KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Alain Fustec & Catherine Verschoore : le Prisonnier du cybermonde

roman de Science-Fiction, 1999

chronique par Jean-Louis Trudel, 2000

par ailleurs :

Voici, contrairement à la Cité entre les mondes [ 1 ] [ 2 ] [ 3 ] de Francis Valéry, par exemple, un roman qui participe à ce que j'appellerai la réinvention de la Science-Fiction pour le prochain siècle. Le seul hic, c'est qu'en reprenant tout de zéro, les auteurs en sont un peu restés au b.a.-ba de l'écriture romanesque.

Ce qui n'est pas nécessairement un mal. Certes, côté idées, les amateurs de Science-Fiction à la pointe de la spéculation n'y trouveront pas leur bonheur : l'idée de l'être humain réduit à un cerveau en boîte remonte à tout le moins aux aventures de l'héroïne d'Anne McCaffrey dans "le Vaisseau qui chantait" (1961), les autoroutes électromagnétiques (avec ou sans guidage) apparaissent dans la Côte dorée (1988) de Kim Stanley Robinson, le héros qui doit se refaire une vie dans la virtualité est campé dans le roman la Cité des permutants [ 1 ] [ 2 ] [ 3 ] (1994) de Greg Egan et la numérisation de l'esprit humain n'est plus une idée mais un incident dans la Science-Fiction d'aujourd'hui. Cependant, la combinaison de ces éléments est habile et les auteurs s'obligent à expliquer des choses qui pourraient sembler relever de l'évidence pour les internautes. Ce faisant, ils donnent au cadre de leur histoire une clarté et une densité méritoires.

De plus, en choisissant pour héros un simple cuisinier allergique à l'informatique, ils favorisent l'identification du lecteur qui pourra découvrir avec Florian Serval les subtilités de l'informonde dont celui-ci est prisonnier. Il ne s'agit pas d'un futur très éloigné, puisque tout se passe un peu après 2040, ce qui confère une familiarité certaine aux décors. L'Europe de 2040 est peut-être même trop familière, en fait, puisque les menées subversives de l'extrême-droite raciste constituent un moteur de l'intrigue. (Ou sinon, c'est quelque chose qui aurait dû être justifié en rappelant certaines tendances démographiques lourdes en Europe.)

Le point fort du roman est d'ailleurs la structure de cette intrigue, bien charpentée, relativement dynamique, dotée d'un sens du rythme et de l'équilibre. Les auteurs révèlent peu à peu les dessous du complot qui a fait de Florian un prisonnier de l'informonde contrôlé par ceux qui l'ont ressuscité. Mais Florian va faire preuve de détermination et d'ingéniosité pour découvrir une partie de la vérité. Je retiens d'ailleurs l'intelligence des rebondissements, et j'ai même fini par admettre l'épisode rocambolesque de l'infiltration d'un policier bretonnant dans une clinique suisse et de sa manière de mener l'enquête.

Les dialogues, en revanche, manquent souvent de naturel. Je m'empresse de noter que le manque de naturel n'est pas toujours un mal, dans le cadre d'une prose stylisée, soit lorsqu'on cherche à donner plus d'impact aux répliques soit lorsqu'on désire employer un registre plus élevé que ce qu'exigerait un plat réalisme.

Mais les dialogues du roman pèchent par excès d'utilitarisme. Par exemple (p. 65-66), lorsque son interlocutrice parle d'une “affaire de Mox”, le protagoniste réagit ainsi :

« Qu'est-ce que le Mox ? » s'enquit Florian.

— « À l'origine, c'était un combustible nucléaire fait avec des déchets mais ce nom a été repris pour désigner une nouvelle drogue qui a fait son apparition en Russie, il y a un an ou deux et qui gangrène désormais toute l'Europe. On la fabrique en associant plusieurs résidus de substances psychotropes qu'on soumet à des réactions chimiques assez complexes. Le succès de cette drogue est lié à son pouvoir hallucinogène très puissant puisqu'une seule prise vous met dans un état second pendant soixante-douze heures. C'est toutefois un produit hautement toxique qui provoque une dépendance quasi immédiate et des dégradations irréversibles du système nerveux en quelques injections.

— On a eu chaud, » reprit Florian, « mais dites-moi […] »

Bonjour le pavé explicatif ! Là où le bât blesse en particulier, c'est d'abord dans la réaction de Florian. Il n'arrive pas de Mars et il a vécu dans ce monde pendant des années ; les auteurs ont bien établi pourquoi il est un novice de l'informonde, mais comment se fait-il qu'il n'ait jamais entendu parler du Mox ? Cela ne fait que quatre mois environ qu'il est sorti de la circulation. Et puis, Florian articule très soigneusement sa question au lieu de s'étonner spontanément : « De Mox ? » ou « Le Mox ? Qu'es aquò ? » ou « Du Mox ? C'est quoi ? ». À son tour, son interlocutrice aurait très bien pu s'étonner de son ignorance au lieu de se lancer tout de suite dans un laïus — excusable, à la rigueur, parce que c'est plus ou moins sa spécialité, auquel cas on se serait en fait attendu à du jargon plus technique au lieu d'un paragraphe de vulgarisation. Et comme pour souligner la nature de l'intrusion du passage plaqué là, Florian renoue ensuite le fil de la conversation !

Ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres. Qu'il soit clair en tout cas que les auteurs n'ont pas la verve d'un Francis Valéry ou d'un Roland C. Wagner ; ce qu'ils ont signé, c'est un roman à mi-chemin entre l'enquête policière et le thriller de Science-Fiction, honnête et moyennement prenant. (Le danger qui guette Florian reste flou jusqu'à la toute fin ou presque, et demeure plutôt abstrait dans la mesure où Florian est déjà à moitié désincarné. Quant à l'enquête décrite en parallèle, elle démarre aussi dans un certain flou : devons-nous espérer ou craindre qu'elle aboutisse pour Florian ?) Et, s'il est plus réaliste au sens strictement technique que Greg Egan, il n'apportera sans doute pas grand-chose de neuf à des lecteurs qui seraient déjà des internautes aguerris et des amateurs de SF avertis. J'ai plutôt l'impression que le roman s'adresse à des lecteurs que les nouvelles technologies intéressent, mais qui sont un peu néophytes en SF, et qui apprécient en tout cas un peu de suspense dans les récits qu'ils abordent.

Avis général : à lire — mais surtout dans le métro.

Jean-Louis Trudel → Keep Watching the Skies!, nº 37, juillet 2000

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