KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Kate Atkinson : Dans les replis du temps

(Human croquet, 1997)

roman fantastique et de littérature générale

chronique par Christo Datso, 1998

par ailleurs :

Je me suis demandé, en la commençant, si cette chronique était bien à sa place dans les colonnes de KWS. Il est vrai que de temps à autre, ce lieu accueille des livres qui ne relèvent pas vraiment de la Science-Fiction ou du Fantastique, des ouvrages borderline, des états-limites de la littérature ;(1) pourtant, j'aurais tort d'invoquer les contributions d'autrui et le catalogue des curiosités, car ce roman est de ceux avec lesquels nous voudrions faire connaissance, si la magie du verbe qui les anime était capable d'opérer la transsubstantiation du papier en chair.

Le critique est bien embarrassé avec le roman de Kate Atkinson. Dans quelle catégorie faut-il le classer ? Il ne s'agira pas de Science-Fiction, même si le titre est un peu racoleur de ce côté — d'ailleurs ce n'est même pas une équivalence pour le titre d'origine ; le traducteur y a renoncé. Du Fantastique, alors ? Peut-être, mais alors un sous-genre très particulier, que je ne m'efforcerai pas d'étiqueter, préférant céder la parole à Katharine Weber du New York times book review, laquelle nous présente ironiquement l'ouvrage en ces termes impossibles : “No matter what category her second novel, Human croquet, is ultimately slotted into by the literary establishment — magical post-modern metafiction ? post-magical realism ? post-modern magicalism ? — it offers further proof that she [Kate Atkinson] is off and running in a quite fantastic direction of her own devising.”.

Kate Atkinson est entrée sur le devant de la scène littéraire britannique en 1995, avec un premier roman adulé par le public et la critique, Dans les coulisses du musée, qui remporta le réputé Whitbread Price, devant Salman Rushdie himself. Dans les replis du temps est son second roman, et les lecteurs l'ont vite hissé en tête des ventes.

Human croquet se réfère à un jeu dans lequel les gens tiennent le rôle de boules lancées les unes contres autres. Le propos revient comme un leitmotiv dans l'esprit des personnages du roman, lesquels voudraient bien entamer une partie de croquet humain mais n'y arrivent jamais, alors qu'ils sont eux-mêmes l'instrument inconscient entre les mains d'un joueur plus puissant. Le traducteur français n'a pas pris le ridicule d'un titre qui n'évoquerait rien pour nous — sinon quelque vague réminiscence avec l'absurde jeu de croquet dans Alice au pays des merveilles ; il a choisi d'orienter fort à propos la lecture sur le temps, le sujet le plus vaste et le plus inépuisable de la littérature ! Il est bien question du temps en effet : c'est même l'unique sujet de cette histoire, à travers la saga des Fairfax, une famille d'origine aristocratique qui a traversé les siècles depuis l'époque élisabéthaine, et dont les malheurs sont racontés par la jeune et fantasque Isobel. Elle commence son récit avec le big bang — pas moins que ça —, et l'achève dans le futur, sur des visions wellsiennes de fin du monde retourné au froid ou à la forêt terminale. Entre ces deux points extrêmes, l'essentiel de l'action se déroule en 1960, avec quelques dérapages temporels inexplicables.

Car Isobel — est-ce l'influence de sa mère, la mystérieuse Elisa partie lorsqu'elle était toute jeune ? est-ce l'influence d'une ancêtre plus lointaine qui disparut un beau jour dans la forêt enchantée de Glebelands, coin perdu d'Angleterre ? — est omnisciente malgré elle. Le don qui la possède au détour d'un chemin de campagne n'a rien d'anodin : se promener mentalement dans le temps, visiter de petites tranches d'avenir, sans crier gare, et en revenir très vite, immergée dans le quotidien d'une adolescente en mal de vivre, voilà qui est déstabilisateur, voilà qui vaut bien les croyances aux enlèvements par des extraterrestres dans lesquelles son frère Charles se complaît. Isobel, la voyageuse du temps, et Charles, qui ressemble beaucoup trop à un gnome sorti du Songe d'une nuit d'été de Shakespeare, sont tous deux en quête de leur mère, figure illuminant leur enfance mythique. Et comme dans tous les bons romans familiaux, il y a un secret qui réside enfoui, refoulé, au cœur de l'étrangeté, une sordide histoire de sexe et de mort qui pourrit au fond des bois. Élevés par une tante acariâtre et une grand-mère tyrannique, Charles et Isobel ont eu leur enfance marquée du double sceau de l'absence : leur mère d'abord, et leur père ensuite, que l'on disait mort dans le brouillard de Londres, mais qui revint de Nouvelle-Zélande sept ans après, une nouvelle épouse dans les bras. Le passé reviendra lui aussi, par à-coups, à la surface trop tranquille des choses, sous la forme d'objets perdus ayant appartenu à Elisa. Déclics de la mémoire, ou don génétique qui permet de plonger dans le passé ancestral, Isobel verra son quotidien de plus en plus perturbé, jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus se défaire du mélange des temps, des souvenirs et des cauchemars. Mais en héroïne dickienne, elle gagnerait enfin la santé mentale, alors que la réalité part à la dérive.

Alternant les changements rapides de points de vue, entre présent vécu et rêvé, passé lointain visité ou reconstitué par l'alchimie des souvenirs, ou des messages dont le passé est la source obscure, mêlant indices policiers et fantasmes, sentiments et raison scientifique, la narration est découpée en tranches fortement discontinues et pourtant unifiées par la fluidité de l'écriture qui opère un charme magique : on finit par ne plus se rendre compte des coupures de la conscience. C'est le grand art de la romancière : elle nous tient en état d'hypnose, et nous en libère brutalement à la fin. Nulle prétention expérimentale ou intellectualisante dans ce roman, une écriture aérienne, de l'humour, des personnages attachants, le tout au service d'un récit qui arrivera peut-être à réconcilier avec la littérature dite “générale” les durs à cuire de la Science-Fiction qui ne jurent que par les “idées”.

La SF qui serait, d'après certains,(2) une forme littéraire inspirée par le “collectif” plutôt que par le “subjectif”, à l'inverse du Fantastique ou du mainstream, expliquerait peut-être cette récurrence, dans les débats sur sa spécificité, du thème des idées comme s'il s'agissait là d'une forme idéale, quasi-platonicienne, de ce qui fonde le genre. Pourtant, des idées sans substance sont comme l'esprit désincarné, une forme desséchée du verbe qui n'arrive pas à insuffler au lecteur le souffle de la vie.

Christo Datso → Keep Watching the Skies!, nº 28, mai 1998


  1. Le Siège de Bruxelles de Jacques Neirynck, récemment chroniqué par Éric Vial, en est un bon exemple.
  2. Inutile de citer mes sources ; je n'en ai plus la moindre idée…

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