KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Jacques Chambon & Robert Silverberg : Destination 3001

anthologie de Science-Fiction, 2000

chronique par Pascal J. Thomas, 2001

par ailleurs :

L'Âge d'or de la SF, celui des années 40 à tout le moins, s'était construit à l'aide d'une vision partagée du futur : gouvernement mondial, conquête du système solaire puis des étoiles environnantes, mécanisation accrue du travail étaient pris comme données communes par des douzaines de récits qui ne se plaçaient pourtant pas dans le même univers fictionnel. Dans une certaine mesure, les craintes consuméristes des années 50 et écologistes des années 70 ont joué elles aussi un rôle unificateur, mais avec le passage du temps et l'accumulation géologique des strates d'influences, on peut honnêtement penser que la SF a gagné en diversité.

Destination 3001 est une sorte d'événement éditorial : pour la première fois sont réunis des textes originaux venus des deux côtés de l'Atlantique, avec une palette de grands noms du moment. Cette ambitieuse anthologie sur invitation était dépourvue de programme thématique précis, hors la date magique. Quelle n'a donc pas été ma surprise de voir ressurgir à cette occasion une vision consensuelle — ou du moins très majoritaire — du futur de l'Humanité. Un futur lointain, à mille ans d'ici, sans que l'anthologiste se fasse d'illusions : « bien entendu [les nouvelles contenues dans cette anthologie] nous parlent avant tout de nous, rêvent le lointain futur pour que l'on puisse compter sur un futur proche » (extrait de la préface, p. 13 de la première édition). Un futur que bien des auteurs ne peuvent s'empêcher d'interpréter comme un chant du cygne de l'Humanité. Rien dans le programme que nous annonce Jacques Chambon ne semblait les y forcer : il se serait simplement agi de célébrer le changement de millénaire en ajoutant une unité au premier chiffre du compteur. Prétexte de publiciste, certes — et Chambon en est bien conscient, même si je sursaute en le voyant employer, à propos d'un gadget pareil, l'expression « réflexion qu'il croyait personnelle, voire originale » — ; il s'agissait, une fois disparu ce qui tenait lieu d'abréviation commode pour l'idée du futur, le millésime 2000, de redonner aux auteurs le goût de regarder vers l'avenir, et même l'avenir lointain. Chose que la SF d'aujourd'hui s'était habituée à ne plus beaucoup faire — cf. la vogue, sympathique en elle-même, de l'uchronie et de l'Histoire travestie au sein des genres qui nous passionnent.

C'est un peu raté. Se dégage une image quasi uniforme de l'an 3000 : la population humaine a saccagé la planète, est réduite à un petit nombre d'individus, souvent immortels, blasés et incapables de renouvellement autant intellectuel que démographique. Leurs identités résident éventuellement dans des corps de chair mais sont transcriptibles à volonté ou, mieux encore, s'évadent dans des univers virtuels. Et l'Humanité, Caïn des Abels animaux, ne peut même pas échapper à la solitude par le contact avec des extraterrestres : ou il n'y en a pas, ou ils sont faux. L'anthologie comporte vingt textes, huit Américains, sept Français, deux Anglais, deux Italiens, un Allemand. De ceux-là, cinq Américains, cinq Français, un Italien et l'Allemand correspondent peu ou prou à la description ci-dessus — tous n'en présentent pas bien sûr tous les symptômes.

Du train où va le monde, on ne s'étonnera pas des inquiétudes sur l'environnement. Andreas Eschbach, Sylvie Denis et Ayerdhal abordent le sujet directement. Le monde est fichu, et soit il faut des travaux de terraformation guidés par des colonies spatiales pour le remettre sur pied (Ayerdhal : "Notre terre"), soit on renonce carrément à la réalité pour vivre dans le virtuel (Eschbach : "le Semeur de cauchemars"). À cela près que ce dernier scénario souffre de son manque de vraisemblance : les équipements informatiques, sans être lourds, mobilisent les services de toute une infrastructure industrielle, et si notre biosphère — et donc son agriculture, et la vie de ces gens ordinaires qui font tourner l'industrie — s'effondrait, on peut soupçonner que les réseaux informatiques et les ordinateurs surpuissants nécessaires à l'entretien d'un univers virtuel seraient les premiers à s'arrêter. Sylvie Denis avec "la Balade du singe seul" réussit une synthèse à peu près vraisemblable entre les deux scénarios : l'oasis de fonctionnement technologique préservé dans son monde déglingué — qui mêle réel et virtuel dans leur fonctionnement — est tenue à bout de bras par des visiteurs extérieurs à la Terre, et me rappelle beaucoup les îlots occidentalisés que l'on trouve dans les capitales du Tiers-Monde, au bénéfice des étrangers en visite et des autochtones suffisamment riches.

De son côté, Silverberg, co-anthologiste et contributeur, est connu pour ses descriptions de futurs aussi prospères que désespérément blasés, peuplés d'une poignée d'immortels prêts à toutes les perversions pour tromper leur ennui. C'est ce qu'il fait ici dans "Millenium express", avec des personnages qui, clones de génies du passé, s'en prennent au patrimoine de l'Humanité. Réduite à quelques dizaines de milliers d'individus, celle-ci ne crée plus guère de patrimoine pour le futur. Silverberg n'est pas le seul auteur du recueil à transformer le bond d'un millénaire en regard directement porté sur le passé. Car finalement, se fixer sur une date, c'est avant tout mettre en exergue le point de départ dans le passé, et, avancer de mille ans, c'est inviter à la comparaison directe avec la célébration millénariste précédente — c'est d'ailleurs ce que Paul J. McAuley a l'intelligence de faire explicitement, et avec humour, dans "Van Gogh à la fin du monde", un texte qui évite les lieux communs de l'anthologie même s'il se réduit, finalement, à une histoire des Pieds Nickelés du futur. Au total, Silverberg refuse de regarder le futur dans son texte. Que ce soit par perte de goût personnel pour la SF extrapolatrice — il produit encore des uchronies ou des histoires de retour vers le passé superbes —, ou par conviction que notre époque elle-même ne sait plus que regarder son propre passé (d'il y a vingt ou quarante ans), peu importe. Il s'exécute, naturellement, avec brio. Mais l'intrigue est mince, et le propos de base n'est finalement qu'une redite du célèbre dialogue à la fin du film le Troisième homme (où un parallèle est tracé entre la Florence du xvie siècle et la Suisse du xixe, et Michel Ange et les horloges-coucous, pour arriver à la conclusion que les époques heureuses n'engendrent pas d'art fort).

Sans postuler explicitement une réduction massive des horizons de l'Humanité, Karen Haber nous la montre dans "l'Épineux problème de la tête à Grand-Mère" aussi blasée par la prospérité, et occupée à des chamailleries pour le moins insignifiantes — ce qui donne un texte qui l'est aussi. Le cadre futur adopté par Dan Simmons, par contre, est à l'image de celui de Silverberg : immortalité d'une Humanité réduite et servie par des intelligences artificielles, remodelage du paysage terrestre. Et virtualité sous-jacente, dans la mesure où ses Humains se “faxent” constamment, c'est-à-dire se téléportent, mais en fait font réécrire leur personnalité, stockée de façon numérique, dans de nouveaux corps. "Le 9 d'Av" vaut pour son mélange d'éléments disparates (exploration de l'Antarctique et tradition juive, mystérieux robots (?) omniprésents), et sa place en fin d'ouvrage montre bien que l'anthologiste le tient en haute estime. Sa faiblesse à mon goût réside dans le peu d'explication donnée aux événements, qui une fois de plus placerait le talentueux Simmons plutôt parmi les écrivains d'Horreur, qui privilégient le délire de l'angoisse par rapport au délire explicatif cher à la SF. Simmons nous donne aussi un exemple clair d'auteur qui, entendant “an 3000”, a compris “eschatalogie”, Fin du monde et Jugement dernier, le seul futur que la littérature envisageait… il y a quelques siècles, avant que naissent les germes de la SF, justement.

Serge Lehman, avec "le Temps des Olympiens", donne un autre exemple de retour sournois vers le passé. Une lointaine colonie de la Terre est gouvernée par une monarchie à l'ancienne, galvanisant son peuple pour la guerre contre les extraterrestres d'une planète voisine du même système solaire, quand arrive la figure méphistophélique d'un ambassadeur de la Terre qui leur révélera finalement à quel point leur mode de vie est daté par rapport à la planète-mère. Comme dans Aucune étoile aussi lointaine, Lehman cherche un mécanisme qui lui permette de reproduire la SF naïve à la Rois des étoiles, tout en respectant les critères de vraisemblance de la SF contemporaine. L'univers que vivent — bien réellement — les Olympiens est finalement aussi artificiel que n'importe quelle bulle virtuelle, et résolument passéiste. Le plaisir du texte réside ici dans sa volontaire complication dramatique, et dans l'ambiguïté qu'entretient l'auteur sur le point de vue que lui, et le lecteur, doivent adopter sur les événements présentés. Premier ou deuxième degré, ou plus loin ?

L'Humanité de "Notre mère qui danse" de Nancy Kress n'a pas la chance d'avoir des voisins extraterrestres à exterminer. Au contraire, toute sa malédiction est de se retrouver seule dans l'Univers, qu'elle explore à la recherche d'autres vies, et finit par ensemencer d'intelligences biologiques créées, faute d'interlocuteurs indépendants. Se composant essentiellement d'une exposition historique suivie d'un dilemme moral, le texte n'est pas une réussite littéraire exceptionnelle, mais il a le mérite de détacher clairement une angoisse de base qui transparaît dans une bonne moitié de l'anthologie : l'Humanité est seule, et ne supporte pas sa solitude et son manque de but (Simmons, Silverberg, Denis, Ayerdhal, Ricciardiello…). Un désert de l'esprit, en quelque sorte ; une image mentale et globale de ce désert que la tradition religieuse utilise pour mettre l'Homme — et le Fils de l'Homme lui-même — face à ses propres interrogations, et à ses propres tentations. Gernsback ou Campbell pouvaient échapper à la métaphysique ; les auteurs de SF de l'an 2000 ont plus de mal.

Le drapeau de la solitude est plus clairement brandi encore par Philippe Curval, qui titre sa nouvelle "On est bien seul dans l'univers". Un regard narquois sur la SF, soutenu par une diction qui n'appartient qu'à lui, ce qui est un défaut d'un certain point de vue — j'ai eu du mal à rentrer dans son texte —, mais une qualité avant tout. Ici encore, des Humains immortels au mental périodiquement régénéré, aidés par des machines dont ils se méfient. Et une chute finale qui ne surprendra que ceux qui n'ont pas l'habitude de la thématique de l'auteur (cf. la Face cachée du désir, par exemple), ou qui n'ont pas lu la Cinquième tête de Cerbère de Gene Wolfe. Au total, Curval exprime l'essentiel de la thématique commune tout en tirant son épingle du jeu par l'originalité de la présentation ; pas mal du tout !

Norman Spinrad a choisi dans "Entités" de filtrer son histoire par le point de vue d'un narrateur naïf, en l'occurrence une intelligence vivant dans un monde virtuel qui découvre les réalités de l'incarnation. L'ignorance dont elle fait preuve passe les bornes de la vraisemblance ; plus grave encore, le parti pris narratif alourdit considérablement un texte qui n'en avait pas besoin. Mal fichu qu'il est au plan littéraire, il n'en est que plus révélateur : si la planète qui doit être colonisée par le vaisseau porteur des copies virtuelles des fleurons de l'Humanité a été baptisée Paradiso, le retour à la chair des IA est vécu comme une chute, une descente aux Enfers, ou plus exactement un exil du Paradis terrestre : avec l'acquisition de la connaissance — qui manquait au narrateur naïf du début — arrive la connaissance de la douleur, et de la nécessité du travail. L'imagerie religieuse transparaît là encore — et peut-être bien cette idée, religieuse aussi, dont la SF avait paru se libérer au milieu du xxe siècle, que le seul futur positif sera le fruit d'un retour : celui du Messie, qui rachète le péché originel pour revenir à l'Âge d'or du passé… en mieux. La Chute, et la tentation qui en est la cause, sont évoquées explicitement dans le texte d'Andreas Eschbach, où l'improbable monde virtuel tient lieu de Paradis (terrestre ?), et la réalité matérielle, d'Enfer. Une vision du monde que n'auraient sans doute pas reniée les hérétiques dualistes ; on m'objectera que bien peu d'auteurs de SF — et moi encore moins — ont dû lire des tracts manichéens ou bogomiles, mais tous dans notre génération ont lu Philip K. Dick, qui lui avait visiblement lu les gnostiques. Alors…

Paradis de rechange, l'univers du virtuel a ses pièges. Ceux qu'évoquent Franco Ricciardiello dans "l'Hiver de Turing" n'ont hélas rien de surprenant pour les habitués de la SF — Varley en faisait autant il y a plus de vingt ans —, ce qui réduit beaucoup l'intérêt d'une nouvelle bien racontée par ailleurs. Jean-Claude Dunyach échappe à ce défaut : "les Nuits inutiles" — quel titre superbe ! — tourne autour de l'image cruelle d'un bonsaï de personnalité humaine, et parcourt le même territoire que Spinrad avec infiniment plus de style. Toujours à vaciller à la dangereuse limite de la préciosité. On admire l'artiste sans filet.

Tout Destination 3001 ne s'inscrit pas dans l'un des volets de mon exégèse. Si le théoricien peut le regretter, le lecteur s'en réjouit : les textes les plus mémorables du livre sont à chercher ici. Il y a des textes dans lesquels je ne suis pas rentré du tout, celui de Joël Houssin surtout : "Jolie Petite Fille". Roland C. Wagner n'est jamais désagréable, mais ici sa nouvelle tourne autour de la résolution d'un problème technique sur un réseau informatique biologique. Pas la structure dramatique la plus palpitante qui soit — même si "Marche et crève" ne se résume pas à cela, heureusement. McAuley, mentionné plus haut, a l'habileté de se servir de l'an 3000 pour se moquer des célébrations de l'an 2000 à Londres.

"Paradi" de Valerio Evangelisti présente un futur invraisemblable et catastrophique qui a le mérite de l'originalité : la Terre entière transformée en asile d'aliénés, surveillés de loin (la Lune). Son propos est une charge passionnée contre la conception physiologiste de la psychiatrie, et pour la psychothérapie. Si, en l'occurrence, il ne se montre pas un maître conteur, la singularité de ses préoccupations sauve le texte.

Orson Scott Card, aux antipodes idéologiques d'Evangelisti ou d'Ayerdhal, partage pourtant avec ce dernier une attitude moralisatrice jointe à une admiration sournoise pour l'usage de la force qui me met toujours mal à l'aise. Je le lis pourtant toujours avec fascination. "Angles" est un texte bizarre : une intrigue principale un peu tirée par les cheveux à propos de représentants du peuple japonais, chassé de ses îles ancestrales, qui cherchent dans un univers parallèle un Japon plus accueillant ; des tableaux secondaires concernant la découverte des univers parallèles en question, et de la méthode pour communiquer avec eux. De quoi en faire un roman s'il le fallait, alors que l'intrigue première repose sur une chute finale. Si Card reste un maître dramaturge, son usage — certes reconnu, certes détourné, mais quand même… — des stéréotypes raciaux prive la nouvelle d'une partie de sa force.

Plus encore que Card, Joe Haldeman jette avec "Quatre courts romans" les idées par les fenêtres. En un texte court, il donne les schémas de quatre récits possibles tournant autour du thème de l'immortalité. Comme quatre brouillons de romans sur l'immortalité qu'il n'aurait pas eu le temps ou l'envie d'écrire. Tous curieux et fascinants — l'immortalité ne serait pas intéressante si quelque chose ne se détériorait pas dans le système. On ne peut le lire comme une nouvelle, mais c'est le texte le plus inventif du livre.

Se moquant des contraintes de date, Gregory Benford et Christopher Priest se contentent de faire, très bien, ce qu'ils savent faire. J'ai eu grand plaisir à retrouver le Priest d'autrefois, revisitant l'Archipel du rêve pour "Retour au foyer", l'histoire, mélancolique mais infiniment prenante, d'un soldat amnésique qui déserte pour devenir artiste. Rien n'est inutile ici, et si Priest développe une thématique qui peut le rapprocher de J.G. Ballard (personnage isolé, à la recherche de lui-même plus que tout), il est amusant de constater que le cadre dans lequel il se meut, celui d'une planète en guerre permanente, vaine mais contrôlée, fait beaucoup penser au 1984 d'Orwell. L'ancienne génération de la SF britannique n'a pas encore dit son dernier mot. Le cocktail Benford est bien au point, et toujours efficace. S'il est question dans "Onde de choc" de communication avec les extraterrestres — avec une idée originale inspirée par les virus informatiques —, l'ossature dramatique du texte est celle d'un viol symbolique, accepté a posteriori. Benford est — comme beaucoup — agacé par les barrières toujours plus farouches qu'une partie du mouvement féministe érige autour de toute activité hétérosexuelle, au motif de la crainte — parfois fondée — du date rape, le viol par une personne connue. Comme dans "As big as the Ritz",(1) il prend un malin plaisir à concevoir une intrigue politiquement incorrecte. Mais bardée d'astrophysique scientifiquement correcte !

En matière de chronique, la règle du genre — on me le rappelle assez — veut que s'exprime une opinion tranchée de la part du chroniqueur, un jugement et une recommandation. Dur. Il n'y a pas de mauvais textes dans ce recueil. La façon dont il a été composé l'interdisait. Disons que je trouve les nouvelles de Haber et Ricciardiello bien mineures. Un recueil sur invitation, cela signifie aussi qu'il n'est peut-être pas nécessaire de pousser son génie pour être accepté. Je ne suis donc pas sûr qu'on y trouve des chefs-d'œuvre impérissables, et l'uniformité de vues d'une partie des textes finit d'étouffer les surprises. J'en reviens donc à mes goûts personnels. Excellents textes de Benford, Haldeman, Priest. Très bons textes de Curval, Denis, Dunyach, Evangelisti, Lehman. Autant de raisons de ne pas être déçu par une anthologie qui aurait pu se passer de son mince prétexte numérologique.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 40, septembre 2001


  1. Dans le recueil Worlds vast and various.

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