KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Greg Egan : Téranésie

(Teranesia, 1999)

roman de Science-Fiction

chronique par Pascal J. Thomas, 2001

par ailleurs :

Dans le combat contre l'irrationalité, version religieuse américaine, la théorie de l'évolution est en première ligne. Et la SF agite les drapeaux depuis les tribunes.(1) Téranésie est, entre autres, un roman qui milite beaucoup contre l'irrationalité, religieuse ou avide de philosophies creuses et à la mode. Je ne peux m'empêcher, donc, de déceler un délicieux clin d'œil dans le fait que la base arrière du livre, la ville occidentale qui sert de point de départ au protagoniste, soit Darwin. Le même port de la côte nord-ouest de l'Australie dont est partie la force d'intervention internationale lors des massacres fomentés par l'armée indonésienne au Timor Oriental, en septembre 1999.

Naturellement, ce livre était déjà écrit à ce moment-là, mais sa date de parution transforme le futur très proche dans lequel il est situé en présent virtuel. Prabir Suresh vit sur une île isolée au large des Moluques, avec sa petite sœur, Madhusree, et ses parents. Ceux-ci sont des scientifiques de Calcutta qui étudient des papillons très étranges qu'on trouve sur l'île, et sur l'île seulement. Mais la guerre entre le gouvernement indonésien et les séparatistes moluquais s'échauffe soudainement, et les parents de Prabir sont tués par des mines larguées par avion — peut-être à cause d'une proclamation inflammatoire qu'il a, stupidement, envoyée depuis l'ordinateur de son père. Prabir, qui se considère comme responsable de la mort de ses parents, arrive à s'enfuir en bateau avec sa sœur, mais son psychisme est marqué pour la vie.

Une quinzaine d'années plus tard, Madhusree s'arrange pour partir avec une expédition envoyée par son université dans la région des Moluques, où commencent à apparaître un peu partout des spécimens qui rendent fous les zoologistes du monde entier. Follement inquiet, Prabir la suit et découvre une réalité encore plus étrange que les papillons de son enfance…

Les merveilles scientifiques sur lesquelles repose l'impact de bien des récits d'Egan sont ici plutôt modestes — même si les animaux monstrueux qui donnent son titre au livre sont effectivement étonnants. Par contre, Egan crée un personnage mémorable avec Prabir Suresh, maniaco-dépressif constamment torturé par des sentiments de culpabilité alors même qu'il accomplit des exploits. Évidemment, son enfance n'a pas exactement été de tout repos : sortis d'Indonésie, lui et sa sœur se réfugient au Canada chez une lointaine cousine qui enseigne la littérature à l'université, et tente de leur remplir la tête de tout un fatras de théories à la mode, qui ne sont pas plus rationnelles que les superstitions religieuses contre lesquelles luttaient les Suresh senior au sein de l'Indian Rationalists Association. Si Egan n'est pas tendre pour l'Église — Mère Teresa est surnommée the mad Albanian —, il l'est aussi peu pour le politiquement correct universitaire, et la cousine Amita se fait rabattre le caquet par Madhusree de belle manière.(2)

Si ce livre n'est pas le meilleur d'Egan, il continue une évolution amorcée dans l'Énigme de l'univers : les questionnements du personnage principal, et dans une moindre mesure des préoccupations politiques — souvent influencées par le voisinage océanique de l'Australie —, prennent plus d'importance par rapport aux idées à l'état pur qui donnaient son sel à un roman comme la Cité des permutants [ 1 ] [ 2 ] [ 3 ]. Prabir, qui a connu ses meilleures années très tôt dans sa vie, qui a dû élever sa sœur et connaît le désespoir de la voir réagir vis-à-vis de lui comme s'il était un père autoritaire, qui a dû lutter longtemps pour accepter sa propre homosexualité, n'est pas toujours sympathique, mais il est toujours intéressant — ses défauts compensent l'intelligence exceptionnelle dont il est doté, et font de lui quelque chose de plus — ou de moins — qu'un porte-parole de la voix autoriale. Et finalement, cette création me semble plus mémorable que celle des papillons aux ailes bizarrement colorées qui sont les premiers habitants remarquables de Téranésie. L'œuvre d'Egan en ce moment est, peut-être, comme une chrysalide qui nous annonce de nouvelles directions, de nouveaux accents dans la production de celui qui reste l'auteur de SF le plus intéressant apparu durant les années 90.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 38, janvier 2001

Lire aussi dans KWS une autre chronique de Téranésie par Philippe Heurtel


  1. Cf. aussi, par exemple, Calculating God de Robert J. Sawyer.
  2. À comparer avec la scène analogue dans Cryptonomicon de Neal Stephenson. Stephenson l'emporte haut la main, au bagout et à l'exagération. Egan est trop sincère pour être drôle.

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