KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

John Barnes : Finity

roman de Science-Fiction inédit en français, 1999

chronique par Pascal J. Thomas, 2001

par ailleurs :

En frontispice, Barnes dédie ce roman à sa “plus fidèle lectrice”, qui lui avait demandé de produire un roman d'aventure qui soit “just a little weird”. En effet. Le déferlement uchronique qui s'abat sur le livre menace parfois de faire céder sous ses coups de boutoir la logique dramatique même.

Le monde est dominé par des Reiche inspirés du modèle allemand après la victoire de celui-ci à l'issue de la Seconde Guerre mondiale, et les Yankees amoureux de démocratie ont quitté le territoire du Reich américain pour s'installer outre-mer. Lyle Peripart, astronome dévoyé vers les statistiques, aspire avant tout à une vie tranquille dans sa communauté d'Américains expatriés en Nouvelle-Zélande. Mais cette vie tranquille explose totalement quand il se voit proposer un travail par ConTech — et pas n'importe lequel, puisque le poste lui est proposé par Geoffrey Iphwin en personne. Et qu'il devra travailler directement avec Iphwin, patron de ConTech, une entreprise qui contrôle quelque cinq pour cent de l'économie mondiale, malgré ses relations conflictuelles avec le Reich allemand. Mais le plus inquiétant est que sa petite amie, Helen, a une version totalement différente de la sienne de cette journée où sa vie bascule. Sans compter les intimidations brutales par l'inquiétante Billie Beard, agente du Reich, ou cette tentative de meurtre à laquelle il échappe de façon inexplicable à Saigon…

Et plus le roman avance, moins ça s'arrange. Non seulement la vie de Lyle ne semble pas coller, mais celle de Helen est encore moins cohérente, et un examen rapide leur montre que ce qu'ils connaissent de l'Histoire du monde, en accord sur les grandes lignes, diffère sur une myriade de points de détail. Et quand Lyle vient leur fournir des explications supplémentaires, ou qu'ils en discutent avec leur (opportun) groupe de bavardage sur le réseau, la situation devient encore plus instable.

Roman uchronique, avec une explication pseudo-physique assez étudiée sur la génération des univers parallèles,(1) Finity ne nous donne cependant pas le plaisir des explications de la divergence de l'Histoire par des causes discrètes, mais compréhensibles ; ceux qui goûtent dans l'univers parallèle le plaisir du travestissement de l'Histoire ne trouveront pas ici leur compte. Par contre, l'impression que l'Univers lui-même se mêle de la vie des protagonistes, le sentiment d'irréalité à peine modérée par le rôle protecteur et paternel d'Iphwin,(2) tout cela évoque irrésistiblement Philip K. Dick, que Barnes semble avoir voulu émuler en l'occurrence. La similitude est frappante quand ses protagonistes font un tour dans un univers mental, dans la façon dont Iphwin communique avec eux.

Ce qui me gêne dans ce roman est la gratuité de nombre de rebondissements, qui semblent n'être là que pour donner la longueur convenable à un ouvrage dont l'idée de base est finalement assez mince : les personnages vont se rendre compte que pour résoudre le mystère de leur monde, il faut partir à la recherche de l'Amérique. Littéralement.(3) On se rendait bien compte depuis le début du livre de l'importance qui y était donnée à l'Amérique, devenue en son état d'absence ou de décadence le centre vacant du monde dépeint. L'explication est fournie en fin de compte, et vaut ce qu'elle vaut — l'hédonisme incroyablement développé de la population américaine. Soit. On ne m'ôtera pas de l'idée que Barnes tombe ici dans un travers commun à beaucoup d'Américains, celui de ne mesurer le monde qu'à travers le prisme de leur pays. Un luxe que l'on peut comprendre de la part des citoyens d'une super-puissance. Mais qui ne conduit pas nécessairement à des livres très riches, même si celui-ci est d'une lecture facile et agréable.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 39, juin 2001


  1. Quoique. Si j'ai bien lu, l'explication rend bien compte des divergences intervenues au xxie siècle, mais reste discrète sur la raison pour laquelle les univers divergent dès le xixe, voire la fin du xviiie (l'Histoire vue par John Barnes ne remonte pas avant 1776, semble-t-il…).
  2. Qui endosse ici le rôle du “big protagonist”, comme Leo Bulero dans le Dieu venu du Centaure ou Glen Runciter dans Ubik, par exemple.
  3. Voici un magnifique exemple d'application des théories de Samuel R. Delany sur la création d'idées de SF par littéralisation d'une métaphore, ici “I'm going to look for America”, phrase fétiche des années 60, immortalisée par une chanson de Simon & Garfunkel. Exemple aussi de comment la littéralisation peut servir à l'humour aussi bien qu'à la SF, la réponse d'un personnage de la bande dessinée Doonesbury à la fière déclaration de deux Chercheurs d'Amérique : “Well, be sure to call me as soon as you find it!”.

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