Ellen Herzfeld : Velléitaire et fantasque, un journal à parution kantonpeusuelle

vendredi 17 mars 2006

Elizabeth Moon : la Vitesse de l'obscurité (the Speed of dark)

Ce qui fait que la Vitesse de l'obscurité est indiscutablement de la "Science-Fiction" n'est en fait pas son propos central. Il l'est par l'existence de techniques qui permettent de dépister l'autisme avant la naissance ou peu de temps après et par l'existence de traitements pour le guérir. De plus, la société décrite n'est pas la nôtre car manifestement très protectrice des droits des “handicapés”. Je ne connais pas les lois américaines, et je ne sais donc pas si ce qui est décrit est proche ou loin de la vérité, mais je sais ce qu'il en est en France où les salariés sont pourtant assez bien protégés, et ce qui est décrit dans le livre est nettement en avance sur nous.

C'est donc l'histoire de Lou, un jeune homme autiste qui, bien que né avant les traitements curateurs, a quand même pu bénéficier de soins de réadaptation et d'une éducation spécialisée. Il avait des parents bien informés qui l'ont soutenu et lui ont permis de faire des études et de s'intégrer dans la société normale de façon très satisfaisante. L'entreprise qui l'emploie a en fait tout un département réservé aux autistes — espèce en voie de disparition d'ailleurs, du fait du traitement des nouveaux cas — qui ont des talents particuliers. C'est surtout la capacité de discerner des motifs là où les “normaux” ne voient que du chaos, don apparemment très utile dans certains domaines scientifiques. Encore un élément sans doute science-fictif. La loi impose d'embaucher des handicapés et de leur fournir des conditions de travail adaptées à leur état. Ce qui, dans le cas des autistes, signifie, entre autre, avoir un gymnase avec de la musique à leur goût, avoir des objets particuliers dans leur bureau, avoir un superviseur attentif et compréhensif, etc.

L'intrigue concerne les relations entre le groupe d'autistes et la hiérarchie de l'entreprise. Celle-ci, qui donne dans la recherche médicale, pense avoir mis au point un traitement qui permet de guérir les autistes adultes, ceux qui sont nés avant les traitements curatifs qui ne marchent qu'à la naissance. Un “chef” se met en tête d'imposer ce traitement, qui n'est qu'au stade expérimental, sous la menace de perte d'emploi à tous leurs employés autistes, ce qui, de son point de vue, permettra de faire des économies en supprimant tous les suppléments dont ils ont besoin pour fonctionner et auxquels ils ont droit.

Il y a un aspect de l'histoire qui m'a paru un peu faible, ou bien quelque chose m'a échappé. J'ai eu l'impression que les dons particuliers des autistes, pour lesquels ils étaient en fait précieux à leur employeur, étaient liés à leur état mental anormal. Or, l'employeur veut les guérir… Et, bien que la question du devenir des “dons” en cas de réussite du traitement soit évoquée, il m'a paru avoir été escamoté. La réflexion porte surtout sur l'éthique de contraindre quelqu'un à accepter un traitement, sur le devenir de la “personne” après modification de son cerveau, sur la désirabilité de la “normalité”, tous sujets très dignes d'intérêt, c'est vrai, mais je suis restée sur ma faim quand à l'intrigante relation entre la perception autistique du monde et la capacité exceptionnellement développée de discerner des motifs.

Mais le véritable propos du livre est de nous faire vivre dans la tête de Lou, l'autiste, de voir le monde comme il le voit, de ressentir ses émotions, de réagir comme il le fait. C'est écrit à la première personne dans un style un peu "bancal" (en anglais du moins), subtilement “différent” et finalement très réussi. Il faut savoir que l'auteur est la mère d'un enfant autiste. Elle sait donc de quoi elle parle, mais il fallait quand même le faire. Si c'est vraiment ça, l'autisme correctement pris en charge et rééduqué, sans être rangé dans une catégorie voisine de la débilité mentale, on a du chemin à faire... Et c'est sans doute aussi le but du livre.