La rançon du succès ?
Par Roland C. Wagner, jeudi 21 septembre 2006 à 15:08 :: Général :: #17 :: rss
Serais-je donc un affreux anti-américain primaire ?
Étant en ce moment submergé de travail, ça faisait un moment que je n'étais pas allé jeter un coup d'œil sur Amazon pour voir où en était La saison de la sorcière. Il faut dire que je n'en éprouvais pas tellement le besoin, les chiffres de vente fournis par J'ai lu étant tout à fait satisfaisants. Et puis, j'étais plus préoccupé par la parution de Visages sur l'écran, l'album virtuel de Brain Damage, qui sera disponible dans quelques jours sur Jamendo, mais que vous pouvez déjà écouter en intégralité sur Boxson ou sur Dogmazic.
Pour revenir à La Saison de la sorcière, quelle n'a pas été ma surprise de découvrir que le livre avait eu trois « critiques » sur Amazon en l'espace d'une semaine. Si vous jetez un coup d'œil à la liste de mes titres sur le site, vous constaterez que, jusqu'ici, les gens ne s'étaient pas bousculés pour exprimer leur opinion, et que les rares avis sont en général positifs. Et, là, sur trois personnes, deux ont démoli le bouquin en ne lui donnant qu'une étoile. C'est assez intéressant, car les critiques de la Sorcière disponibles sur le wèbe sont en général plutôt bonnes — comme la toute dernière. Les personnes qui s'expriment sur Amazon seraient-elles donc à ce point différentes du reste des internautes ?
Le premier avis négatif, intitulé « un navet », est l'œuvre d'un certain « Caroli "l'éclopévif" » originaire de Toulouse :
« N'est pas Neil Gaiman qui veut.Un des plus mauvais livres de SF que j'aie jamais lu.Une histoire sans aucun rebondissements , sans relief , sans style et avec un humour toujours à coté de la plaque.A éviter »
Déjà, je voudrais qu'on m'explique ce que Neil Gaiman vient faire là. À part notre intérêt commun pour la culture et la mythologie étatsunienne, je ne vois aucun rapport. Pour le reste, c'est une suite d'affirmations péremptoires, point à la ligne — et faite par quelqu'un qui n'a pas le même sens de l'humour que moi. Bon, c'est son droit. Seulement, c'est le seul avis laissé par cet individu sur le site d'Amazon. Et, comme il y a la mention « vrai nom » sous son pseudonyme, cela signifie qu'il a accompli toute la démarche nécessaire (saisie du numéro de carte de crédit comprise) pour s'identifier avant de pouvoir mettre en ligne sa « critique » — car c'est à ce jour la seule qu'il ait pondue. Tant d'efforts pour trois lignes de venin, ça sent un chouïa la volonté de nuire, tout de même…
« Georges Pegeon », auteur sous le titre « primaire » du deuxième avis négatif est plus disert, puisqu'il a déjà une demi-douzaine de « critiques » à son actif, et qu'il essaye d'argumenter sa démolition du livre :
« Est-ce le retour de la SF poltico-écolo qui nous avait tant cassé les pieds dans les années 70 et qui a failli tuer la SF française? En tout cas, ce livre montre un anti-américanisme tellement primaire que c'en est risible (voir du même auteur Pax Americana). Pour que cela tienne la route, il faudrait au moins une histoire solide, des personnages attachants, ce qui n'est même pas le cas; bref un livre dont on peut se dispenser. »
La réponse à la question initiale est bien évidemment « non ». D'abord, la SF n'a jamais cessé d'être politique — heureusement car c'est une dimension où elle prend toute sa force. Ensuite, si ma mémoire est bonne, il n'y a rien dans le livre qui puisse permettre de le qualifier d'« écolo ». Enfin, la NSFFP des seventies n'a rien « failli tuer » du tout, comme je l'ai déjà expliqué dans ma réponse à Jean-Christophe Ruffin publiée en novembre 2004 dans Le Monde diplomatique. Ce brave lecteur est donc victimes de mèmes transportant des idées erronées sur la SF.
L'accusation d'« anti-américanisme primaire », quant à elle, ne m'a pas surpris. Il semblerait que, aux yeux de certaines personnes, on ne puisse pas remettre en question quoi que ce soit au sujet des States sans être taxé d'« anti-américanisme », de préférence « primaire ». Par contre, j'avoue avoir été étonné que ce brave lecteur cite Pax Americana comme exemple de cet « anti-américanisme », alors que j'y montre de manière tout à fait positive le président des États-Unis. À moins, bien sûr, que décrire une Europe débrouillarde aux mœurs libérales ne soit « anti-américain ».
Je dis que cette accusation ne m'a pas surpris, mais je la réfute. La Saison de la sorcière n'est pas « anti-américain » — pas plus que n'importe quel roman de Norman Spinrad, en tout cas. Il l'aurait sans doute été si les USA n'avaient donné au monde que des gens comme Richard Nixon, Charles Manson ou la famille Bush, mais il se trouve que ce grand pays est aussi la patrie de Dashiell Hammett, Timothy Leary ou Cordwainer Smith. On peut critiquer les uns tout en appréciant les autres. Seulement, au risque de me répéter, il y a des gens qui considèrent que s'en prendre à la politique étrangère des States, ou à leur président, c'est faire preuve d'« anti-américanisme », bien évidemment « primaire ».
Je ne commenterai pas le fait que ce lecteur estime que l'histoire n'est pas « solide », même si je trouve l'affirmation là encore péremptoire, mais sa remarque au sujet des « personnages attachants » me titille l'intellect pour deux raisons. Primo, je trouve certains d'entre eux tout à fait « attachants » — mais c'est mon opinion d'auteur et ça ne compte pas. Secundo, il existe de nombreux livres dont les personnages n'ont rien d'« attachant », notamment dans le roman noir hard boiled. Il me semble donc qu'il ne s'agit nullement d'une condition prérequise pour qu'un livre soit « bon ». Néanmoins, cette remarque fournit un éclairage intéressant sur ce que ce lecteur recherche dans un livre, et sur la manière dont il lit. Comme quoi on ne perd pas son temps à lire ce genre d'avis, qu'il soit positif ou négatif
En tout état de cause, il va apparemment falloir que je m'habitue à ce que d'aucuns s'en prennent à ma sorcière pour des raisons politiques plus ou moins déguisées. C'est sans doute la rançon du — hum — « succès ».
Commentaires
1. Le vendredi 22 septembre 2006 à 08:12, par Matthieu Weber
2. Le mercredi 27 septembre 2006 à 18:37, par Laurent Leleu
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