J’ai un vieux projet : écrire une uchronie sur la guerre d’Algérie. Ça fait des lustres que j’y réfléchis, et je ne cesse d’en repousser la réalisation. Parce que c’est un énorme travail. Parce que c’est un projet très personnel. Parce qu’il me manque toujours de la documentation.

Après bien des hésitations, je me suis décidé à demander une bourse d’écriture au Centre national du livre. Michel Pagel en a obtenu une pour Les Mages de Sumer, Joêlle Wintrebert pour Pollen, Claude Ecken pour un roman à paraître… Il me semblait donc que j’avais de bonnes chances, renforcées par la taille de ma bibliographie. D’ailleurs, il y a quatre ans, j’avais obtenu une subvention sans présenter de projet précis, et elle m’avait servi à écrire un volume des Futurs Mystères.

Eh bien, là, non. Pas un sou pour l’uchronie algérienne. Nib. Que dalle. « Compte tenu de l’avis émis par (la commission Roman) et de la décision prise par le Président du Cnl, (…) votre candidature n’a pas été retenue. » Bon, je suppose que la commission n’a pas à motiver ses choix, mais la mention d’une « décision prise par le Président du Cnl » m’a amené à m’intéresser au responsable en question. Juste par curiosité.

Oui, je sais ce que vous pensez. C’est dur de se faire refuser des sous par un type qui a une tronche pareille. En plus, ça me gêne de voir à la tête du Cnl un type qui a travaillé pour le ministère de l’Intérieur. Je n’y peux rien, ça a comme un discret parfum de police de la pensée.

En tout état de cause, le monsieur il a dit ça le 10 janvier dernier :

« Sans tomber dans l’arrogance, notre patrie peut s’enorgueillir d’avoir fécondé les grands courants de pensée qui ont scandé l’histoire de l’émancipation de la conscience individuelle : humanisme de la renaissance, philosophie des lumières, libéralisme politique, émancipation romantique et idée républicaine ont été pensés depuis cinq siècles par nos grands écrivains. De Montaigne à Aron en passant par Montesquieu, Voltaire, Constant, Tocqueville, Hugo, Chateaubriand ou Péguy, leur plume a dessiné une certaine idée de la France dans le monde, libre, altruiste, tolérante, tendue vers l’universel. A travers leurs œuvres c’est une même idée de l’homme qui progresse ; un même modèle original qui se forge en conjuguant sacralité de la liberté et centralité de l’Etat, respect individuel et ciment collectif. Oui, notre patrie est une grande puissance de la pensée, dépositaire d’un héritage qui nous oblige à la fois à le faire partager, mais aussi à l’entretenir. »

C’est bien de se réclamer de grands écrivains qui ont su l’ouvrir quand c’était nécessaire, mais pour ce qui est d’entretenir quoi que ce soit, il va falloir revenir en deuxième semaine.

Quant à la commission, hormis Éric Faye, auteur d'une uchronie intitulée ''Parij'', on peut se demander en quoi ses membres sont qualifiés pour estimer l’intérêt d’un projet science-fictif aussi sophistiqué. Par curiosité, je suis allé voir le site de la revue dirigée par l’un d’eux. Voici « ma » page, celle de Bordage, celle de Michel Pagel, celle d'Ayerdhal… et ni Bernard Werber, ni Michel Houellebecq n'ont droit à une seule petite icône signalant une critique.Métamaurice lui-même n'en a qu'une. La SF ? Connaît pas ! Sauf quand c'est Éric Faye qui en écrit ?

Les membres de la commission sont-ils des snobs ou des benêts ? La décision du Cnl est-elle motivée par des motifs politiques ? Peu importe, même si je me dis après coup que mon projet a dû leur flanquer un chouïa les chocottes. Faut dire qu’il commence comme ça :

« En 1960, l’assassinat du général De Gaulle par des inconnus suscite une crise politique majeure, à laquelle la République a bien du mal à résister. L’une des portes de sortie choisies consiste à lâcher du lest face aux « ultras » partisans de l’Algérie française. De fait, le règlement de la « question algérienne » se retrouve retardé, et les opérations militaires reprennent de plus belle sur le terrain. »

Ben oui, j’ai mis d’entrée les pieds dans le plat. Mais bon, il faut bien appeler un chat un chat et un fasciste un fasciste. Il était également clair dans le projet que je comptais donner une image raisonnable de l’islam, voire montrer un monde où l'islamisme terroriste n'aurait guère connu de succès.

Maintenant, mon problème, c’est de trouver une manière de financer l’écriture de ce roman, intitulé Rêves de Gloire, une uchronie. Puisque le Cnl estime que mon projet ne mérite pas une aide publique, j’ai décidé de demander l’aide du public. Quelles que puissent être les véritables raisons qui l'ont motivé, le refus du Cnl de subventionner l’écriture de ce livre est pour moi un indice flagrant de son intérêt et de sa nécessité par les temps qui courent.

Alors, si vous voulez lire un de ces quatre les aventures d'un paisible commerçant, vendeur de disques psychédéliques de son état, qui va se retrouver confronté à quarante années d'une histoire qui n'est pas la nôtre mais qui la vaut bien, si un monde où les Beatles se sont séparés après trois 45 tours et où l'Algérie a été partitionnée ne vous fait pas peur, si vous voulez savoir qui sont les vautriens, le Francaoui cinglé ou Mohamed Trabelsi & ses Glorieux Fellaghas, si vous désirez enfin connaître les responsables de l'assassinat de Mongénéral et leurs motifs inavouables, vous pouvez contribuer à financer cet ovni uchronique. Il vous suffit d'aller ici et de cliquer sur le bouton.

Je précise que l'écriture du roman n'est pas conditionnée à votre aide. Je finirai bien par l'écrire. Mais votre participation peut nettement accélérer les choses, en me permettant de dégager du temps de travail pour ce projet. En gros, je vous propose de vous substituer au Cnl dans la mesure de vos modestes moyens. De subventionner directement le projet d'un roman que vous avez envie de lire, pour permettre à son auteur de l'écrire dans de bonnes conditions. Il n'y a rien à gagner. J'aimerais bien mettre la listes des éventuels donateurs dans le livre quand il paraîtra, mais je ne peux m'engager avant d'en avoir parlé à l'éditeur — c'est à dire une fois le roman terminé et accepté.

Évidemment, j'estime désormais inutile de demander une forme quelconque d’aide à un organisme dont l’impartialité politique me semble entachée de suspicion — ce que je n’aurai certainement pas oublié lorsque je mettrai mon bulletin de vote dans l’urne, l’année prochaine.