KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

À rebours du futur

éditorial à KWS 40, septembre 2001

par Pascal J. Thomas

par ailleurs :

Le Monde a pendant les vacances, comme chaque été, publié une nouvelle par semaine. Pas de SF, cette année : une sélection d'auteurs de chez Gallimard, pastiche de couverture de la NRF à l'appui. Et par hasard, le samedi 28 juillet 2001, un récit relevant de la SF : "Saut à l'élastique dans le temps" de Dominique Noguez. Mon propos n'est pas de m'attarder sur le texte de Noguez, bien écrit mais exemple lamentable de nostalgie irréfléchie. Il se veut pamphlétaire de l'éducation, soit. Mais il tombe dans tous les clichés de la mauvaise SF (et se conclut par l'éveil du rêveur, c'est dire !) : ses voyageurs du futur ayant une fonction équivalente aux Persans de Montesquieu, les détails ad hoc de leur société sont inventés au fur et à mesure, et, alors qu'ils proviennent de 2051, campent en fait une mauvaise caricature de ce qui énerve Noguez dans la société de 2001. Passons.

La cerise sur le gâteau, c'est la présentation de l'auteur et du texte par Patrick Kéchichian, "la Sérieuse ironie de Dominique Noguez" en dernière page du journal, sous-titrée « l'auteur […] joue de la Science-Fiction à rebours » et commentant que « les protagonistes, au lieu de se diriger vers l'avenir, comme cela se fait couramment, viennent d'un futur proche […] pour visiter […] nos années 1950 ». Clairement, Patrick Kéchichian n'a jamais lu une ligne de vraie SF. Non seulement le passé a toujours été la destination de choix des voyageurs temporels, mais encore cette tendance s'est considérablement accentuée ces dernières années dans le domaine qui nous intéresse. Au point qu'une longue étude publiée dans the New York review of science fiction (nº 15, mai 2001), "Science fiction without the future" par Judith Berman, souligne et déplore les tendances parallèles de la SF actuelle : au nom, sans doute, de la maturation littéraire et personnelle des auteurs concernés, elle met bien plus l'accent sur la nostalgie que sur l'espoir, et de plus en plus de ses textes se situent dans le passé. Et quand ils se situent dans le futur, c'est souvent vers le passé que se tournent les protagonistes, ou le sens général du texte. Je dois dire que la lecture de l'anthologie Destination 3001 me pousse à des constatations du même ordre. Berman en tire des conclusions pessimistes sur la capacité de la SF à renouveler son lectorat dans les années qui viennent. Nous verrons. La SF n'est pas le seul secteur de la culture populaire du moment à se tourner vers le passé : voyez comment une bonne part de la musique populaire s'adonne aux joies perverses du pastiche et de l'échantillonnage.

J'aurais mauvaise grâce à me plaindre de ce mouvement de fond. Les histoires de voyage dans le temps, de modification de l'Histoire et d'Uchronie, m'ont toujours enchanté. Elles sont maintenant devenues une sous-étiquette établie de la SF aux USA, et comptent leurs aficionados en France. Pascal Mergey, avec la Clepsydre,(1) accomplit un remarquable travail, et il était justice qu'il coordonnât un débat sur le sujet lors de la dernière convention nationale de SF, à Saint-Denis le week-end du 14 juillet dernier.

Faisons justice d'une idée superficielle : prendre le passé pour objet ne signifie pas oublier la science, et encore moins la conjecture rationnelle. L'Histoire est une science encore plus impitoyable que la physique pour les auteurs, dans la mesure où beaucoup plus de lecteurs seront en mesure de relever les erreurs du texte.

Des auteurs vont plus loin : ils entreprennent de reconstituer la manière de la SF du xixe siècle, et, dans la lignée de ce projet esthétique, ignorent délibérément les acquis scientifiques postérieurs à l'époque dont ils entendent pasticher les œuvres. Et la Science-Fiction (d'époque). Mais la SF, ou l'intention de la SF, n'est pas détachable du contexte commun à l'auteur et à son public. Et le même texte, écrit cent ans plus tard, ne relèvera sans doute plus de la SF au sens propre, ni nécessairement du Fantastique, mais d'une sorte de second degré de la SF dont le nom reste à inventer.

Je feins l'ignorance : l'invention de noms est un sport à la mode, et l'étiquette steampunk a déjà été généreusement accordée à ce type d'œuvres. Je trouve plaisant qu'un néologisme qui ne dépassait guère le stade du private joke entre Powers, Blaylock et Jeter (tous Californiens du Sud, tous anciens camarades de Philip K. Dick dans sa période Orange), soit promu au rang de “genre littéraire” par mes amis commentateurs français de la SF. Et, plus admirable encore, à force de s'imaginer que le terme steampunk recouvrait une vaste production américaine — on enfle aisément la taille de ce qu'on ne connaît pas —, les auteurs français de SF, aidés par un anthologiste (Daniel Riche), ont fait exister le steampunk à force d'y croire. Un vrai conte de Borges !

La convention de Saint-Denis fut riche d'autres célébrations uchroniques, comme l'inénarrable conférence du professeur von Töplitz (Joseph Altairac), venu tout spécialement de son université antarctique. Et l'inclusion dans le programme de tous les projets que la convention aurait pu réaliser, mais n'avait pas menés à bien pour une raison ou pour une autre.

On peut toujours bien sûr faire des reproches aux conventions de SF, au nom de ce qu'elles devraient être par rapport à ce qu'elles sont. L'important est qu'elles sont, et qu'on s'y amuse beaucoup — quand on prend la peine de venir. Merci donc à Alain Huet, qui s'était cette fois-ci chargé de l'organisation, avec une efficacité admirable — l'auberge municipale de Saint-Denis, par exemple, était une riche idée. Une inquiétude, cependant : il ne s'est pas présenté de candidature pour l'organisation de la convention de 2003. On cherche toujours. Les volontaires peuvent se faire connaître ; s'ils font défaut, pas de fête…


  1. Fanzine comptant trois numéros à ce jour [un quatrième et dernier numéro paraîtra en 2004, couplé à Yellow submarine 132].

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