Science et idéologie
Par Roland C. Wagner, lundi 10 octobre 2005 à 16:28 :: Général :: #6 :: rss
« Même consommé modérément, dans la limite du seuil légal de 0,5 gramme par litre dans le sang au-delà duquel il est interdit de conduire, l'alcool est plus souvent que le cannabis à l'origine d'un accident mortel. »
(Le Monde, 4 octobre 2005)
Nul ne contestera que les drogues, légales ou illégales, sont un sujet sensible et délicat, capable de déchaîner les passions les plus sauvages chez les gens les moins informés à leur sujet. Pour s'assurer que seule une information sérieuse (c'est à dire conforme aux thèses officielles validées par l'Etat) soit diffusée, nos braves députés, soucieux de protéger notre pays — et surtout notre belle jeunesse — contre les terribles ravages des drogues illégales, ont voté en 1970 l'article L.630 du Code de la Santé publique, récemment rebaptisé L. 3421-4, dont voici le texte :
Code Santé Publique article L. 3421-4
« La provocation au délit prévu par l'article L. 3421-1 ou à l'une des infractions prévues par les articles 222-34 à 222-39 du code pénal, alors même que cette provocation n'a pas été suivie d'effet, ou le fait de présenter ces infractions sous un jour favorable est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 500 000 F d'amende.
» Est punie des mêmes peines la provocation, même non suivie d'effet, à l'usage de substances présentées comme ayant les effets de substances ou plantes classées comme stupéfiants.
» Lorsque le délit prévu par le présent article est commis par voie de la presse écrite ou audiovisuelle, les dispositions particulières des lois qui régissent ces matières sont applicables en ce qui concerne la détermination des personnes responsables. »
On l'aura compris — et un peu de surf sur le wèbe permettra de le vérifier — l'article en question interdit de fait tout débat contradictoire. On peut s'en étonner dans une démocratie où l'Etat est censé garantir la liberté d'expression, sans doute beaucoup moins dans une république bananière. En résultat, il apparaît qu'une partie des débats au sujet des drogues illégales et de la pénalisation de leur usage porte moins sur les substances elles-mêmes que sur le droit de débattre librement à leur sujet. Une situation tout à fait paradoxale que dénoncent de nombreuses personnes et associations. Par exemple, comment faire une prévention efficace — notamment auprès des jeunes — si la loi interdit de décrire les véritables effets des drogues illégales ?
Un exemple me revient à l'esprit : dans les années 90, au cours d'une émission qui n'a guère duré et qui devait s'appeler "Chelaouate" ou quelque chose comme ça, on a diffusé un reportage sur l'ecstasy qui, si ma mémoire est bonne, mettait en scène au moins un gros consommateur quotidien de cette drogue — dont nombre d'études ont montré qu'elle est neurotoxique, au même titre de la cocaïne ou l'alcool, mais pas le chanvre. Fin du reportage, question à l'invité, ministre de la santé de son état. Je me souviens parfaitement que sa réponse commençait par l'affirmation qu'on tirait l'ecstasy de la mescaline qui était un champignon, et qu'il lui a ensuite attribué les effets du LSD.
Si le ministre de la santé lui-même ignore les effets d'une drogue, comment pourrait-il en connaître les dangers ? Voilà sans doute ce que se sont demandé les téléspectateurs de l'émission mieux informés que lui. Ou alors, ça les a fait rigoler. Dans tous les cas, ils se sont sentis renforcés dans la conviction largement répandue chez les usagers de drogues illégales que l'information gouvernementale au sujet de celles-ci est dictée par l'idéologie plutôt que par un souci de santé publique. Des données précises sur la neurotoxicité des métamphétamines auraient sans doute eu un effet nettement plus dissuasif.
Un exemple récent montre à quel point une mauvaise information peut être contre-productive. Lors du vote de la loi réprimant les drogues illégales au volant, le chanvre indien avait été présenté comme un facteur majeur d'accident de la route, d'où la nécessité de sanctions lourdes, voire exemplaires, et l'on avait vu brandir les statistiques les plus insensées, prouvant que l'on peut écrire n'importe quoi au sujet des drogues illégales du moment que l'on condamne leur usage. De nombreux chercheurs sérieux s'en étaient alors émus, et ''La Recherche'' avait même publié un petit dossier dont les auteurs regrettaient le manque de méthodologie et le non-respect des protocoles scientifiques par les experts consultés par le gouvernement. Il est vrai que certains de ces "experts" avaient un intérêt financier dans l'affaire. Une comparaison des chiffres avancés ici et là est éloquente, et confirme les arguments avancés par La Recherche.
La prochaine publication de l'étude SAM, commandée par Jean-Claude Gayssot quand il était ministre des transports, est sans doute un moment important de l'histoire de la lutte que science et idéologie n'ont cessé de se livrer. Non seulement la loi réprimant le chanvre indien au volant est injuste, puisqu'elle pénalise très lourdement un comportement moins dangereux qu'un autre qui, lui, n'est pas du tout pénalisé, mais elle fait également voler en éclats l'article L. 3421-4.
Je m'explique : déclarer le chanvre moins dangereux que l'alcool était jusqu'à présent susceptible d'être considéré comme une incitation à l'usage, puisque le dogme officiel sans cesse répété par certains hommes politiques en mal d'arguments électoraux sérieux affirmait le contraire. Or l'étude SAM vient de leur donner tort en démontrant que c'est l'alcool qui est, de loin, le plus dangereux des deux sur le plan de la conduite automobile, tout comme le rapport Roques avait démontré que la toxicité de la marijuana est inférieure à celle de l'alcool. Ces faits ayant été scientifiquement établi par des études officielles financées par le gouvernement, on peut donc, chiffres à l'appui, affirmer désormais en toute légalité que l'alcool est plus dangereux que le chanvre indien.
La science vient de gagner un combat contre l'idéologie, et cette victoire arrive à point pour nous rappeler une vérité fondamentale :
Les chiffres ne mentent pas, contrairement aux politiciens.
PS du 3 décembre 2005 :
Le British Medical Journal a publié l'étude. On peut la télécharger là. À sa lecture, je n'ai pu m'empêcher de faire un parallèle entre la surreprésentation des jeunes conducteurs dans les statistiques et l'action (négative) du chanvre indien sur les facultés d'apprentissage. La conduite automobile fait appel à un grand nombre de réflexes et d'actes quasiment automatiques. Plus l'on a d'heures de conduite derrière soi, plus ces derniers sont implantés profondément, plus les réseaux de neurones qui les soutiennent se renforcent — tout comme le cerveau d'un musicien se développe à mesure qu'il s'exerce. Il serait intéressant de savoir depuis combien de temps les conducteurs impliqués avaient leur permis, afin de lancer une campagne de prévention vraiment efficace — c'est à dire présententant des dangers réels et ciblant la bonne population, celle qui est directement concernée par le problème. Dans cette optique, insister sur l'association avec l'alcool est primordial car c'est là que réside le risque véritable.
Pour terminer, je me permettrai de rappeler que les auteurs de l'étude SAM n'ont aucun intérêt commercial dans l'affaire, contrairement aux toxicologues brandissant des chiffres alarmistes qui seront les premiers et principaux bénéficiaires sur le plan financier d'un dépistage intensif du chanvre au volant.
À 300 euros le test sanguin (indispensable pour établir l'infraction), il y a là un marché énorme.
Commentaires
1. Le mardi 11 octobre 2005 à 12:25, par boya
2. Le mercredi 12 octobre 2005 à 12:13, par ddaa
3. Le vendredi 14 octobre 2005 à 14:00, par Thomas
4. Le vendredi 14 octobre 2005 à 15:54, par RCW
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