KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Ellen Datlow : Vanishing acts

anthologie de Science-Fiction partiellement inédite en français, 2000

chronique par Pascal J. Thomas, 2001

par ailleurs :

C'est une vieille idée que pas grand-chose de bon ne peut sortir des anthologies bâties sur un thème trop étroit — comme dans le cas présent les espèces en voie de disparition. Trop souvent, le volume résultant porte au front la marque de l'opportunisme, et du sacrifice de la qualité littéraire sur l'autel de l'adhérence au sujet proposé.

Il est rare, toutefois, que le syndrome frappe toutes les nouvelles d'une anthologie donnée, et, en l'espèce,(1) l'anthologiste a assuré ses arrières en dotant son livre d'une épine dorsale articulée sur quatre textes déjà parus, de Suzy McKee Charnas, Karen Joy Fowler, Bruce McAllister et Avram Davidson. Et c'est sans surprise que cette bande des quatre se retrouve parmi les meilleurs textes du livre, et en donne le la. À savoir, que les espèces — ou les peuples — menacés nous tiennent d'autant plus à cœur qu'ils sont proches de l'Humanité, qu'il s'agisse de tribus primitives ou d'animaux humanisés. Le centre d'intérêt est l'Humanité, et même quand le sujet est bel et bien une espèce animale, la compassion que nous éprouvons à son égard procède souvent d'une projection sur les animaux d'une image distordue de nos enfants.

Peut-être fais-je seulement étalage de ma partialité d'humain. Examinons donc les textes-noyau. "Now let us sleep"(2) de Davidson est le récit sarcastique et désespéré d'un génocide brutalement indifférent ; "Listening to Brahms" de Charnas — qui m'a moins plus que les trois autres, peut-être à cause de son aspect de roman condensé —, est un journal tenu par les quelques survivants de l'Humanité, hôtes forcés d'une race étrangère après la destruction de la Terre. Dans "the Girl who loved animals" de McAllister, un embryon de singe se développe dans un utérus humain. Et dans "Faded roses" de Fowler, des gorilles traités en animaux familiers sont douloureusement surpris de se rendre compte qu'ils ne sont pas humains. Dans ce dernier cas, la critique s'adresse sans doute autant à notre tendance à transformer les animaux en substituts de progéniture qu'aux forces qui ont détruit les animaux sauvages, par la chasse ou la destruction de leur habitat. Les deux derniers textes sont tous deux poignants, et ils le sont en raison du contraste entre sentiments passionnés — voire désespérés — et facultés intellectuelles limitées — que ce soient celles d'un humain, d'un presqu'humain ou d'un animal. Plus abstraitement, ils participent à ce grand projet d'une bonne partie de la SF, la définition des frontières de l'humain.

Comment les textes nouveaux se mesurent-ils à leurs aînés ? Comme on peut s'y attendre, on trouve une poignée de devoirs appliqués, qui traitent le sujet de façon compétente et s'oublient aussitôt. Souvent, ce sont les textes qui prennent pour objet des espèces animales éloignées de l'humain, même si elles possèdent toujours des qualités empathiques — fussent-elles limitées à la capacité de sauver la peau du protagoniste au moment opportun, comme dans "Sunflowers" d'Ian McDowell. Parfois, la télépathie est suggérée ; dans "Tenebrio" de Brian Stableford, l'esprit de la forêt se manifeste au travers d'une plaie de scarabées. Notons que la sélection adopte un sens plutôt large de l'expression “Science-Fiction”, y admettant non seulement la nouvelle de Stableford, mais encore le captivant et horrifiant "Blessed event" de David Schow qui, si on peut le classer techniquement dans la SF, emploie beaucoup plus les stratégies et les coups au ventre de l'Horreur. Ce qui n'empêche pas — ce qui permet ? — le texte de Schow d'être un des meilleurs de l'anthologie, avec une progression dans la paranoïa qui n'a rien à envier à certaines œuvres de Philip K. Dick ou Robert A. Heinlein.

"Fast glaciers" d'A.R. Morlan — où l'espèce en danger est, une fois de plus, une variété de l'Humanité — donne une bonne métaphore du suicide ethnique qu'ont connu nombre de cultures économiquement dépassées au contact des colonisateurs. On aurait pu s'attendre à ce que l'autre nouvelle à cadre sud-américain, "the Rift" par Paul J. McAuley, fût similaire ; au contraire, si les larmes viennent aux yeux, c'est plutôt de rire à la lecture d'une parodie mise à jour du Monde perdu d'Arthur Conan Doyle — sans rater une occasion de se gausser des aventuriers fluo que la télévision nous a inventés depuis une grosse décennie. Distrayant, très bien fait, mais en fin de compte sans grand poids. Une fois flairé ce fumet d'hommage et d'usage de faux littéraire, on ne peut que s'écrier “Steampunk!”, et l'épithète s'applique parfaitement à deux autres nouvelles du recueil, "Links" de Mark Tindeman et "Seventy-two letters"(3) de Ted Chiang. La première exploite la même idée que "the Ugly chickens"(4) de Howard Waldrop — et me fait plutôt regretter son absence parmi les textes réédités de l'anthologie. La deuxième est peut-être le meilleur des récits originaux de l'anthologie, située dans un xixe siècle gouverné par des lois biologiques et physiques radicalement différentes de celles que nous connaissons, un mélange de Kabbale et de biologie pré-Linnéenne qui permet l'essor d'une industrie du logiciel — c'est-à-dire de l'écriture de noms hébreux destinés à animer des golems, pour vous donner une idée à quel point l'ensemble peut être déjanté. L'intrigue compense son manque d'épaisseur émotionnelle par l'aperçu qu'elle donne de problèmes sociaux inattendus dans l'univers décrit.

Vanishing acts flirte dangereusement avec les bonnes intentions — dont on connaît la relation conflictuelle avec la bonne littérature —, et n'a pas pu éviter quelques ratages dans ses choix de nouvelles originales. Les bons textes restent majoritaires — même si l'élimination des nouvelles rééditées, au motif d'avoir été lues auparavant, risque d'affecter le résultat. Tout dépend de la taille de votre bibliothèque, et de votre mémoire.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 38, janvier 2001


  1. Ça m'a échappé…
  2. "Génocide" dans Fiction, nº 145, décembre 1965, ou "Maintenant dormons" dans le recueil Au secours ! je suis le Dr Morris Goldpepper.
  3. "Soixante-douze lettres" dans le recueil la Tour de Babylone.
  4. "Les Vilains poulets" dans l'anthologie Univers 1982.

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