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Vous êtes ici : Quarante-Deux KWS Sommaire du nº 41-42 Reconquérants

Keep Watching the Skies! nº 41-42, janvier 2002

Johan Heliot : Reconquérants

roman de Science-Fiction et de Fantasy

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chronique par Pascal J. Thomas

Voici une uchronie à l'invraisemblable mais amusant point de départ : peu après le complot qui aboutit à l'assassinat de Jules César, un groupe de citoyens romains désespérant — avec raison — du rétablissement de la République qu'ils appelaient de leurs vœux, s'embarquent pour un exil africain, et aboutissent en Amérique. Ils survivent, prospèrent, dominent le continent ; mille cinq cents ans plus tard, leurs descendants entreprennent la reconquête de la Méditerranée…

Le roman suit les tribulations d'un jeune métis recruté — sans qu'il ait beaucoup de choix en la matière — dans l'armée de Reconquête, Geron Vilmeris. Au fur et à mesure que les Romains du Nouveau Monde découvrent les bizarreries de l'Ancien, à commencer par une île qui n'a rien de naturel au large des Portes d'Hercule, Geron se trouve au centre de l'action. Pas forcément de son fait. Une entité mystérieuse, le Gardien, le dote de pouvoirs de traducteur qui le rendent indispensable au chef du corps expéditionnaire ; mais Geron lui-même nourrit de plus en plus de doutes sur le bien-fondé de l'action militaire dans laquelle il est entraîné.

Les aventures de Geron, sa révolte prévisible, les péripéties visant à retrouver un objet ancien et précieux que l'on croyait perdu, les monstres rencontrés en cours de route, tout cela est distrayant, sans grande surprise — mais à ne pas déflorer pour le plaisir de lecture. La logique qui sous-tend tout le fonctionnement de l'Ancien Monde que redécouvrent les descendants américains des Romains est celle de la Fantasy plus que celle de la S.-F., malgré l'invocation de l'arrivée, plusieurs siècles avant, d'un vaisseau extra-terrestre. Curieusement, un élément clé de l'intrigue est le statut de nécromancien de Jules César, comme dans l'Ombre d'Ararat de Thomas Harlan1 ; et ce fait est bien entendu largement intérieur à l'intervention d'extra-terrestres.

Le point fort du livre est la connaissance que l'auteur a des anciens Romains — largement étalée sous forme de notes de bas de page. Leur civilisation a beau être considérée comme l'origine de la nôtre, le lecteur d'aujourd'hui la connaît suffisamment mal pour qu'elle paraisse complètement exotique, voire extra-terrestre — je me souviens de C. J. Cherryh, professeur de latin dans le civil avant d'être auteur à succès, faisant la même remarque dans les années 70. En lui faisant coloniser l'Amérique, Heliot s'amuse, et introduit un choc avec les cultures indigènes qui n'est hélas qu'esquissé : très vite, tout le monde s'embarque sur des dirigeables pour franchir l'Atlantique, et c'est le côté épique (les monstres, les batailles) qui prend le dessus. Remarquons quand même que le maintien d'une distinction rigoureuse entre Romains et indigènes au bout de mille cinq cents ans, surtout si on considère le petit nombre des premiers, qui n'ont jamais reçu de renforts de la métropole, repousse un peu loin les limites du crédible. Tout comme — je dois cette remarque à Éric Vial —, le millier d'orateurs arrivant tous à s'exprimer sur une période de vingt-quatre heures, dans le premier chapitre… faites le calcul !

Mais Heliot prise plus le clin d'œil2 que la prise de tête. Quite à imaginer un métro-canaux dans le Manhattan romain, Libertas — on imagine l'insalubrité d'un tel système, bien difficile à ventiler, sans parler des problèmes d'ingénierie posés par l'écoulement des eaux et la traction… Quite à faire du double uchronique de Christophe Colomb un personnage à la Pagnol — quand même, il faudra un jour qu'il se documente, et nous écrive une Marseille qui ne soit pas d'opérette. Ne pas s'étonner, dans ces conditions, que la conclusion du livre soit foisonnante et brouillonne. Goûter au passage le séjour des reconquérants en Afrique du Nord, civilisée et paisible — à première vue. Comme Heliot écrit et raconte bien, on ne se plaint pas du voyage.

Notes

  1. Une autre uchronie sur l'époque romaine qui relève de la Fantasy.
  2. Comme avec ce personnage affublé du nom bien peu romain d'Emil Karr, visiblement dans le seul but de pouvoir se fendre de la première phrase du deuxième chapitre : « C'était à Megahar, faubourg de Karhage, dans les jardins d'Emil Karr ». Salâmmbo, quand tu nous tiens…