KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Guy Thuillier : le Dixième cercle

roman de Science-Fiction, 1999

chronique par Jean-Louis Trudel, 1999

par ailleurs :

Si on cherche une spécificité de la SF francophone, la prédilection pour les mises en abyme propres aux univers emboîtés — forcément mous quelque part —, avec manipulations en cascade ou non, me semble nettement plus marquée dans le champ francophone qu'ailleurs. Stanisław Lem avait certes creusé le filon — on se souviendra du Congrès de futurologie et de Mémoires trouvés dans une baignoire — mais c'était pour en tirer quelque chose de plus que la constatation — ou le démontage — d'un jeu de miroirs. Il y avait imputabilité, intentionnalité et, donc, l'inscription dans un schéma causal. Ainsi, cette fascination largement francophone pour les jeux de miroirs sans fin — et sans tain — expliquerait le goût pour les univers indéterminés d'un auteur comme Philip K. Dick, considéré comme intéressant ailleurs mais non comme paradigmatique.

Les causes de ceci ? J'avais évoqué précédemment le vécu heideggerien des Européens, plongés dans un monde qui, réquisitionnant tout — jusqu'à l'humain — pour servir l'humain, les aliène de tout ce qui pourrait enraciner leur vision du monde, de tout ce qui ne serait pas le produit de la technique humaine. Vivant dans un monde presque complètement artificiel, les Européens ne seraient-ils pas portés à le concevoir comme manipulable à l'infini, ce qui est le propre des objets artificiels en général ?

Mais le cas de la SF française exige peut-être un facteur explicatif supplémentaire. En fondant plus d'importance sur la question ou le questionnement que sur la réponse, sur le doute face au miroir ultime d'un dédale que sur le résultat de la traversée de ces miroirs, le cas français m'incline à pointer du doigt l'effet d'une culture de l'autorité exacerbée, de la certitude enseignée du haut des chaires, de la science présentée comme savoir et non comme investigation, culture qui fait du doute, du questionnement non une démarche normale mais un acte particulièrement chargé et potentiellement révolutionnaire, d'où l'intérêt du doute et du questionnement pour le protagoniste de Thuillier qui se retrouve plongé dans un univers instable… En un mot, dans la SF française, on se révolte contre les figures de l'autorité, mais on ne s'y oppose jamais.

Bref, vous aurez compris que Thuillier s'inscrit dans une lignée fort distinguée,(1) qui comprend une constellation d'auteurs francophones partant de Dick et allant à Michel Jeury, à Alain Bergeron, à Richard Canal.

Si je suis sans doute un peu trop blasé pour être bouleversé par la conclusion de l'intrigue de Thuillier, je dois reconnaître que l'histoire est menée de main de maître. Que ce soit aussi bon ou non “que de l'américain”, pour reprendre la formule consacrée par d'autres, c'est certainement aussi bon que Jeury à son apogée, ou que Jean-Marc Ligny à son meilleur dans sa veine cyberpunk. Certes, le futur dans un siècle (en 2099) de Thuillier est un peu comme l'avenir de Serge Lehman dans F.A.U.S.T. : parfois beaucoup plus proche de notre présent que la date ne le suggère. Mais bien des aspects de ce futur sont parfaitement convaincants, sinon pour 2099 du moins pour 2015, et Thuillier signe là un fascinant travail d'anticipation. Les détails s'effacent vite de la mémoire, car ils sont plutôt convenus, mais à l'intérieur de l'histoire, l'auteur leur confère une vie indéniable.

Certes, les personnages ont aussi cette superficialité de pantins qu'on retrouve souvent dans les mondes manipulés, mais l'imagination de l'auteur se déploie dans la variété des types humains et surtout dans les mondes virtuels. Ceux-ci sont chatoyants ou terrifiants, mais toujours décrits avec la minutie experte d'un voyageur sensible à l'altérité des ailleurs.(2) Et on se demande si cette immensité virtuelle du nom de Dunyah est censée nous rappeler quelque chose ou quelqu'un…(3)

Si le thème de ce livre n'est pas nouveau, il n'est en fin de compte que le fil conducteur d'une exploration passionnante d'un monde au bord de la catastrophe. L'aventure d'Arthur, jeune biocybernéticien dont la vie dérape subitement, est prenante, surtout si vous appréciez les multiples strates de réalité des mondes emboîtés.

Pour un début de carrière littéraire en SF, c'est tout un lancement. Parmi les auteurs récents qui ont signé un coup d'essai, je ne vois guère que David Calvo qui ait aussi bien réussi son premier livre. Si l'ouvrage n'est pas d'une originalité sans faille, il se lit avec intérêt et sans aucun ennui.

Jean-Louis Trudel → Keep Watching the Skies!, nº 34, novembre 1999


  1. Cf. également l'éditorial du nº 33 de KWS.
  2. L'auteur est géographe, polyglotte et grand voyageur.
  3. Renseignement pris auprès du quelqu'un concerné, qui a posé la question à l'auteur, le mot signifierait tout simplement l'univers en arabe… — NdlR.

Commentaires

Ajouter un commentaire

Les commentaires sont publiés après validation par Quarante-Deux.