés et ré-utilisés par Banks. Il y a en particulier ce principe général qui veut que, quels que soient les efforts que l'on puisse faire, la Culture (c'est-à-dire les machines qui en constituent l'infrastructure et le bras armé) ne peut jamais être prise en défaut.

Corollaire, la Culture ne produit pas de héros. Les humains — ou autres créatures vivantes — qui s'essayent à ce rôle ne peuvent que jouer les utilités. On peut penser qu'il s'agit de l'un de ce petit nombre de grands principes que Banks s'efforce d'inculquer au travers de ses romans “commerciaux”, destinés à une instruction discrète des masses. Comme le fait que la propriété privée et la concurrence ne sont pas la clé du développement technologique et culturel — la Culture devant en fournir un saisissant contre-exemple. L'absence de héros peut laisser sur sa faim celui qui recherche le plaisir de lecture. Heureusement, Banks a produit ici un anti-héros plus mémorable encore que celui qui était au cœur de Consider Phlebas1, un roman à bien des égards frère de celui-ci. Quilan est poussé par une douleur irréparable (la perte de son épouse, qui combattait à ses côtés durant la guerre civile chelgrienne), et secoué autant par des doutes personnels que par la personnalité reconstituée d'un général du passé qui a été implantée à l'intérieur de lui-même — et constitue en soi une des plus belles caricatures de ganache militaire que Banks ait exécutées. Quilan nous donne en détails les raisons qu'il a de chercher la mort, tout en cherchant à le faire du mieux qu'il puisse — et il est doué pour le travail qu'on lui donne à faire.

De façon surprenante dans l'univers matérialiste et plutôt auto-satisfait des romans de la Culture, la religion joue aussi un rôle dans ce livre — les Chelgriens sont la seule race de la Galaxie à pouvoir apporter la preuve d'une vie après la mort, dont ils font un usage pratique (une forme de communication est possible avec les décédés). La tentation d'introduire un élément inexpliqué était déjà présente dans Excession, ce qui ne bouscule par pour autant les romans vers le mysticisme. Mais on peut se demander. Banks pourrait bien se sentir à l'étroit dans les limites de la formule qu'il s'impose pour les romans de la Culture, et celui-ci, avec son clin d'œil à Consider Phlebas, pourrait fournir une conclusion appropriée.

Auquel cas on notera avec un brin d'ironie que, plus encore que les autres, ce roman établit, en dépit de tout son socialisme proclamé, un net parallèle entre la Culture et les États-Unis d'Amérique. Tout simplement parce que de façon générale, la Culture prend la place d'Athènes dans la vieille dichotomie Athènes/Sparte, qui ne peut être ignorée de personne possédant la plus vague trace d'humanités classiques — et un Britannique bien éduqué de l'âge de Banks n'a pas pu échapper à cette formation. Mais aussi plus précisément à certains détails de l'histoire de la Culture qui nous sont rappelés ici. Non, non, pas la destruction successive par les Idirans de deux systèmes stellaires entiers qui fournit quelques centaines d'années plus tard (le temps qu'arrive la lumière des novae) prétexte à commémorations sur Masaq' ; rappelons-nous que le livre a été écrit avant le 11 septembre 2001. Mais plutôt une autre description de la guerre Idirane, commencée par une attaque surprise des Idiran suivie d'une patiente reconquête, système par système, menée par la Culture : c'est un bon résumé de la guerre du Pacifique, de 1941 à 1945. Avec la culture dans le rôle des USA — même si les deux novae finales font plutôt alors penser à Hiroshima et Nagasaki : mais vous n'iriez pas croire que Banks copie jamais servilement les exemples historiques ?

Bref. Si vous ne devez lire qu'un roman de la Culture, lisez Excession. Mais lire un seul roman de la Culture, c'est un peu comme manger une seule cacahuète, alors je parie que vous lirez aussi Look to windward

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Notes

  1. Traduit en français sous le titre une Forme de guerre. J'exhorte mes lecteurs, pour une fois, à ne pas s'offusquer de mon habitude de citer les œuvres sous leur titre original : "look to windward" sont les trois mots qui précèdent "consider Phlebas" dans le poème de T. S. Eliot dont ces deux expressions sont tirées ("the Waste land") : “Gentile or Jew / O you who turn the wheel and look to windward / Consider Phlebas, who was once handsome and tall as you.”. Une façon de souligner le parallèle thématique entre les deux œuvres.