KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Jean-Claude Dunyach : la Station de l'Agnelle (Nouvelles – 1)

nouvelles fantastiques horrifiques et de Science-Fiction, 2000

chronique par Pascal J. Thomas, 2001

par ailleurs :

Le projet éditorial est original : les nouvelles de Jean-Claude Dunyach, en intégrale, en exclusivité.(1) Si l'intégrale des nouvelles d'un auteur vivant ne peut par définition pas avoir de fin, elle pourrait avoir un début, en procédant par ordre chronologique. Ce n'est pas le choix qui a été opéré ici. Chaque volume réalise au contraire un savant dosage entre ancien et nouveau, et surtout entre les divers genres (SF, Fantastique souvent horrifique, humour) dans lesquels œuvre Dunyach. Et tous présentent au moins une nouvelle inédite, sans compter une poignée de textes parus dans des supports difficiles à localiser (Agenda SF, festival du livre de Montmorillon, le Pays malouin, le Soir…)

Ayant accordé à l'Atalante l'exclusivité de ses recueils de nouvelles, Dunyach pense leur livrer des volumes de la même taille que ceux-ci tous les dix-huit mois environ. Le troisième volet de l'entreprise, Déchiffrer la trame, vient de paraître (il en sera question dans un autre numéro de KWS, sans aucun doute) ; une réédition d'Autoportrait est également au programme (par contre, les nouvelles liées par un récit-cadre qui forment Étoiles mortes, récemment réédité chez J'ai lu, resteront hors du projet de l'Atalante).

La Station de l'Agnelle s'affiche SF. Par la couverture, par le titre, par le texte qui correspond à ce titre, qui ouvre le recueil, et par "le Jugement des oiseaux", qui le clôt. "Les Parallèles" ou "Histoire d'amour avec chute" relèvent aussi, incontestablement, du genre. Pourtant, le fil conducteur du livre serait plutôt la cruauté (des Hommes ou de la nature), et ses textes les plus marquants — question de goût, certes — ceux qui relèvent du Fantastique. De l'Horreur, si on veut.

"Ce que savent les morts" marque ma mémoire. Il distille le venin du désespoir à des doses qui n'ont plus rien d'homéopathique, et alterne les images superbes et répugnantes. Le narrateur est bloqué sur une île grecque. Son désespoir peut paraître au prime abord ordinaire (il noie dans l'alcool la perte d'un enfant mort-né et d'une épouse suicidée). Mais surtout, il attend les créatures sorties de la mer, qu'il ne trouverait nulle part ailleurs. La beauté (de l'île, des femmes…) est un piège, et l'abomination une délivrance.

Le volet fantastique du recueil est complété par deux nouvelles plus unidimensionnelles. Mais leurs mécaniques sont bien huilées. "Le Gardien de l'ange" décrit une sorte d'enfer, si l'immortalité des réincarnations successives peut en être un, qui pourrait bien être un paradis, finalement. Pirouettes, gentlemen, révélations autour d'une liqueur vespérale. Bien calé. "L'Heure des vers" est gore à souhait, avec une imagerie de cimetières, de fossoyeurs et de pelles acérées tout droit sortie des EC Comics de la grande période. Mais il prend aux tripes, comme un mélodrame bien ficelé, à cause du désespoir du protagoniste orphelin, mécaniquement poussé au crime par l'absence d'amour maternel.

Même thème de la déshumanisation des orphelins dans "le Jugement des oiseaux", mais ici c'est intentionnel et organisé. Le crime devient mode de vie pervers, et entreprise esthétique — du coup encore plus horrible. Dans un futur où les criminels voient leur esprit effacé pour recommencer une vie utile à la société, un maître assassin entraîne un groupe de tueurs d'élite capables de préserver leur identité au tréfonds de leurs neurones. Mais qu'est-ce qui garantit leur loyauté ? Beauté et cruauté, à nouveau un couple indissociable. Une nouvelle à la construction serrée, qu'on a envie de relire dès qu'on l'achève.

Les autres textes du recueil ne sont pas, naturellement, au même niveau. "Histoire d'amour avec chute" prendrait place parmi les pochades de Dunyach, si ce n'était pour son niveau d'émotion et d'élaboration un peu supérieur. "Le Jeu des dédicaces" est un texte de circonstance, suffisamment bien tourné pour survivre à son biotope d'origine (le festival du livre de Montmorillon). "La Station de l'Agnelle" est à mon sens trop statique, décrivant comme il le fait un épisode glorieux et tragique du lointain passé sans porter de charge dramatique dans le temps de la narration — et trop dominé par son image centrale.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 39, juin 2001


  1. Déchiffrer la trame, les Nageurs de sable, le Temps, en s'évaporant, Séparations & les Harmoniques célestes.

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Jean-Claude Dunyach : Dix jours sans voir la mer (Nouvelles – 2)

nouvelles fantastiques et de Science-Fiction, 2000

chronique par Pascal J. Thomas, 2001

par ailleurs :

La Science-Fiction reprend ses droits dans le volume 2. Une SF esthétique, loin des boulons et des fusées. "Dix jours sans voir la mer", le texte éponyme qui ouvre le recueil, est symptomatique. SF, peut-être, mais ballardienne dans ce cas. Les mers du monde entier se sont asséchées, la population semble avoir disparu aussi, et le protagoniste solitaire du récit entreprend de conduire un camping car aussi loin qu'il le pourra sur le fond marin à découvert. Détail significatif, il jette régulièrement par la fenêtre de sa voiture des paires de lunettes noires usées. Je ne peux m'empêcher d'y voir un reflet de la civilisation de la consommation, qui avance en rejetant tous ses déchets sur un paysage ravagé — l'image de la disparition des océans étant directement tirée du registre des inquiétudes écologiques. Tout cela restant dans le non-dit ; le texte est narration, rêverie, le tout porté par une prose poétique, très travaillée.

Les textes de Fantastique à l'état pur de ce recueil ne sont guère qu'au nombre de trois : "Dialogue avec les Parques", "des Gens qui cliquettent" et "Sucre filé". Les deux premiers me laissent un peu… sur ma faim ; le troisième, bien sûr, me gave ! Mais quelle belle ouvrage. Il faut être Dunyach pour pouvoir aligner les descriptions goulues de sucreries, et que l'on sache sur le champ qu'il ne nous parle que de sexe et de mort. Il faut aussi ne pas manquer d'audace pour dépeindre une victime aussi monstrueuse que son prédateur, surtout quand la victime est un enfant. Je trouve le texte trop linéaire dans son déroulement, mais il ne manque pas de force.

Les amateurs du Cycle des AnimauxVilles — j'en suis — relèveront la présence dans le recueil de "Paranamanco", un récit qui se situe à une époque précoce du cycle (les Villes pas envore apprivoisées : elles restent à explorer). Ici, comme bien des gens, Dunyach a tendance à habiller du Fantastique en SF : alors que la technologie a explicitement progressé (le récit, par exemple, est présenté comme une entrevue jouée sur un “lecteur de cubes”), les cabines téléphoniques — et c'est un point qui joue un rôle dans l'intrigue — marchent avec des jetons (quelle est la dernière fois que vous avez vu des cabines à jetons ?). Le texte, qui remonte aux années 80, est par ailleurs thématiquement sans surprise, dominé par une fascination de l'engloutissement renvoyant à Alain Dorémieux.

Texte des débuts aussi, "les Porteurs d'enfants", sur un monde dont a disparu le souvenir même des femmes, et où la reproduction est devenue une activité mystérieuse maintenue à l'aide de quelques stocks d'ovules miraculeusement préservés, fait preuve d'imagination perverse et d'ironie amère. Le protagoniste est effacé mais attachant, et si le texte est irréprochablement SF, il reste soumis au fantasme. La féminité est envahissante en son absence. Seul bémol : on peut s'en servir à mesurer la progression du style de Dunyach, qui produit désormais ses nouvelles comme un alambic fait goutter une précieuse liqueur.

Bien. Il faut de temps à autre se laisser aller à des plaisanteries de bistrot. Ou de cafétéria d'entreprise. Des deux textes humoristiques du recueil, "Chaîne de commandement" et "Mémo pour action", le deuxième surclasse à mon sens largement le premier, car celui-ci a pour protagoniste un militaire alors que celui-là est situé dans le milieu de l'entreprise, que Dunyach connaît assez pour en mimer finement les travers.

Morceaux de choix du recueil, deux derniers textes de SF mettent en scène des extraterrestres arrivés sur Terre. Dans "Nos traces dans la neige", ce sont des naufragés, dissimulés au sein des Humains, se retrouvant régulièrement pour un rituel sexuel à la fois sublime et pathétique. On a comparé Dunyach à Sturgeon, et le parallèle me semble assez superficiel : ce n'est pas parce que les deux hommes placent souvent l'amour au centre de leurs intrigues qu'ils se ressemblent en tant qu'écrivains… Ce texte est un des rares où Dunyach côtoie effectivement Sturgeon par la thématique et par l'ambiance.

Avec "Tous les chemins du ciel", trop court, trop peu connu, Dunyach fond à nouveau esthétique et cruauté. La beauté, ici encore, est un piège, et le protagoniste, aussi hyperactif que dans un récit de SF américain, est sans doute plus piégé encore que ceux qui s'abandonnent. Quant au lecteur, s'il joue le jeu, il sera totalement piégé par les retournements du récit.

On ne fait sans pas assez attention à Jean-Claude Dunyach le nouvelliste. Pour les raisons habituelles : les romans font toujours l'objet d'une promotion plus intense ; les textes courts paraissent dans des supports dispersés. Et pour des raisons qui lui sont propres : sa production en textes courts est réduite et ciselée ; son premier recueil, Autoportrait, paru il y a trop longtemps, avait déçu par rapport à ses fulgurants débuts. La publication de ses nouvelles qu'entreprend l'Atalante remet donc un coup de projecteur là où il le fallait. Félicitations.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 39, juin 2001

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