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Vous êtes ici : Quarante-Deux KWS Sommaire du nº 41-42 Omale

Keep Watching the Skies! nº 41-42, janvier 2002

Laurent Genefort : Omale

roman de Science-Fiction

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chronique par Jean-Louis Trudel

D'un livre à l'autre, Laurent Genefort reste avant tout un créateur de mondes, passionné par leur mise en chantier et par la recherche de nouveaux moyens de les dépeindre.

Commencer à lire Omale, c'est s'embarquer dans un voyage au long cours comme au dix-neuvième siècle ou au début du siècle dernier. Il faut accepter de changer de rythme pour entrer de plain-pied dans le roman de Genefort, mais ce changement de rythme fait partie en soi de la construction — et reconstruction — d'un monde différent du nôtre, où les voyages ne se comptent plus en heures d'avion, de train ou d'autobus, mais en journées entières. D'ailleurs, on respire tout de suite l'air du grand large, plus pur, plus vif, ouvert sur toutes les aventures.

Omale appartient au même univers que les autres romans de Science-Fiction de Genefort, mais les habitants d'Omale forment un rameau qui a divergé radicalement après l'inexplicable fermeture des portes de Vangk. Omale, c'est le nom d'un monde qui est un mystère en soi, infiniment plat, que l'on peut rapprocher de l'anneau-monde de Larry Niven ou du décor du roman de Kurt Steiner le Disque rayé.

Toutefois, pour la première fois dans l'univers de Genefort, les humains arrivés par les portes de Vangk ont de la compagnie : ils doivent partager leur portion d'Omale avec deux autres espèces intelligentes, inconnues précédemment, les Chiles et les Hodgqins. Sous les rayons de l'étoile Héliale, des siècles vont passer pendant lesquels la nature véritable d'Omale restera mystérieuse jusqu'à ce qu'un jour, six représentants des trois espèces se retrouvent à bord d'un dirigeable, tous porteurs d'un éclat de coquille d'œuf sur lequel est inscrit un message sibyllin…

Genefort accède à un niveau supérieur avec ce livre, autrement plus long et ambitieux que la plupart de ses romans antérieurs pour le Fleuve noir, exception faite d'une Porte sur l'éther. Les premiers chapitres imbriquent avec habileté les intrigues pour faire se rencontrer six personnes qui ne se connaissent pas et qui ont plus d'une raison de taire la seule chose qu'ils ont en commun.

L'essentiel du roman raconte l'expédition vers une destination inconnue des six voyageurs qui ont reçu, avec leur bris d'œuf, un billet à bord d'un gigantesque dirigeable, le Yyalter construit par les Chiles. Ils sont trois humains (Kasul, l'écrivain libertin, Alessander, le renégat élevé par les Chiles, et Sheitane, la rebelle féministe), deux Chiles (Sikandaïrl, la guerrière d'exception, et Hanlorfaïr, le médecin cosmopolite) et un seul Hodgqin, un bibliothécaire longève, Amees'SixtedeVorsal.

Ils se retrouvent isolés à bord d'un reliquat du Yyalter, démoli et disloqué lors d'une attaque menée par Sikandaïrl elle-même. Naufragés du ciel, ils ne sont plus maîtres de leur destinée et ils choisissent de se consacrer au jeu chile du fejij pour se désennuyer et apprendre à se connaître. Chacun, au gré des aléas du jeu, racontera sa vie et ce qui l'a précipité(e) dans cette aventure — et ce qui a pu motiver le mystérieux organisateur de leur voyage à les inviter, eux. En se livrant, ils jettent, d'une histoire à l'autre, un éclairage spécifique sur l'aire d'Omale partagée par les trois espèces.

Cette partie du livre rappelle la structure d'Hypérion de Dan Simmons — sinon celle des Contes de Canterbury de Chaucer —, mais les récits des personnages m'ont semblé plus brefs que ceux des personnages de Simmons. Du coup, ces relations sont souvent un peu longuettes pour un simple compte rendu autobiographique et trop courtes pour former une histoire cohérente et autonome. Cependant, s'il y a frustration, ce n'est qu'a posteriori, car cette partie du livre se lit d'une traite — mais dans l'attente peut-être d'une illumination qui ne vient pas.

La conclusion d'Omale fait se rencontrer les survivants du voyage et l'antique Case, personnage récurrent — si ce n'est qu'en filigrane — des romans de Genefort.

Case, androïde sur le point de mourir, fait appel à eux pour sauver Aiur, le représentant d'une quatrième espèce intelligente, capable de voyager dans l'espace au-dessus de l'atmosphère. La huitième partie du livre porte son nom, mais l'Æzir qu'il est ne s'impose jamais comme personnage. Et si la neuvième partie — très courte — est intitulée "l'Envol", Aiur reste marginal au sein même des combats qui vont déchirer l'enclave fondée par Case.

Ainsi, la dernière portion du roman laisse le lecteur sur une impression de hâte inexplicable. Le dénouement sommaire est le principal point faible d'une fresque des plus réussies, qui intéressera les amateurs d'exotisme et de grands voyages dans des univers insolites. Certes, l'impossibilité d'obtenir plus qu'un aperçu d'Omale est frustrante, mais Genefort fait face au même problème que Niven avec son anneau-monde trop vaste pour un seul livre, voire pour tous les livres écrits à ce jour par l'humanité… Certains détails restent obscurs, sans doute parce que Genefort fait de la nature même d'Omale une des énigmes centrales du roman et ne peut pas nous en dire plus que ce qu'en savent ses personnages.

Les extraterrestres sont créés avec soin, mais Genefort a toujours si bien réussi à caractériser des cultures humaines distinctes, et très différentes, qu'il est difficile de ne pas considérer les Chiles et Hodgqins, malgré leurs anatomies radicalement étrangères, comme les représentants de cultures simplement un peu plus éloignées de la norme. C'est sans doute faire fi d'un gros travail de création et d'individualisation, mais les Chiles et les Hodgqins apparaissent comme beaucoup trop humains.

Certes, ce jugement est sans doute influencé par l'uniformité de ton de la narration de Genefort — non que je reproche quoi que ce soit à l'“unité” de ton, quelque chose qui fait défaut aux Oiseaux de lumière de Jean-Marc Ligny et Mandy, mais la “voix” de la plupart des personnages se ressemble. Je suis mal placé pour critiquer, mais une meilleure différenciation des “voix” est peut-être tout ce qui manque à Genefort pour signer le type d'épopée, ou de livre-monde, qu'il semble aspirer à écrire.

En revanche, Genefort fait preuve d'une sûreté de ton admirable dans son écriture. Des situations variées sont abordées sans fausse note, sans hésitation, sans dérobade. Si Omale ne cherche visiblement pas à être un thriller palpitant de bout en bout, l'auteur sait relancer l'intérêt au moment opportun et le rythme de la narration ne flanche que dans les deux dernières parties, où l'intrigue s'éparpille un peu.

Techniquement, l'écriture n'est pas exempte de scories stylistiques, en particulier en ce qui concerne la focalisation sur les personnages qui orientent le point de vue narratif. D'une page à l'autre, le lecteur peut se retrouver à l'improviste dans la tête d'un personnage qui n'était pas du tout celui sur qui était centrée la narration.

Mon évaluation globale ? Dans le contexte de la collection "Millénaires", je dirais que si Omale n'est pas tout à fait à la hauteur d'Aucune étoile aussi lointaine de Serge Lehman pour l'ambition artistique ou d'Étoiles mourantes d'Ayerdhal et Jean-Claude Dunyach pour la profondeur des descriptions, le roman est par contre nettement supérieur, pour les amateurs de Science-Fiction classique, carrée et rigoureuse, à Voyage à l'envers de Philippe Curval ou aux Oiseaux de lumière de Jean-Marc Ligny et Mandy.