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Keep Watching the Skies! nº 41-42, janvier 2002

Iain Banks : le Business

(the Business)

roman de littérature générale

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chronique par Pascal J. Thomas

Le Business est un conglomérat tellement discret qu'il n'a jamais eu d'autre nom que cette étiquette générique, jamais d'autre nationalité que celle de l'argent. Il vaut mieux : il existe depuis le début de notre ère, avec pour origine un conglomérat de marchands romains, donc est plus ancien que n'importe quel État contemporain. Mais quoiqu'on puisse dire sur la puissance transnationale de l'argent, le Business ne peut plus se contenter de vivre heureux en vivant — relativement — caché : il a besoin de s'acheter un siège aux Nations Unies, en s'assurant du contrôle total sur un État, petit et faible, mais officiellement indépendant. Il ne manque pas de choix (îles du Pacifique ou des Caraïbes, principautés himalayennes…).

Kathryn Telman est un cadre du Business. Elle n'en est qu'au niveau 3 (le niveau 1 étant le plus haut, auquel n'atteignent qu'une douzaine de personnes qui constituent le conseil d'administration du Business), mais elle est dynamique, et beaucoup de gens haut placés s'intéressent à elle ; il faut dire que le prince de Thulahn (une de ces principautés himalayennes si intéressantes) brûle d'amour pour elle… Mais Kate a une histoire originale et une forte personnalité. Enfant d'origine désespérément pauvre, elle a été adoptée par Mrs Telman, alors haut placée dans le Business, qui avait su voir en elle un futur brillant élément. Elle garde de ses origines — ou de son sens moral — plus que de forts doutes à l'égard de la philosophie du capitalisme absolument libre professée par de nombreux responsables du Business, en particulier américains. Et elle ne se laisse pas mener par le bout du nez, surtout pas quand elle découvre quelques faits surprenants qui lui font soupçonner qu'une partie des cadres du conglomérat ne respectent pas les règles — internes — du jeu.

Une nouvelle fois, Banks démontre sa totale maîtrise de son art, en donnant un roman incroyablement lisible, du genre qu'on ne peut pas lâcher, et cette fois-ci très grand public avec un dosage imparable de dilemme sentimental (Kate est amoureuse d'un homme marié, et — hélas pour elle — fidèle envers et contre tout), d'enquête policière (les coups bas au sein du Business), de feuilleton sur la vie des puissants de ce monde (avec les raffinements hiérarchisés des classes d'avion et des hôtels, et l'attirail infini des jouets technologiques, voitures, ordinateurs et téléphones portables), et d'humour dévastateur (une nouvelle fois, Banks manipule avec maestria accents et maniérismes de parole permettant d'identifier les origines sociales et géographiques de ses personnages, et parfois de les ridiculiser — on sent qu'il aime se moquer des Américains, et de ceux qui se moquent des Écossais). Bref, facile en un sens, mais jouissif. Sans oublier de temps en temps quelques leçons de morale politique à la Banks. Il n'a que peu de goût pour le darwinisme social et autres variantes du capitalisme triomphant — c'était présent dans les romans de la Culture, mais ici, dans un cadre contemporain, c'est dit bien plus explicitement.

Le Business est lui-même une création étrange, passionnante par son ambiguïté : entreprise strictement commerciale voulant jouer dans la cour des grands de ce monde, elle peut faire figure d'incarnation du capitalisme incontrôlé. Pourtant, le Business fonctionne selon des codes propres qui excluent, justement, l'irresponsabilité et la rapacité que manifestent les pires entreprises de notre monde1). Vu de l'intérieur, au-delà de quelques aspects superficiels qui rappellent le roman d'Espionnage (la hiérarchie numérotée), le Business ressemblerait plutôt à une méritocratie où bien des coups sont permis, mais où la richesse personnelle, obligatoire pour tenir son rang selon le niveau auquel on est parvenu dans la hiérarchie, ne peut pas être transmise à ses héritiers au-delà d'un certain niveau : ceux qui travaillent pour le Business doivent comprendre que leurs gains ne doivent pas permettre de constituer des factions au sein de celui-ci, ni lui susciter des concurrents. Le Business, qui ne permet donc pas l'enrichissement de ses employés/associés au-delà du terme de leur vie, mais peut prendre une fillette misérable comme Kathryn et la faire monter dans la hiérarchie au point de faire jeu égal avec les plus puissants, ressemblerait plutôt à l'Église catholique du Moyen-Âge. Banks prend d'ailleurs soin de se distancier de liens entre le Business et le Vatican, totalement absent de ce roman, comme si modèle et reflet ne pouvaient entrer en concurrence.

La fin du livre ne tient pas tout à fait les promesses de ses — extraordinaires — prémices, et j'ai été déçu par exemple que Banks ne poursuive pas plus l'aspect crypto-historique du livre : l'Histoire secrète du Business à travers les âges pourrait faire la matière de douzaines de romans passionnants, suspecté-je. Mais le roman reste fermement contemporain, et centré sur Kate. L'amateur de Science-Fiction pourra toutefois y trouver du grain à moudre. Enfin, surtout l'amateur d'Iain M. Banks. Car le modèle le plus évident pour le Business, ce n'est pas l'Église Catholique et romaine, c'est… la Culture ! Comme elle, le Business est culturellement et moralement supérieur à ceux qui l'entourent, et il ne cherche pas à les détruire, seulement à parvenir à ses fins. Comme elle, le Business a défini tout un monde intérieur au cours de sa vénérable existence. Comme elle, le Business ne se conçoit pas sans tout un assortiment de jouets technologiques (xxe siècle oblige, les voitures individuelles, ostensiblement absentes des romans de la Culture, sont ici omniprésentes, de préférence luxueuses ou de collection). Bien sûr, nous devons prendre en compte le goût personnel de Banks pour les artefacts démesurés (comme le château de Blysecrag avec sa catapulte à hydravions ; comme cette plage au Pakistan où viennent s'échouer les paquebots promis à la casse, dont nous sentons le frémissement des tôles au moment de l'échouage dans une des scènes les plus personnelles du livre).

Bref. Il manque peu à ce livre pour basculer dans la S.-F. Mais il ne lui manque rien en verve et en hyperbole (ah ! l'accent glaswégien de Kate enfant, ah ! le crétinisme californien de son amie Luce, ah ! les délices des trous d'air en bimoteur au-dessus de Thulahn…)

Notes

  1. Par exemple, sur le sujet de la corruption : “Corruption is frowned upon not because it is intrisically evil but because it acts like a short-circuit in the machinery of business […]. [W]hat we regard as a tolerable level of internal corruption is—thanks to our rules on financial transparency—positively microscopic compared to that in just about every other organisation we do business with, and it is a matter of considerable pride for us that in any given transaction or deal we will almost without exception be the most honest and principled party involved.”.