Lettre à un cœlacanthe
Par Roland C. Wagner, mercredi 7 septembre 2005 à 22:58 :: Général :: #3 :: rss
« Or, le recours à la science-fiction, c'est déjà un signe de faillite chez un romancier. » (Angelo Rinaldi.)
Monsieur l'académicien français, tu n'es qu'un charlot.
Tu parles de ce que tu ne connais pas et tu l'as fait avec tant de maladresse que ça s'est vu. Je t'imagine cheveux aux vents dans ton habit vert, l'épée au côté, regardant avec anxiété de ton œil de cœlacanthe la modernité qui avance. Un bien triste spectacle, en vérité, que celui d'un membre de cette docte assemblée se répandant en condamnations péremptoires pour masquer le fait qu'il a atteint son point d'incompétence depuis bien longtemps déjà. Il paraît que tu es un critique "impitoyable" ; il y a dans ce dernier mot deux lettres de trop à mon goût.
Tu me fais penser à ces puristes qui critiquaient Bob Dylan, et qui auraient pu le faire en des termes voisins des tiens : « Tu vois, mec, le recours à la guitare électrique, c'est déjà un signe de faillite chez le chanteur folk. » Ils n'étaient pas académiciens, mais ils auraient pu fonder une académie. Tout comme ceux qui ont sans doute dit, quelques siècles plus tôt : « Cornegidouille de Jarnidieu, le recours à l'arme à feu, c'est déjà un signe de faillite chez le chevalier. » Ou ceux qui, aux temps préhistoriques, ont sûrement décrété à un moment ou à un autre : « Onkrr, feu être pour gens qui pas savoir préparer bouffe. »
Bon, c'est vrai que tu n'as pas pris un bien grand risque en t'adressant aux lecteurs du Figaro, pour la plupart incapables (à part Michel Pébereau, à qui ça doit arriver de le lire de temps en temps) de déceler l'ignorance abyssale du sujet qui se dissimule derrière ton aplomb. Tu es dans la situation d'un joueur de Go de niveau moyen qui joue un coup abusif pour impressionner les débutants en oubliant qu'il peut avoir en face de lui un adversaire plus fort que lui-même. Le lectorat du Figaro est dupe, pas celui de Bifrost ou de Galaxies. Or il se trouve que tout public donné possède une certaine tendance à réagir face aux attaques extérieures, et que celui de la science-fiction est bien rodé à ce petit jeu puisque le genre est victime d'attaques tout aussi récurrentes qu'infondées depuis les années 50.
En résumé, si tu voulais faire parler de toi, tu as réussi. Bravo. Tous les lecteurs de science-fiction savent désormais qu'académicien ne rime pas avec compétent, et ils sont en train de se faire un plaisir de répandre le mot, en une réaction dont la spontanéité m'étonne moi-même. Ton nom est honni dans des forums et sur des listes de diffusion où il n'était jusque-là jamais apparu et dont tu ne soupçonnes sans doute même pas l'existence ni la nature. Comme par exemple ici, ou là — ou encore là, suite à la présente lettre. Il y a aussi les humoristes, comme là.
Ce sont ces gens-là que tu méprises depuis ce fauteuil numéro 20 dont les précédents occupants sont tombés dans l'oubli avec une régularité impressionnante. Car tu n'es pas seulement ignorant, tu es aussi méprisant, sans doute pour cacher ton ignorance.
Car, il fallait bien que j'en arrive au point important, tu ne connais rien à la science-fiction. (Je te ferai la grâce de ne pas aller jusqu'à penser que tu t'en flattes, mais sait-on jamais ?)
Comment que c'est-y que je je le sais ?
Fâââcile, tu t'es trahi dans la phrase citée ci-dessus. Tu ne l'aurais jamais écrite si tu avais connu quoi que ce soit à la science-fiction. C'est tout simplement tendre le knout pour te faire battre, et tu l'as fait avec une naïveté confondante ; c'en serait presque attendrissant s'il n'y avait tant de méchanceté derrière les mots.
Il n'y a pas loin de la méchanceté à la bêtise, et tu as cette fois franchi le pas. Tss, tss. En outre, avec cette affirmation aussi erronée que ridicule au sujet de la science-fiction, tu as, plus grave encore, menti à tes lecteurs puisque tu es incompétent en la matière. Tout ça fait beaucoup pour un seul homme. Je n'ose imaginer à quoi ressemblera la notule du Dictionnaire de l'académie consacrée à la science-fiction si tu te mêles ne serait-ce qu'un tant soit peu de sa rédaction. Seras-tu toujours immortel quand viendra l'heure pour eux de s'y atteler ? Ou bien t'aura-t-on oublié, toi aussi, après l'élection de Michel Leeb au fauteuil n°20 ?
Comme je n'ai pas ton adresse et que je ne me vois pas dépenser 0,53 € pour si peu, je confie cette lettre au réseau planétaire de communication vulgairement dénommé Internet ; je suppose qu'un ami qui te veut du bien finira par t'en expédier une copie tôt ou tard.
Bien science-fictivement,
RCW
Commentaires
1. Le jeudi 8 septembre 2005 à 11:22, par Caine
2. Le jeudi 8 septembre 2005 à 11:53, par bormandg
3. Le jeudi 8 septembre 2005 à 15:34, par Johaaann
4. Le jeudi 8 septembre 2005 à 15:35, par Johaaann
5. Le jeudi 8 septembre 2005 à 16:20, par RCW
6. Le dimanche 11 septembre 2005 à 18:28, par zomver
7. Le samedi 24 septembre 2005 à 18:41, par Martinique O. Domel
8. Le jeudi 22 décembre 2005 à 13:56, par egan_varley
9. Le jeudi 22 décembre 2005 à 14:46, par RCW
10. Le samedi 4 février 2006 à 10:46, par Matsuo
11. Le samedi 25 février 2006 à 13:23, par JCV
12. Le dimanche 23 avril 2006 à 10:22, par florent
13. Le vendredi 11 août 2006 à 19:26, par dj3c1t
14. Le samedi 12 août 2006 à 09:57, par RCW
15. Le mardi 22 août 2006 à 18:53, par dj3c1t
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