KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Henri Lœvenbruck & Alain Névant : Fantasy

anthologie de Merveilleux, 1998

chronique par Jean-Louis Trudel, 1999

par ailleurs :

Après la parution d'Escales sur l'horizon, un monumental collectif de Science-Fiction dirigé par Serge Lehman, et en attendant la publication d'une anthologie de textes relevant du Fantastique, le Fleuve noir publie Fantasy, une anthologie dont le nom proclame la thématique et qui porte la double griffe d'Henri Lœvenbruck et Alain Névant.(1)

Statistiquement parlant, si la qualité moyenne est peut-être comparable à celle d'Escales sur l'horizon, l'écart type est nettement réduit. Autrement dit, il y avait des chefs-d'œuvre et des ratages dans Escales sur l'horizon, tandis qu'il n'y a presque rien qui se détache de l'honnête moyenne dans Fantasy, même si Genefort, Marsan et Calvo signent d'excellents textes et même si des voix personnelles, comme celles de Canal/Gaillard et Sirois, s'expriment sans faiblir. La postface laisse beaucoup à désirer, par contre…

C'est la nouvelle "Huldor" de Laurent Genefort qui ouvre l'anthologie. Excellente première phrase pour piquer l'intérêt, récit mené tambour battant, dénouement que j'avais deviné quelques lignes plus tôt mais dont la révélation n'est pas retardée à mauvais escient. Bref, un texte qui a tout pour plaire : l'humour, l'ingéniosité et la rapidité, dans une veine qui rappelle les aventures du Cugel de Jack Vance.

La seconde nouvelle, "le Guerrier La Mort" de Pierre Grimbert, est d'une facture classique. J'ai deviné la fin deux fois au cours de ma lecture, mais cela n'a pas gâché la conclusion de la nouvelle. D'ailleurs, la belle langue sobre de Grimbert fait de cette lecture un plaisir.

Si on cherchait à justifier l'existence de genres plus ou moins bien définis, il faudrait se pencher sur la nouvelle "le Souffleur de rêves" de Richard Canal et Noé Gaillard. Malgré le décor médiéval et l'ambiance fantastique (qui représenteraient l'apport de Gaillard ?), l'histoire me semble profondément canalienne. Il suffit de comparer ce texte à "Dernier embarquement pour Cythère" dans Escales sur l'horizon. En effet, Canal est, avec Genefort et Day, un des rares auteurs à avoir signé un texte dans les deux anthologies. Mais Genefort et Day jouent le jeu des genres dans Fantasy, alors que Canal s'en tient ici à sa thématique personnelle, traitée d'une autre façon. Le résultat est certes satisfaisant sur le plan littéraire — on trouve dans cette nouvelle les belles symétries et les riches descriptions auxquelles Canal nous a habitués — mais il l'est nettement moins sur le plan du genre imposé. Or, il me semble que, jusqu'à un certain point, on peut considérer les genres tels la Science-Fiction, le Fantastique ou la Fantasy comme des jeux aux règles librement acceptées, et le connaisseur retirera un plaisir particulier du texte qui sait se conformer aux règles et les transcender sans les violer. Mais tout comme un sprint, aussi enlevé soit-il, n'a pas vraiment sa place dans un marathon, certaines stratégies narratives, même dans un cadre aussi généreux que celui de la Fantasy, me semblent se moquer des règles et gâcher le plaisir de l'amateur averti. Bref, on a là un beau texte, plus ou moins réussi en tant que récit, et il enrichit un très beau palmarès dans le cas de Canal. Mais je ne suis pas sûr que l'amateur de Fantasy pure en retirera un très grand plaisir.

"Le Long Voyage de Soleil-Fleur et Griffue" de Pierre Pelot est une fable charmante, très proche du merveilleux enfantin.

Le cas des "Ogres blancs" de Claude Castan et Jérémi Sauvage soulève également la question des définitions. En France, la Fantasy apparaît comme pire qu'un terme fourre-tout. On l'a appliqué très tôt non à une catégorie de l'imagination mais à une façon de raconter une histoire. Ce qui fait qu'on a affublé de ce terme, avant l'arrivée de Tolkien, des textes de franche Science-Fiction sous prétexte qu'ils respiraient une dimension épique ou mythique distincte. (Peut-être parce que la Science-Fiction elle-même a été plus souvent définie de façon psychologique en France que de façon rationnelle ou fonctionnelle.) Dans "les Ogres blancs", la Science-Fiction et la Fantasy se rencontrent. Les auteurs se servent de l'univers de Galaë déjà exploité par Castan et qui relevait de la Fantasy ambiguë, avec ses bases science-fictives, donnant quelque chose comme la Ténébreuse de Marion Zimmer Bradley avec la manette poussée de deux crans supplémentaires vers la Fantasy. Ici, la manette est ramenée dans l'autre direction : la nouvelle dépeint la confrontation d'un soldat de l'espace en armure de combat hypertechnologique et d'un guerrier néo-médiéval qui a profité de l'aide de la magie. Imaginez Enemy mine de Barry B. Longyear réécrit dans une ambiance de Fantasy… Du coup, comme les interventions magiques peuvent être rationalisées, j'aurais tendance à dire que la Science-Fiction absorbe les éléments de Fantasy dans ce texte, et que celui-ci fait figure d'intrus dans cette anthologie… selon ma définition du genre.

Même jonction cahoteuse des genres dans "Il était trois petits enfants" de G.E. Ranne. L'histoire est racontée avec doigté et poésie, même si l'intervention du fantastique est plutôt abrupte et mal gérée à la toute fin. N'empêche qu'en lisant cette évocation du Paris actuel, où les éléments de Fantasy sont simplement suggérés en les laissant à la discrétion du lecteur (qui, s'il a acheté cette anthologie, choisira de croire), j'ai songé à "Chaque jour est un nouveau combat", la nouvelle de Bernard Werber dans Genèses, qui se servait également de la SF pour travestir le réel. En effet, les deux tiers du texte relèvent du fait divers, sans la moindre intervention magique, et le dernier tiers doit autant au Fantastique qu'à la Fantasy. De plus, le texte tout entier est présenté comme le conte qu'un grand-père raconte à ses petits-enfants. Même si un personnage est le “papy” en question, voici un autre texte qui aurait eu avantage à jouer le jeu plus franchement, ou à ne pas se retrouver en compagnie des textes “marginaux” de l'anthologie, dans la première moitié du livre.

En effet, si on saute le texte de Marsan, on aborde une nouvelle qui n'est de la Fantasy qu'en apparence, sans le moindre doute : "Pour être un homme" de Michel Pagel. Il s'agit carrément de Science-Fiction, à mon avis. Certes, les personnages principaux sont des primitifs habitant un village dont les prêtres cherchent à juguler les envies de leurs ouailles d'aller voir ailleurs ou de concevoir autre chose que la loi d'origine divine.(2) L'initiation des jeunes hommes passe par la visite de l'antre d'un dragon, où les deux protagonistes sont sauvés du retour inopiné du dragon par l'intervention d'un être armé d'un “fulgurant” qui projette un rayon rouge fracassant le crâne du supposé dragon — un gros lézard aux ailes vestigiales, à peine capable de crachoter le feu. Cet être amène les rescapés dans son engin volant tombé en panne à proximité du village et il essaie de convaincre les garçons que les prêtres mentent et qu'ils peuvent aspirer à mieux. Mais on découvre que c'est le grand-prêtre qui joue le rôle du visiteur en se servant d'un dispositif qui lui donne une autre apparence. (Le vrai visiteur, un monstre à trois bras s'achevant par des pinces de crustacé, a été massacré par les villageois des années auparavant.) Il s'agit de piéger les récalcitrants afin de les condamner à l'enclos des sous-hommes, après leur avoir coupé la langue et le sexe. Évidemment, notre héros échappera à ce sort et partira pour les montagnes au-delà desquelles vivent d'autres hommes et règnent d'autres lois…

Un lecteur parfaitement naïf pourrait prendre ce texte pour de la Fantasy : en faisant abstraction du nom même de “fulgurant” qui renvoie à un phénomène naturel, du rayon rouge qui évoque le laser et des dispositifs semblables à des machines, ce lecteur pourrait considérer les étranges facultés du dénommé Akka-Lamdon comme des pouvoirs magiques… Mais soyons sérieux ! Il faudrait d'une part ignorer toutes les attentes suscitées par la lecture de textes de SF antérieurs où revient souvent le thème de la société primitive qui découvre une réalité plus complexe (allégorie en soi de la découverte de la science) et où figurent des dispositifs rationalisés parfois explicitement parfois implicitement (comme le fulgurant à l'étymologie révélatrice — sans rien de surnaturel puisqu'elle renvoie à la foudre). Et d'autre part, il faudrait avoir une vision différente de la Fantasy. Personnellement, il me semble que Science-Fiction, Fantastique et Fantasy sont des ensembles tangents, qui ne se chevauchent pas. Un texte peut occuper un point tangent, et participer autant de la Science-Fiction que de la Fantasy, comme "les Ogres blancs", mais un texte nettement à l'intérieur de l'ensemble “Science-Fiction” ne peut pas être aussi à l'intérieur de l'ensemble “Fantasy”.

Bref, c'est de la Science-Fiction, et si carrée qu'elle aurait pu être destinée à des jeunes ou publiée dans Fiction dans les années 50 ou 60. (Que fait-elle dans Fantasy ? Loevenbruck et Névant ne sont ni naïfs ni ignorants. Faut-il expliquer la présence de ce texte de la même façon que la présence de la nouvelle de Werber dans Genèses ?) Pagel introduit heureusement quelques notes impertinentes, mais il ne renouvelle pas vraiment une thématique assez usée.

Enfin, à part "Naufrage mode d'emploi" de Fabrice Colin, un texte de méta-Fantasy fort réjouissant, c'est le dernier texte hors sujet de l'anthologie. Les autres nouvelles répondent sans hésiter au titre du livre. Néanmoins, cette succession de textes qui s'écartent du thème imposé m'amène à penser qu'il reste beaucoup de chemin à faire en Fantasy en France.

A contrario, une nouvelle comme "les Vagabonds d'écume" de Stéphane Marsan justifierait tous les optimismes. Une révélation, à mon point de vue. La prose fine et spontanée de Marsan façonne une ambiance onirique qui m'a rappelé certaines des superbes nouvelles de Jacques Brossard dans les Métamorfaux (1974) ou la naïveté soigneusement recherchée de certains des meilleurs écrivains du xixe siècle. C'est peut-être bien le texte le plus poétique de l'anthologie, dans le meilleur sens du terme. À lire, rien que pour la plongée dans le rêve.

"Le Conte à rebours" de Bernard Werber reprend la matière des vieux films de cape et d'épée en l'inversant. Délicieux et, heureusement, très court.

"Le Vitrail de jouvence" de Mathieu Gaborit ressemble à un extrait d'une œuvre plus longue. On y retrouve une péripétie de roman plus qu'une nouvelle achevée. Bref, c'est un texte correct, mais on a envie de lire la suite (ou ce qui précède).

Du Canadien Guy Sirois (le seul auteur à ne pas être français), "la Demoiselle sous la lune" est un texte en demi-teintes, qui laisse deviner plus qu'il n'en révèle. Il nous laisse un peu en suspens et c'est le seul texte de l'anthologie qui impose une relecture. Du moins, on ne s'y ennuie pas.

"Histoire de Razörod le serpent" de Valérie Simon relève du récit initiatique. Malheureusement, alors qu'elle en avait l'occasion, l'autrice ne profite pas de la conclusion pour échapper aux conventions du genre. C'est bien raconté, mais sans plus.

Par contre, "John Frog" de David Calvo est sans doute le texte le plus dynamique, le plus désopilant et le mieux dosé de l'anthologie. Un pur plaisir, dont je ne vous révélerai rien, na !

On retombe dans la platitude avec "Pour un détail" de Marie-Anne Le Barbier. Aucun suspense. C'est à peine si c'est de la Fantasy malgré l'ambiance irréelle, et la fin m'a semblé parfaitement arbitraire.

Dans "le Dragon des brumes", Thomas Day livre un texte fort et émouvant, comme on s'accoutume peu à peu à en voir de lui. Malgré quelques erreurs historiques, la description de la vie dans l'Écosse médiévale est brossée avec un sens consommé du détail percutant, et comme sur le vif. Les personnages se détachent de la page et prennent vie. Les choses se gâtent un peu quand on quitte le cadre purement historique, cependant. Le défaut du texte est double, à mon avis. D'abord, tout est assujetti à une conclusion plutôt banale. Pour en arriver là, Day doit contraindre ses personnages à agir de façon illogique ; ils sont sous le coup d'une malédiction, certes, mais si la malédiction est si forte qu'elle détermine tous leurs actes, les personnages n'ont plus de libre arbitre et l'histoire perd (rétrospectivement) de son impact potentiel. De plus, la chute repose sur un élément externe — et le rapprochement qu'effectuera le lecteur entre cet élément et le titre de la nouvelle. Au lieu d'être organiquement lié au sujet de la nouvelle, l'effet du texte repose sur une révélation navrante à rapprocher des pires surprises d'une série comme les X Files. Et puis, Day devrait relire Macbeth. Pour être pleinement tragique, un texte doit présenter des personnages à la fois admirables et imparfaits. S'il n'y a rien d'admirable chez les personnes promises à un sort tragique, c'est difficile de capter la sympathie des lecteurs. Dans "le Dragon des brumes", le sort réservé aux personnages est hors de mesure avec leurs délits. Day montre bien qu'ils se sont engagés malgré eux sur la pente glissante qui les a conduits à mauvais port. Ils sont imparfaits, mais sans grande envergure, et du coup leur sort nous émeut moins.

La nouvelle "Tombé de haut" d'Éric Boissau verse dans une Fantasy désopilante et outrancière à souhait… peut-être un peu trop. Mais admettons que l'auteur est jeune, que c'est sa première nouvelle publiée, qu'il a un sens rare de la concision dans ses gags et que tout ça est fort prometteur.

Enfin, "Contes de neige et de sang" de Jeanne Faivre d'Arcier fait preuve d'une désinvolture séduisante dans la narration de l'intervention divine qui met fin à l'occupation chinoise du Tibet. Mais on aurait pu se passer de la description de l'invasion chinoise du Tibet (avec un renvoi en bas de page affirmant que c'est authentique, soupir !) et j'ai toujours trouvé de mauvais goût les réécritures d'épisodes tragiques de l'Histoire en faisant intervenir (pour le mieux) des entités surnaturelles qui ne se sont pas manifestées dans la réalité. Bref, on appréciera la plume alerte de Faivre d'Arcier. Et le reste dépendra de vous…

L'antho se termine sur "Naufrage mode d'emploi", un texte brillant de Fabrice Colin, ironique et post-moderne, mais qui se laisse attendrir… Comme nous, espéraient sans doute les anthologistes.

Ah, l'ironie des titres… Dans une anthologie qui revendique hautement le titre de Fantasy, on retrouve deux textes (au moins) de Science-Fiction, un texte (au moins) aussi proche du Fantastique qu'autre chose et un texte de méta-Fantasy. Un minimum de trois textes sur dix-huit qui ne répondent pas à l'énoncé du titre, c'est surprenant quand on songe à l'anthologie Escales sur l'horizon, dont le titre permettait toutes les transgressions à l'horizon de nos attentes, mais qui était un délice pour les puristes de la Science-Fiction.

Quant à la postface, "les Enfants de Rabelais", elle est bien mal engagée. Lœvenbruck et Névant citent un texte de Margaret Weis sur la pertinence et l'importance de la Fantasy avec un tel sérieux que, la première fois, j'ai mis de côté la postface pendant trois jours, sans savoir si je devais être mort de rire ou terrifié. En effet, Weis écrit, se voulant sarcastique :

« Je visualisais alors l'image universelle des lecteurs et des auteurs de Fantasy, fuyant les dures réalités de la vie quotidienne en se plongeant dans des royaumes imaginaires. Des royaumes imaginaires où le thème majeur est le combat entre le bien et le mal. Voilà quelque chose qu'on ne voit pas souvent dans la réalité. »

En lisant cette dernière phrase ironiquement, comme le reste du texte indique qu'elle doit l'être, on trouve Weis en train de soutenir, d'abord et avant tout, que le combat entre le bien et le mal est quelque chose qu'on voit souvent dans la réalité.

Ça fait froid dans le dos. Une vision aussi simpliste de la réalité serait-elle entérinée ici par les amateurs de Fantasy ? Ce serait ignorer, entre autres, que la définition du mal change beaucoup — les Nazis étaient certains d'être du bon côté dans le combat entre le bien et le mal (bolchevisme et dégénérescence raciale). Dans les faits, les démocraties ne survivent que dans la mesure où la politique ne désigne aucun adversaire comme l'incarnation du mal absolu. Pensez-y : dans la réalité, si on se bat contre le mal incarné, se laissera-t-on arrêter par la loi ou les convenances pour l'anéantir ? Croyez-vous vraiment que tous les soldats chinois ayant envahi le Tibet étaient convaincus d'incarner le mal, qu'il n'y en avait pas quelques-uns pour croire sincèrement qu'ils allaient mettre fin à la longue tyrannie féodale d'une caste de moines superstitieux et obscurantistes ? Ne vient-on pas de voir une partie du peuple serbe refuser de croire à leur implication dans les charniers du Kosovo ? Les Occidentaux ne viennent-ils pas de bombarder un certain nombre de personnes objectivement innocentes au nom du bien, parce qu'elles étaient associées au mal absolu de Milošević et de ses massacreurs ?

Lorsque la réalité est définie comme un combat entre le bien et le mal, elle est bien laide et on voit mal pourquoi la Fantasy voudrait se réclamer de la réalité à cet égard. (Relire Rêve de fer de Norman Spinrad de toute urgence si la confusion entre catégories de la Fantasy et gestion de la réalité vous apparaît comme désirable…)

Allons, une autre perle de Weis :

« Des royaumes imaginaires où il y a des querelles raciales : nains, elfes et humains, orcs et gobelins, luttant pour leur survie, convaincus tous autant qu'ils sont que leur race mérite de dominer, et que toutes les autres leur sont inférieures. Ce genre de préjugés n'existe pas dans le monde réel. »

Que nous dit-elle ? Qu'il faudrait traiter les questions raciales comme dans ces nombreux romans de Fantasy où, justement, il y a des races qui sont entièrement du côté du mal ? Et qu'on élimine par milliers… Ou qu'on doit lire de la Fantasy pour apprendre l'existence de préjugés raciaux ? Bref, soit les lecteurs de Fantasy vivent vraiment sur une autre planète soit ils n'ont pas intérêt à la prendre comme guide de conduite dans la réalité.

Heureusement, le reste de la postface est une discussion honnête de la situation de la Fantasy en France. Les auteurs tendent seulement à oublier que, dans le monde anglo-saxon, la Fantasy a essentiellement absorbé le Fantastique. Ce qui fait que les anthos d'Ellen Datlow et de Terri Windling vont comprendre des textes plutôt proches du Fantastique à l'intérieur de la Fantasy. Le plus curieux, c'est la critique adressée par Nevbruck à la litgen : « On prime les pastiches des grands classiques parce que l'innovation est souvent au ras du jardin. ».

Oui, mais… en quoi la Fantasy relève-t-elle de l'innovation, au sens propre du mot ? Elle fait preuve de beaucoup d'imagination, mais ne l'aime-t-on pas justement parce qu'elle nous ramène à de grands classiques encore plus anciens que les classiques de la litgen : les contes du folklore, le picaresque, le rabelaisien, le Fantastique littéraire des auteurs du xixe, les chansons de geste ?

Et, bien sûr, il y a l'argument qui s'auto-démolit :

« La Fantasy a toujours été une littérature de la dualité aux oppositions bien marquées : Bien/Mal, Grand/Petit, Fort/Faible, etc. Ces formulations sont toutefois moins simplistes qu'il n'y paraît. Pas d'accord ? Regardez dans n'importe quelle bibliothèque le nombre d'ouvrages de philosophie qui couvrent ces sujets. »

C.Q.F.D. : si la Fantasy se borne à bien marquer ces oppositions alors que la philosophie consacre des tomes à les expliciter, analyser et déconstruire, la Fantasy est simpliste, oui. (En effet, je ne crois pas que la Fantasy puisse être défendue sur ce terrain : à moins de reconstruire un monde entier, aussi complexe que le nôtre et sans doute en sacrifiant le charme propre aux mondes moins gris que le nôtre, la Fantasy doit être simpliste. Il n'y a rien de mal à être archétypal. C'est la force de la parabole que de simplifier ce qui est si compliqué dans la réalité.)

Il serait injuste de comparer Fantasy à Escales sur l'horizon. C'est la première anthologie de son espèce et il faudrait plutôt la comparer à Genèses, la première antho de Science-Fiction francophone après une longue disette. Dès lors, il apparaît clairement que, pour une pionnière, elle constitue une réussite tout à fait honorable.

Courrier des lecteurs

Réponse à la chronique ci-dessus, au courrier des lecteurs du numéro suivant de KWS :

Petite remarque à l'attention d'un de mes confrères : j'ai été fort surpris de constater dans la critique à propos de la nouvelle "le Souffleur de verre" par Jean-Louis Trudel que « le décor médiéval et l'ambiance fantastique […] représenteraient l'apport de Gaillard », le reste étant bien sûr du pur Canal. Pourquoi dissocier les auteurs qui signent un texte, en assument la paternité ? C'est le texte qu'il faut analyser et relever ses qualités et défauts qui sont l'œuvre commune des auteurs. Pourquoi au cas où il ne répond pas aux “critères” — qui les édicte ? — du genre lui reprocher de paraître dans une anthologie de Fantasy si les auteurs de l'antho ont estimé qu'il était digne d'y figurer… Comme si chaque auteur ne pouvait s'approprier un genre et lui imposer sa marque…

Ainsi pour le lecteur cette nouvelle devient symbole de l'œuvre de Canal, l'apport de Gaillard [sic] est minime et de plus ne colle pas avec l'esprit de la Fantasy ; heureusement le résultat est satisfaisant sur le plan littéraire…

Dieu reconnaîtra les siens

—Noé Gaillard (novembre 1999)

Jean-Louis Trudel → Keep Watching the Skies!, nº 33, août 1999


  1. On ne dira d'ailleurs jamais assez de bien de cette initiative du Fleuve noir qui, au moins autant que les revues, stimule la production de nouvelles et l'apparition de nouveaux talents.
  2. Ça ne vous rappelle pas "Kirinyaga" de Mike Resnick ?

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