Ellen Herzfeld : Velléitaire et fantasque, un journal à parution kantonpeusuelle

vendredi 10 avril 2009

Peter Watts : Vision aveugle (Blindsight)

J'ai abordé ce roman en sachant qu'il était spécial, et je me suis donc préparée en lisant d'abord les trois autres livres de l'auteur (Starfish, Maelstrom, et Behemoth) qui forment une suite et que j'aurais dû chroniquer ici — ce que je n'ai pas fait, les circonstances (indépendantes des romans, je précise) n'étant pas favorables.

Vision aveugle débute avec Siri Keeton qui se réveille de l'hibernation nécessaire aux longs voyages dans l'espace. Il apprend qu'il a dormi cinq ans de plus que prévu et n'est pas du tout là où il pensait arriver. L'intelligence artificielle, qui est en fait le capitaine du vaisseau, a dû changer de cap en cours de route. Siri va alors nous décrire, en des sections imbriquées, sa vie antérieure et les circonstances actuelles.

Il a fallu lui enlever la moitié du cerveau quand il était enfant pour guérir son épilepsie, ce qui a laissé de la place pour des ajouts et des implants divers qui feront de lui une personne nouvelle et différente. Il nous raconte ce qui a suivi, ses relations difficiles avec les autres enfants, avec les femmes, avec une femme en particulier. Il évoque son père, absent mais qui lui veut du bien, sa mère, qui ne sait pas comment faire avec un enfant qui n'est pas tout à fait comme elle l'aurait voulu et qui finira par fuir vers un paradis virtuel. On apprend que dans ce monde de l'avenir, les enfants sont faits sur mesure et que les humains peuvent se modifier eux-mêmes de multiples façons, ajuster le fonctionnement de leur cerveau, se transformer plus ou moins en cyborgs. Siri a donc pu surmonter son handicap et même acquérir des capacités toutes particulières, une sorte de sixième sens lui permettant de lire la “topologie” des gens et de savoir ce qu'ils pensent vraiment sans le dire, de pouvoir décrypter une situation sans nécessairement la comprendre, et de retransmettre ses lumières à d'autres qui sauront mieux que lui quoi en tirer. C'est un conduit, une sorte de traducteur automatique vivant. D'ailleurs, il nous dit explicitement que son récit est nécessairement une interprétation, ne serait-ce que du fait que ses coéquipiers s'expriment dans un mélange de plusieurs langues en même temps et parfois se contentent de gestes et de grognements, tellement les différents “langages” des hommes — et encore plus une langue unique — sont pauvres pour dire le monde.

Il nous raconte comment, un jour, on a vu les étoiles tomber. Ce n'était en fait que des milliers d'engins envoyés par quelqu'un ou quelque chose, quelque part, pour prendre une grande photo générale de la Terre. Puis on découvre un objet étrange dans la ceinture de Kuiper et on envoie un vaisseau avec un équipage de gens choisis parce qu'ils sont les mieux adaptés à la tâche qui leur incombe, bien qu'ils soient tous bien différents de l’humain de base. Siri Keeton en fait partie avec quelques autres bizarres : un biologiste quasiment intégré à son appareillage scientifique, une linguiste qui est en fait un corps avec quatre personnalités différentes qui montent à la surface à tour de rôle, et qui sont capables de faire un travail ensemble bien mieux que quatre personnes séparées, une femme soldat qui commande à une armée de robots fabriqués à la demande, et un vampire… Ce dernier est le résultat de la reconstruction d'une race cousine d'homo sapiens et disparue il y a bien longtemps, et qui a des capacités intellectuelles qui dépassent de loin celles des cousins simples sapiens qui lui ont survécu.

Il faut dire que ce vampire est le seul élément du livre qui m'a quelque peu dérangée. Tout est pourtant expliqué de façon parfaitement rationnelle : le vampire a évolué en même temps qu'homo sapiens mais, pour des raisons biologiques, il devait consommer son cousin régulièrement. Ce qui a été, entre autres, un des facteurs ayant abouti à sa disparition. Mais l'auteur s'est aussi largement amusé avec les clichés sur le sujet, en insistant de façon répétitive sur le fait que la simple vue d'un humain lui ouvre l'appétit, que son sourire montre ses dents pointues, et que la présence du prédateur déclenche chez ses proies naturelles un fort sentiment de malaise, même s'ils savent bien qu'en tant que responsable de la mission il ne va pas les manger. Malgré l'absence de tout élément surnaturel ou même mystérieux, je n'ai pas réussi à sortir le concept du carcan fantastique dans lequel il se trouve dans ma tête. D'où mon agacement, qui est essentiellement de ma faute.

Tout ça donne une histoire d'exploration spatiale, de découverte d'un artefact inconnu, très étrange et formidablement dangereux. La première moitié est une mise en place, où on découvre les personnages et l'univers où ils évoluent, et la deuxième est une succession de scènes d'action et de situations extraordinaires qui s'enchaînent à perdre haleine. Sur le plan de l'intrigue, c'est un scenario classique : l'homme peut-il espérer communiquer avec une intelligence extraterrestre ? Et peut-il espérer survivre à cette rencontre ?

Mais là n'est pas l'objet unique du roman, et de loin. Il y a par ailleurs, intimement mêlé au reste, une exploration magistrale de la nature et même de l'origine possible de la conscience et de l'intelligence, de la “volonté” et du “libre arbitre” (j'ai souvent pensé à certains textes de Greg Egan, dont "Monsieur Volition") et aussi de la nature de l'homme et du vivant. Par un auteur qui sait manifestement de quoi il parle. Watts va très loin dans sa réflexion, bien plus loin que beaucoup d'autres auteurs qui s'intéressent aux mêmes sujets. Son approche est aussi très différente car, pour lui, l'intelligence n'est pas liée à l'existence d'une “conscience de soi”. Cette dernière notion est souvent considérée comme l'élément essentiel qui nous définit mais, ici, se pose la question même de son utilité sur le plan de l'évolution. Être “conscient” coûte très cher en ressources neurologiques, ce n'est peut-être que la résultante d'une complexification toute naturelle, mais pas nécessairement un bon choix pour la survie de l'espèce. Et ce n'est pas non plus une voie obligatoire pour d'autres “intelligences”. Un être biologique peut être très intelligent, peut comprendre et agir sans en être “conscient” au sens que nous lui donnons habituellement. Ce que construisent les abeilles (leur nid avec des alvéoles hexagonales) et ce que construisent les hommes (des vaisseaux spatiaux, par exemple) ne sont que le résultat de processus naturels dont la nature reste intrinsèquement la même. Egan explore aussi largement la notion de “moi”, mais il l'extirpe rapidement du carcan du cerveau organique. Ici, j'ai l'impression que l'auteur considère que le “moi” n'est qu'un épiphénomène non obligatoire du fonctionnement du cerveau biologique et rien de plus. La transcendance éganienne n'y a pas de place.

L'auteur manie les concepts scientifiques à tour de bras, sans jamais passer par de longues et ennuyeuses explications. Ce sont les personnages, tous de haut niveau, qui discutent, tout naturellement, entre eux de ce qui se passe et de ce qu'ils font. Mais le résultat est que lecteur doit faire un effort sérieux pour garder la tête hors de l'eau. C'est de la "hard science" selon ma nouvelle définition : un texte qu'on ne peut vraiment apprécier que si on apporte soi-même de bonnes bases scientifiques à la lecture. En plus de l'exploration de concepts philosophiques et métaphysiques, l'auteur ne se gène pas, ici ou là, au détour d'une phrase, pour nous faire part de son sentiment sur des domaines variés : la psychiatrie actuelle, les relations familiales “obligatoires”, du concept de ce qui est “naturel” ou pas, et bien d'autres choses… Ce n'est pas original, mais c'est dit ici avec une simplicité directe rafraîchissante.

Le tout est complexe et dense. Au point que, après avoir tourné la dernière page, j'ai recommencé à la première. Car il était clair que j'étais passée à côté de trop de choses dans la première partie, n'ayant pas connaissance des éléments de la deuxième. Il m'arrive de temps en temps de me dire, à la fin d'un roman, qu'il faudrait que je le relise pour vraiment en tirer la substantifique moelle. Ici, c'était tellement criant que je l'ai fait immédiatement. C'est bien la première fois que ça m'arrive. Et la deuxième lecture — lente, avec souvent un retour en arrière sur quelques pages à la reprise — était encore meilleure que la première car j'étais moins perdue et j'ai donc pu mieux savourer le fond réel de la pensée de l'auteur. Un frère de Greg Egan en Science-Fiction, sans aucun doute. En nettement plus pessimiste.

J'ajouterai que, juste au moment où je finissais la deuxième lecture, l'édition française est arrivée. Je savais que la traduction avait été confiée à Gilles Goulet (paraît-il que c'est le spécialiste des textes difficiles). Par curiosité, j'ai lu quelques passages marquants en français. Je suis ravie de pouvoir vous dire que, pour ce que j'en ai vu, c'est tout à fait bien traduit et fidèle à l'original. Félicitations au traducteur ! Si vous êtes amateur d'une SF qui pense et donne à penser, vous n'avez plus d'excuses…

Commentaires

1. patrick — à 09:51, le samedi 2 mai 2009

Bonjour,

Merci beaucoup pour cette critique. J'avais vu le livre en rôdant chez Virgin et je m'étais dit qu'il faudrait que je regarde un peu les critiques sur le web pour savoir si ça valait le coup de l'acheter.
Je dois dire que je n'avais pas trouvé grand chose de probant et argumenté avant de venir lire votre texte (peut-être est-ce du au fait qu'il est sorti trop récemment ?).

Merci encore de prendre le temps d'analyser ainsi vos lectures SF. C'est très utile pour les autres lecteurs ;-)

2. Dominique Giraudet — à 19:12, le dimanche 5 juillet 2009

Bonjour,

Merci pour votre belle et juste critique , je viens de finir de lire cet ouvrage , je confirme : un vrai bon livre de S-F avec une belle et profonde interrogation philosophique en prime !

A recommander sans hésitation !

Bien à vous,

Dominique Giraudet

3. lutin — à 20:45, le jeudi 29 septembre 2011

Bonsoir,

je me permets de mettre un lien vers ce site au sujet de Vision Aveugle.
Si cela pose un problème, je le retirerais sans délai.

Merci d'avance.