Ellen Herzfeld : Velléitaire et fantasque, un journal à parution kantonpeusuelle

mardi 15 août 2006

Jack McDevitt : Oméga

Oméga est le quatrième volume (après les Machine de Dieu, Deepsix, et Chindi) des aventures de Priscilla Hutchins, capitaine de vaisseau supraluminique. Ou du moins elle l'était. Car dans ce roman — que je croyais le dernier de la série, mais l'auteur serait en train d'en écrire un autre — elle a été promue à un haut poste à l'Académie, organisme chargé de l'exploration de la galaxie, et se retrouve sur Terre, dans un bureau, à organiser et gérer ce qu'avant elle vivait de première main. Et de plus elle est mariée et à une petite fille… Bon, très sympa tout ça, très humain, très réaliste. Certes, mais, quand même, un peu ennuyeux sur le plan romanesque.

Donc, l'action se passe essentiellement en compagnie d'autres personnes, nombreuses et variées, et parfois si peu remarquables que j'ai eu un peu de mal à m'en souvenir d'un jour à l'autre. On revient aux nuages cosmiques mystérieux introduits dans les Machines de Dieu, premier de la série — les omégas —, qui semblent en vouloir à toute civilisation un peu évoluée, en particulier si elle a des goûts architecturaux proches du cubisme. La Terre va recevoir la visite d'un tel nuage, mais comme ça se passera dans mille ans, les hommes politiques ne sont pas très inquiets (c'est plus loin que les prochaines élections, non ? Alors, on s'en moque…). Il y a bien quelques mauvais coucheurs pour penser qu'il faudra bien quelques centaines d'années pour décider les responsables à agir, et qu'ensuite on n'aura que peu de temps pour trouver une parade, mais le sujet de l'histoire est ailleurs. Les observateurs s'aperçoivent qu'un nuage oméga a pris un virage et se dirige maintenant vers un système où il y a une planète avec, ils le découvrent à cette occasion, des habitants. C'est un événement extraordinaire car, d'une part, la vie elle-même est rare dans la galaxie, les civilisations le sont encore plus, et la probabilité d'en trouver une contemporaine est infinitésimale. Malgré des années d'exploration et des milliers de planètes visitées, les Terriens n'avaient jusqu'alors trouvé que deux civilisations dont aucune véritablement technologique. Donc, personne à qui causer. Celle-ci ne vaut guère mieux à première vue. Les habitants, très humanoïdes, ressemblent à des personnages d'une émission pour enfants, les "Goompahs", chauves avec une peau vert pale, de grands pieds de canard, des vêtements larges et colorés, bref, une dégaine terrible et plutôt comique… On découvre petit à petit qu'ils sont dans l'ensemble rationnels, prônent l'ouverture d'esprit et la liberté de pensée et n'ont pas tout un tas de mauvaises habitudes courantes chez les humains, comme essayer constamment d'étendre son territoire et faire la guerre. Ils n'ont que quelques villes réparties sur une petite zone de la planète et n'ont pas vraiment envie d'aller voir ailleurs ce qui se passe. L'herbe est tout à fait assez verte chez eux. Le climat et agréable, la nourriture abondante et ils passent leur temps à discuter, à boire, à s'amuser, à faire des orgies, bref, que de saines occupations. Ils ont une religion qu'ils ne semblent pas trop prendre au sérieux avec des dieux qu'ils considèrent comme étant à leur service et pas l'inverse. Et bien entendu, ils n'ont pas la moindre idée qu'il y a un méchant nuage oméga qui arrive sur eux. Malgré leur aspect ridicule ils sont finalement assez attachants et l'essentiel du roman consiste à suivre les humains qui vont essayer, par toute une série de moyens, de les sauver de la catastrophe.

Comme dans les autres romans de McDevitt, les descriptions techniques sont minutieuses et semblent tenir la route. Bien entendu, il ne recule pas devant un peu de "techno-magie" avec deux gadgets très présents dans toute l'histoire : l'un, une sorte de champ de force, permet de circuler dans le vide et dans des milieux hostiles sans être encombré d'un scaphandre (celui-là, on l'a déjà vu dans les autres romans) et l'autre rend celui qui le porte invisible ce qui est bien utile pour circuler en douce parmi les indigènes. Car il faut respecter le "protocole", comme dans Star Trek, et ne pas interférer avec les espèces moins évoluées, ni même se faire connaître. Règle qui complique singulièrement toute l'entreprise. Les détails de la situation d'homme invisible sont assez bien vus, et l'occasion de plusieurs scènes amusantes. Par contre, j'ai trouvé presque tous les personnages beaucoup plus plats que dans les romans précédents et l'histoire d'amour obligatoire est moyennement convaincante. Contrairement aux précédents aussi, il n'y a vraiment ni suspense ni dénouement grandiose. Par contre, certaines idées intéressantes ne sont pas du tout explorées. Par exemple, les humains constatent rapidement que si les indigènes les voient, ils partent en courant, complètement terrifiés. L'explication semble se trouver dans leur mythologie qui comporte des êtres, apparemment démoniaques, qui ressemblent aux humains. Mais cet élément intriguant n'est en rien exploré ni utilisé.

Aussi, je veux bien admettre que la vie, quand elle apparaît sur des planètes qui ressemblent à la Terre, va évoluer de façon également similaire. Mais de là à avoir des êtres pensants aussi proches de nous… Leur comportement n'est pas plus étranges que celui d'une tribu isolée de Polynésie ou d'Afrique. Sans doute nettement moins même. Leurs villes, leur mode de vie, leurs centres d'intérêt ressemblent bien trop aux nôtres, malgré leur apparence cocasse. Est-ce pour éviter de focaliser le roman sur ce point, pour nous permettre de mieux nous identifier à eux, ou simplement parce que ça n'a pas intéressé l'auteur de faire mieux ? La seule explication acceptable que je vois, c'est qu'il fallait, pour la logique de l'intrigue, que les habitants soient immédiatement "sympathiques" à l'opinion publique de la Terre, pour qu'il devienne impératif, politiquement, de les sauver. D'ailleurs, cette explication est corroborée par la remarque finale du livre « Je me demande ce que nous aurions fait s'ils avaient été des barbares. Ou s'ils avaient ressemblé à des insectes. » Admettons.

La dernière partie m'a laissée un peu perplexe. Comme les Terriens ne peuvent pas parler directement aux Goompahs — bien qu'ils aient appris leur langage pendant le voyage qui a duré plusieurs mois — il faut quand même trouver un moyen de leur faire passer le message qui leur permettra de ne pas être au mauvais endroit au mauvais moment. Et là, la méthode employée — et ce qui, nécessairement, en découlera — m'a paru fort douteuse. Et ce malgré le "protocole". Surtout avec les explications et les commentaires des personnages humains. Certes, c'est de la fiction, et cela ne représente pas nécessairement le point de vue de l'auteur. Mais quand même, j'y ai vu une franche apologie de la religion et de la foi et ma réaction a été : Mais qu'est ce que ça vient faire là ?

À la fin, Hutch apporte, peut-être, un semblant d'explication à l'existence des nuages oméga. L'idée n'est pas mauvaise — même si j'avais déjà deviné un moment avant —, mais ici, entre la poire et le fromage, dans la petite vie de fonctionnaire que mène maintenant notre intrépide héroïne des romans précédents, ça tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. Finalement, on s'en fout un peu. S'il n'y avait pas ce nuage qui va quand même arriver chez nous dans mille ans… Mais c'est bien loin tout ça, et on trouvera certainement une solution d'ici là. D'ailleurs est-ce que j'aurais même envie de savoir la suite en lisant le prochain volume annoncé. Pas sûr.