Quarante-Deux

Cosmos privés : carnets personnels

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Velléitaire et fantasque : un journal à parution kantonpeusuelle

mardi 19 juillet 2011

Stephen Baxter : Starfall

Starfall

Comme d'habitude, Baxter est une valeur sûre. Cette novella, Starfall (non traduite à ce jour), est un épisode du Cycle des Xeelees, et se passe entre l'an 4771 et 4820. La Terre est le centre d'un (petit) empire stellaire qui inclut le Système solaire et les étoiles les plus proches, dont Alpha du Centaure. Les colons d'Alpha montent une expédition dont l'objectif apparent est de se libérer de la tutelle de la Terre, et de démettre par la même occasion l'impératrice Shira XXXII qui, pourtant, ne semble pas être une despote abominable. Les armes prévues sont terribles, et même disproportionnées par rapport à l'enjeu ; en tout cas, elles devraient donner aux rebelles une chance face à la puissante armée terrienne.

Comme le système de trous de vers, du moins ceux entre Sol et Alpha, qui permettait de s'affranchir de la limite luminique a été mis hors service sur ordre de l'impératrice, le voyage va prendre très longtemps et, pour une partie des troupes, s'étendre même sur plusieurs générations. Les problèmes techniques et humains de relativité que posent les voyages à des vitesses proches de c sont bien vus et l'auteur ne s'appesantit pas, considérant manifestement que le lecteur connaît suffisamment le sujet.

L'histoire est bien menée, et on suit le déroulement des opérations tantôt du côté des Alphans, tantôt du côté des Terriens, aucun des deux n'étant présenté comme un “bon” ou comme un “méchant”.

Il y a quelques références à des événements ou à des personnages rencontrés dans d'autres textes de la série, ce qui fait qu'il est sans doute préférable d'être un peu au fait de cette histoire future pour bien apprécier les détails.

La fin est un peu trop vite expédiée à mon goût, mais les textes courts de Baxter sont souvent si riches qu'il y aurait eu matière à roman. Et comme ce n'est qu'un épisode dans une grande fresque, ce n'est pas trop gênant. En fait, ça me donne surtout envie de lire d'autres histoires dans la série.

Donc, une histoire certainement conseillée aux amateurs, mais pas comme introduction, ni au Cycle des Xeelees, ni plus généralement à l'œuvre de Baxter.

lundi 11 juillet 2011

John Gribbin : Timeswitch

Timeswitch

Je viens de lire un court roman (172 pages) que j'ai fort apprécié, et dont le titre, Timeswitch, était pour moi irrésistible. L'auteur, John Gribbin, docteur en astronomie, n'est pas très connu pour sa fiction car il en a peu écrit, mais l'est beaucoup plus dans d'autres domaines où il a à son actif une centaine de livres de vulgarisation scientifique, ainsi que des biographies de savants célèbres.

L'histoire débute en Angleterre, en 1966, près d'une ville nommée Sarum (qui, pour les moins ignares que moi en histoire et géographie de l'Angleterre, donnait déjà un indice majeur). C'est une petite ville en comparaison avec la capitale, Winchester... La situation climatique n'est pas brillante : chaleur, sécheresse, au point que le sud du pays est en voie de désertification. Le monde est dans l'état où sera peut-être le nôtre dans un avenir pas si lointain que ça. Jan Ricardo arrive au Complexe, lieu secret et fort sécurisé, pour aider les responsables à tirer au clair la découverte d'un intrus dans les locaux, intrus qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau et qui prétend d'ailleurs être Jan Ricardo, en provenance de 1968. Matt, scientifique et ami de Jan, et MacNeil, le patron du lieu, refusent de le croire car cela signifierait que la mission secrète qu'ils sont en train de préparer sera un échec. En effet, le Complexe a été créé autour d'une machine découverte dans des cavernes souterraines, juste sous un cercle de pierres (devinez lequel) en surface. Ils ont réussi à la mettre en marche et ont compris qu'il s'agissait d'une porte à travers l'espace-temps. D'où l'idée d'envoyer quelqu'un dans le passé pour modifier l'Histoire juste comme il faut dans l'espoir d'éviter la situation écologique catastrophique dans laquelle se trouve la Terre.

Je ne vais pas raconter l'histoire, trop compliquée à résumer, et je me contenterai de donner quelques éléments que j'ai trouvés tout particulièrement amusants. On apprend que, dans ce monde, les savants du passé qui font telle ou telle découverte, en particulier en physique ou en astronomie, portent souvent les mêmes noms que ceux que nous connaissons, mais tout semble s'être produit beaucoup plus tôt : la relativité c'est Newton, alors que les lois du mouvement c'est Galilée. Toute l'histoire est ainsi bousculée, avec un Empire britannique qui règne sur une grande partie de la planète, dont pratiquement toute l'Europe.

L'intrigue consiste essentiellement à suivre Jan à travers le temps et donc à travers les univers possibles, pour essayer de faire en sorte que le vrai univers, celui qui existe dans la réalité, ne soit pas celui où la révolution industrielle est arrivée trop tôt, avant que les humains aient été capables de comprendre leurs erreurs et, ils l'espèrent, de faire le nécessaire pour les corriger. Cela devient vite une course contre le temps en quelque sorte, alors que le voyageur se multiplie et se croise lui-même, au point qu'il ne sait plus trop quel Matt, ou quel chef, a dit ou fait telle ou telle chose et dans quel univers. On remonte donc d'abord de trois cents ans, puis de six cents, puis de neuf cents... Arrivée en 1066, même moi, nulle en histoire, je savais à quel événement d'importance on allait assister.

Le tout est fort bien enlevé et le mélange de vraie science actuelle et d'une solide aventure, avec séjours dans diverses périodes d'un passé qui n'est pas tout à fait le nôtre, donne un récit qui rappele la bonne vieille SF classique agréablement remise au goût du jour.

Recommandé aux amateurs qui lisent en VO, en attendant une très hypothétique traduction.

Up Jim RiverEn rédigeant mes impressions après avoir terminé un livre, j'ai jusqu'à présent fait attention à ne pas dévoiler des éléments qui pourraient gâcher le plaisir de futurs lecteurs. C'est une attitude que j'ai peut-être apprise à force de lire, depuis des années, les critiques dans Locus où les chroniqueurs évitent en principe les spoilers (terme qui serait traduit par béquet, mais que je n'ai jamais vu ou entendu utiliser en pratique).[1] C'est sans doute une bonne chose pour les lecteurs, mais dans mon cas, ça a des inconvénients. Car si j'écris, c'est un peu pour moi, pour pouvoir me remémorer mes impressions d'un roman. Mais comme je ne raconte pas l'histoire dans sa totalité ni jusqu'au bout, si j'oublie les détails de l'intrigue et même le dénouement, ce n'est pas la relecture de mes écrits qui va m'aider. Ce qui n'a en général pas beaucoup d'importance, sauf dans le cas précis d'un deuxième tome qui est publié assez longtemps après le premier et où la connaissance des événements du premier est utile pour bien comprendre la suite.

C'est ce qui s'est passé avec Up Jim River, qui est une suite directe de the January dancer, que j'ai lu il y a plus de deux ans. De sorte qu'après avoir commencé le nouveau, je suis partie relire les dernières pages du premier pour pouvoir m'y retrouver. J'aurais pu me douter que l'auteur n'en avait pas terminé car la fin de the January dancer m'avait parue incomplète, comme je l'ai écrit à l'époque. Lorsque je sais d'avance qu'il y aura une suite, j'attends d'avoir l'ensemble avant de me lancer. Par exemple, j'ai lu Spin de Robert Charles Wilson sans savoir que ce n'était pas tout (l'auteur ne le savait peut-être pas lui-même au départ). Mais quand Axis est sorti, je ne l'ai pas lu car je savais qu'un troisième volume était prévu. Vortex est imminent et je me demande bien si je ne vais pas carrément relire Spin avant de commencer. C'est un suffisamment bon livre pour que ce soit envisageable.

Pour en revenir au sujet de ce billet, les événements d'Up Jim River commencent vingt ans après l'affaire du January Dancer. Dans le premier volume, un chapitre sur deux se passe sur la planète Jéhovah, où l'homme balafré raconte à la jeune harpiste l'histoire du Danceur qui remonte à vingt ans, mais qu'on suit comme si on y était dans les autres chapitres. Donc ici, on retrouve la harpiste et l'homme balafré qui a fini son récit. La harpiste, Méarana — née après les événements décrits —, est la fille de Bridget ban, héroïne du précédent volume. Celle-ci a disparu deux ans auparavant, sans laisser de trace. Elle a été recherchée pendant un temps par ses collègues Hounds mais ils la croient morte, car une Hound ne reste pas absente si longtemps sans donner de nouvelles au “chenil”. Méarana s'est mis en tête de retrouver sa mère, ou du moins de savoir où, comment et pourquoi elle est morte, si c'est le cas. Car une Hound ne part pas comme ça sans bonne raison, et ne rate pas sa mission pour des broutilles. Donc, elle cherchait forcément quelque chose d'important, et si elle a péri ça devait être dans des circonstances hors de l'ordinaire.

Elle arrive à convaincre l'homme balafré de l'accompagner. Il s'agit en fait du personnage principal du précédent livre, tantôt le Fudir, tantôt Donovan, qui à la fin s'était approprié le Danceur convoité par tous et, ayant compris le danger qu'il représentait, l'avait fait disparaître. Mais il a été pris par Ceux du Nom, maîtres de la Confédération qu'il avait trahis. Ceux-ci, pour le punir, lui ont littéralement découpé le cerveau de telle manière qu'il est maintenant habité par sept personnalités partielles, parfois antagonistes mais en fait complémentaires. Elles vont plus ou moins se chamailler pendant une bonne partie du roman, et prennent, pour quelques-unes d'entre elles, tour à tour les rênes du corps qu'elles partagent. Par exemple, le Pédant, celui qui dispose de la très excellente mémoire à long terme du héros, est toujours en train de la ramener car il a engrangé beaucoup de connaissances au fil du années. Son attitude — à l'origine de son surnom — agace les personnalités dominantes, celles de Donovan et du Fudir, qui l'envoient parfois balader, avec comme résultat qu'il boude et se retire, refusant de participer aux affaires et privant de ce fait le personnage d'informations qui seraient très utiles. De même, le Limier qui concentre les capacités de déduction, se fait parfois désirer et ne livre pas ses cogitations au moment opportun. Il y a l'Enfant intérieur, qui a peur de tout et cherche toujours la solution la moins risquée, et la Brute, celui qui se régale quand il y a de la castagne. Ce dernier arrive même a prendre le contrôle du corps pendant que les autres dorment et va à la salle de gym pour se maintenir en forme. Le résultat est que l'être multiple n'est pas toujours très opérationnel, mais c'est aussi un des aspects les plus intéressants et amusants de l'histoire.

Ils partent donc avec l'idée de suivre le chemin qu'a parcouru Bridget afin de récolter le plus d'indices possible sur sa trajectoire finale. Ce qui est l'occasion de visiter des planètes hautes en couleur et fort variées, à bord de vaisseaux où ils voyagent tantôt en première classe, tantôt quasiment dans la soute. (Il y a une carte au début du livre mais je ne l'ai pas trouvée très utile.) Sur l'une, Harpaloon, ils prennent la défense d'un pauvre type, Billy Chins, sur le point de se faire lyncher par une bande de voyous. Comme celui-ci est tenu par ses coutumes de servir, quasiment comme un esclave, celui qui lui a sauvé la vie, ils se retrouvent à voyager à trois. Sur une autre, Boldly Go, matriarchie interdite aux mâles sous peine de mort (après avoir fait office de fournisseur de matériel génétique), ils arrivent à obtenir la libération d'un homme, Teodorq Nagarajan, qui deviendra leur garde du corps. Et ainsi de suite jusqu'au dénouement final.

Dans les premiers deux tiers du livre l'intrigue avance à très petits pas et a eu du mal à maintenir mon intérêt. L'essentiel est dans le décor et la description des lieux et des personnages, l'action consiste en grande partie à suivre les protagonistes qui vont d'un endroit à un autre, en espérant trouver à chaque étape un petit quelque chose qui leur indique où aller ensuite. Il leur faut décrypter des messages sibyllins laissés par Bridget et comprendre pourquoi elle s'était intéressé à certains livres anciens. Finalement, ils partent vers les contrées sauvages, hors des chemins habituels qui relient les planètes civilisées et technologiquement avancées. Là, sur une planète dont les habitants sont encore très primitifs, dans une zone extrêmement difficile d'accès, il y aurait un objet céleste étrange, considéré comme un dieu par les indigènes, qui viendrait régulièrement les visiter, pour féconder la terre mais aussi apporter la destruction. Ils ont des raisons de penser que c'est cet artefact qui intéressait la mère de Méarana. Pour parvenir à l'endroit en question, il faut remonter une rivière avec de nombreuses gorges et chutes d'eau impraticables et ils doivent, pour y parvenir, être aidés par les membres pas très engageants des tribus successives trouvées sur le chemin. Les aventures s'accumulent donc dans le dernier tiers.

[Un paragraphe, qui aurait été le suivant, est reporté en note[2] car j'y raconte tout jusqu'à la fin. Donc, caveat lector.]

L'écriture n'est pas pour rien dans l'attrait de ce livre. Le style est indiscutablement de niveau supérieur avec un quelque chose de rythmé et d'archaïque qui crée une ambiance très spécifique et marquante, ce que j'avais déjà noté dans le premier volume et que j'ai instantanément reconnu ici. Les divers langages et dialectes sont rendus en partie par des néologismes astucieux, en partie par des jeux sur la syntaxe et la grammaire, le tout assaisonné d'une forte sauce celtique que j'ai trouvée très bien faite et même amusante à décrypter. Un autre point fort est la façon très soigneuse dont l'auteur construit l'intrigue. Chaque événement compte, rien de ce qui est présenté n'est inutile et des incidents apparemment peu importants du début s'avèrent être des éléments nécessaires pour la suite.

Mais, malgré l'habillage somptueux, le fond se résume à une histoire de voyages et d'aventure, bien faite, avec quelques retournements, quelques personnages qui ne sont pas ce qu'ils semblent être et un dénouement bien mené mais un peu décevant. Mon problème principal est qu'il n'y a pas beaucoup de philosophie ni de “spéculation” au sens où je l'entends, c'est-à-dire de la réflexion sur le devenir de l'homme face au changement. Les protagonistes ne sont pas très introspectifs, même pas l'homme balafré, avec ses personnalités multiples. Méarana ne sort pas tellement du rôle de petite fille à la recherche de sa maman et c'est tout, même si elle est pleine de courage et sait manier l'arme blanche. Et malgré les nombreux systèmes visités et les descriptions parfois à rallonge de toutes les zones de la région du bras de la galaxie où ça se passe, je n'y ai absolument rien trouvé de cosmique. De sorte que je n'ai pas l'impression d'avoir été récompensée à la hauteur des efforts que j'ai dû fournir du fait de la complexité de l'écriture. C'est pour ça que finalement, tout en reconnaissant ses multiples qualités, je n'ai aimé ce livre que moyennement. Ce qui ne veut pas dire que je ne lirai pas le prochaine épisode, car Donovan-Fudir reste un héros inhabituel et attachant, et ma curiosité naturelle me poussera certainement à vouloir connaître la suite de ses aventures.

Notes

[1] Il y a un endroit où j'ai lu des vrais résumés qui dévoilent tout : l'Année de la Fiction chez Encrage. En général, ça me coupait complètement l'envie de lire le livre.

[2] Le dieu de la légende s'avère être en fait un gigantesque vaisseau de l'ancienne civilisation du Commonwealth, parti avec une cargaison de colons qui auraient dû s'installer sur une nouvelle planète dès que les machines avait fini de la terraformer. Manifestement, une première vague de colons a pu être débarquée et les habitants actuels sont leurs lointains descendants. Mais avant que le projet n'ait pu être mené à son terme quelque chose a endommagé le vaisseau et ses systèmes internes tournent maintenant en boucle. Les colons restés à bord en hibernation sont pour la plupart morts. L'intelligence artificielle qui gérait tout ça n'a plus la notion du temps passé et pense à chaque cycle qu'elle arrive tout juste pour terraformer la planète. C'était bien ça que Bridget cherchait car les technologies du Commonwealth étaient dans certains domaines très en avance sur celles actuellement en cours. Ce qui explique qu'elle ait pu être capturée par l'IA psychotique du vaisseau. Le petit groupe a réussi à monter à bord du vaisseau ancien et découvre Bridget dans un module d'hibernation car l'IA est persuadée que tout humain qu'elle trouve en train de circuler ne peut être qu'un colon qui s'est réveillé avant l'heure. Après une bataille épique ou Bridget, Méarana et Donovan-Fudir doivent échapper d'un côté à une machine monstrueuse activée par l'IA pour les attraper et d'un autre à Billy Chins qui s'avère être un vrai ou faux traître selon son point de vue (on savait déjà qu'il était en réalité un agent de la Confédération mais il avait apparemment tourné sa veste). Donovan-Fudir (qui a avoué être le père de Méarana) est presque tué mais lui et les deux femmes arrivent à s'échapper, au prix de la destruction du vaisseau qui était le but de la quête de Bridget. Une destruction de merveille technologique que ne renierait pas Jules Verne. Méarana et Bridget repartent chez eux, Donovan-Fudir retourne sur Jéhovah où il se retrouve dans son bar habituel. Et à la dernière minute, un autre des personnages du premier volume réapparaît, Ravn Olafsdottr, agent de la Confédération qui vient informer Donovan que Ceux du Nom ont de nouveau besoin de lui. Voilà qui annonce clairement une suite.

How to live safely in a science fictional  universe

C'est très difficile de parler de ce livre, How to live safely in a science fictional universe, titre qu'on peut traduire littéralement par Comment vivre en sécurité dans un univers science-fictif, premier roman surprenant de Charles Yu. Mais je vais essayer quand même.

Il y a une histoire, si l'on peut dire. Le narrateur — son nom est Charles Yu — est un « technicien certifié pour véhicules chronogrammaticaux à usage personnel de class T », plus simplement un réparateur de machines à voyager dans le temps. Son travail consiste à porter secours aux clients de son employeur qui ont loué un véhicule temporel pour s'amuser et qui se sont retrouvés dans une mauvaise passe, en général parce qu'ils n'ont pas respecté les consignes et ont essayé de changer le passé. Ce qui de toute façon était vain car ce n'est pas possible.

Sur le plan personnel, il a décidé de ne plus vivre de façon chronologique — pour lui, dans un sens ou dans un autre, c'est pareil — et passe son temps enfermé dans sa machine (un modèle TM-31 de base qui a la forme d'une boîte allongée) dans une zone intermédiaire, entre les “temps”. Son problème est qu'il ne sait pas trop quoi faire de sa vie. Son seul but concret est de retrouver son père, qui a disparu, parti il ne sait ni où ni quand.

Les notions de fiction et de science-fiction prennent une signification toute particulière avec une interpénétration de la réalité, de l'histoire elle-même mais aussi de la narration, et par ricochet une superposition de tout ça dans la tête du lecteur. L'univers du livre est explicitement science-fictif — au sens propre — car il s'agit de l'univers mineur 31 (structure spatio-temporelle appartenant à Time Warner Time), qui a été un peu raté lors de sa construction et qui n'a jamais été terminé. Il est donc un peu bancal et ses habitants pas toujours très au point.

Une bonne partie du livre consiste en des réminiscences de scènes de l'enfance du narrateur. Enfance passée à aider son père, génie méconnu, à mettre au point, dans leur garage, une machine à voyager dans le temps. Ce père, triste et distant mais admiré, avec lequel il n'a jamais pu vraiment communiquer, le hante en permanence. Il revoit dans le plus infime détail les scènes de bonheur (rares) et de peine, et rumine les moments où il a peut-être fait le mauvais choix, pris la mauvaise décision, où il aurait peut-être pu faire en sorte que la suite des événements soit différente. On rend visite aussi à sa mère qui, elle, a décidé de passer le reste de ses jours dans une sorte de boucle temporelle où elle revit indéfiniment la même heure idéalisée (plus long c'est trop cher) de sa vie.

À la première page, le narrateur vient de se rencontrer lui-même et a tiré une balle dans le ventre de son incarnation future. C'est-à-dire qu'il s'est tué lui-même. On saura plus tard que cet acte l'a placé dans une boucle temporelle et qu'à la dernière minute, le Charles du futur (celui qui reçoit la balle) donnera au Charles du passé (celui qui tire et qu'on suit depuis le début… mais c'est évidemment le même) un livre, devinez lequel… Ce livre qu'il a écrit et qu'il devra écrire, au mot près. Bref des paradoxes à tiroir qui sont en fait l'occasion de disserter sur la vie, l'univers et le reste.

Tout le livre est une sorte de méta-fiction à propos de la science-fiction elle-même, avec de nombreuses références, des jeux de mots, des jeux sur la langue (bonjour pour la traduction). On y trouve du jargon pseudo-scientifique qui ne se prend pas au sérieux mais qui parfois pourtant ressemble à de la vraie hard SF, et aussi une intelligence artificielle de sexe féminin et un chien. L'IA, nommée TAMMY, est en fait le système d'exploitation de sa machine — on choisit son sexe lors de la première mise en route — mais c'est aussi quasiment la seule compagnie “humaine” du narrateur. Le chien, Ed, n'a pas d'existence réelle mais est quand même bien présent.

C'est également, et sans doute essentiellement, une réflexion psychologique et philosophique sur la vie, sur ce qu'on en fait, comment on peut la passer sans jamais vraiment exister au présent, et sur ce qu'il faudrait peut-être faire pour mieux la vivre.

C'est donc un livre étonnant, qui sort vraiment des sentiers battus — du moins des miens. Par certains côtés, il se rapproche de la littérature “ordinaire” par sa préoccupation centrée sur la très petite histoire personnelle du narrateur et par son côté métaphorique certain. Heureusement, les éléments de SF sont suffisamment indiscutables et solides pour ne pas passer du mauvais côté de la barrière. Le tout est, à mon avis, très original ; la seule comparaison qui me vienne à l'esprit sur le plan de l'impression générale c'est Kurt Vonnegut, ce qui, de ma part, est un compliment de taille.

mercredi 2 février 2011

Jack McDevitt : Echo

Echo est le cinquième livre dans la série de McDevitt qui raconte les aventures de l'antiquaire-archéologue Alex Benedict et de son assistante-pilote Chase Kolpath. Manifestement, l'auteur a trouvé un filon qu'il exploite avec allégresse. Il y a toujours un mystère à élucider, souvent initié par un objet ancien ou inconnu. Pour résoudre l'énigme, Chase et Alex doivent se déplacer à travers la galaxie, parfois en prenant de gros risques, et ce qu'ils découvrent apporte en général des informations nouvelles sur le passé plus ou moins ancien de l'Humanité.

Cette fois-ci, l'affaire est lancée lorsque Chase tombe par hasard sur une petite annonce qui propose gratuitement, à qui voudra se donner la peine de l'emporter, une sorte de stèle en pierre, d'apparence ancienne, portant des inscriptions dans une langue inconnue. Mais avant qu'elle n'ait eu le temps d'aller le chercher, l'objet est embarqué par quelqu'un d'autre. Intrigués, nos deux amis entreprennent de le retrouver pour pouvoir au moins l'examiner.

Ils découvrent ainsi que la pierre appartenait à un certain Somerset Tuttle, mort depuis près de trente ans, qui avait consacré sa vie à la recherche d'extraterrestres autres que les Ashiyyurs, rencontrés plusieurs fois dans les épisodes précédents, en particulier dans the Devil's eye. C'était un excentrique, connu surtout pour son obstination à poursuivre cette quête que beaucoup estiment vaine, convaincus qu'ils sont qu'en dehors des humains et de leurs multiples colonies, certaines perdues et oubliées, et des Ashiyyurs, il n'y a rien à trouver nulle part. Néanmoins, pour des raisons inconnues, Tuttle avait pris sa retraite prématurément et était mort peu de temps après.

La stèle a été récupérée par Rachel Bannister, une ancienne pilote et amie de Tuttle. Elle avait, bizarrement, abandonné son métier à peu près à l'époque où Tuttle cessait ses recherches. Interrogée par Alex, elle prétend avoir fait jeter la pierre dans la rivière, mais ses explications sont peu convaincantes. Elle se montre particulièrement peu disposée à répondre à leurs questions, ce qui ne fait, bien évidemment, qu'attiser leur curiosité. Alex et Chase se mettent donc à enquêter sérieusement sur tout ce qui tourne autour de Tuttle et de Bannister. Ils fouillent les archives, rencontrent des gens qui ont pu les connaître à l'époque et découvrent ainsi peu à peu un faisceau d'éléments qui laissent penser qu'il s'est passé quelque chose de grave il y a une trentaine d'années, quelque chose qui a marqué de façon indélébile la vie d'un certain nombre de personnes, toutes plus réticentes les unes que les autres à s'étendre sur le sujet. Alex pense qu'en fait Tuttle a trouvé trace d'une civilisation extraterrestre inconnue et qu'il a, de manière inexplicable, caché sa découverte. De même, ils n'arrivent pas à comprendre l'attitude étrange de ceux qui ont été au contact de Tuttle et de Bannister au moment des événements supposés. S'y ajoutent rapidement quelques tentatives d'assassinat d'allure professionnelle qui rendent la poursuite de leurs recherches de plus en plus dangereuse.

À la fin, tout est expliqué, et on comprend pourquoi la découverte — car découverte d'une civilisation il y a bien eu — a été tue par tous ceux qui en avaient eu connaissance. Il y a de plus une surprise finale qui n'est qu'une cerise sur le gâteau, mais que j'avais devinée bien avant. Je n'en dis pas plus pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur futur.

Donc, au total, une enquête intéressante et bien ficelée qui, comme les fois précédentes, est l'occasion de visiter des coins inconnus de la galaxie et de rencontrer une brochette variée de plus ou moins gentils et de plus ou moins méchants. Tout au long du roman, on trouve des passages qui décrivent une ambiance bien vue de tristesse devant le vide apparent de notre vaste univers, au point que l'esprit de découverte des humains semble s'être en grande partie atrophié. Les possibilités techniques qui permettent de parcourir des années-lumière en quelques semaines ne servent plus qu'à faire des allers-retours sans surprises pour transporter marchandises et voyageurs sur des parcours balisés. S'il s'agit d'aller dans des zones inexplorées, ce n'est jamais que pour vérifier rapidement qu'on peut y amener sans danger quelques touristes huppés pour une croisière de luxe, où ils seront plus occupés à festoyer qu'à visiter.

Malgré le côté indiscutablement agréable et distrayant de l'histoire, j'ai eu quelques problèmes de dissonance assez sérieux en cours de lecture, surtout pendant les passages plus lents lorsque je n'étais pas prise par l'action. Premièrement, où est passée la relativité ? Alex et Chase vivent apparemment à une époque située à plusieurs milliers d'années dans l'avenir. Le voyage et la transmission de messages plus vite que la lumière sont des acquis de longue date. Il n'y a jamais aucune explication, ce qui peut se comprendre, car il n'est guère utile d'entrer dans le détail du fonctionnement d'un moteur à combustion dans un roman situé à notre époque. Mais ce qui me gêne, c'est qu'il n'y a apparemment pas plus de conséquences en rapport avec la relativité qu'il y en a pour des voyages sur Terre aujourd'hui. Là, j'ai quand même du mal. Il y a, me semble-t-il, de la place entre des textes de hard science pur jus où les lois de la physique telle que nous la connaissons sont respectées au maximum — donc c est la limite ultime — et l'attitude qui consiste à esquiver complètement le problème, comme le fait McDevitt ici. Baxter et Stross ont besoin, pour certaines de leurs histoires, du voyage supraluminique, mais ils arrivent habilement à sauvegarder et la chèvre et le chou.

Je passe rapidement sur le fait que les gens vivent plusieurs centaines d'années, au moins deux cents, mais on ne voit guère d'impact sur la structure de la société.

Mais le plus dur à avaler pour moi, c'est le fait qu'en sept ou huit mille ans (ce n'est jamais dit clairement, mais c'est au moins ça), beaucoup de choses de la vie courante n'ont quasiment pas changé : les gens lisent des livres en papier, vont dans des restaurants et des boîtes de nuit qui ressemblent comme deux gouttes d'eau à ce qu'on connaît maintenant. Il y a toujours un “web”, des talk shows sur une télé qui est apparemment plus ou moins en 3D ou holographique, mais c'est tout, le fond étant toujours le même. Et j'en passe. On visite un village qui a une église et une synagogue. Pourquoi uniquement ces deux-là ? Et pas un mot de l'évolution des religions. Et ainsi de suite. J'ai eu un peu la même impression qu'en lisant je ne me souviens plus quel texte [1] qui se passe dans des milliers d'années et où l'utilisateur doit taper F1 sur le clavier de son ordinateur pour obtenir de l'aide… À l'époque, j'avais ouvert des yeux ronds… était-ce vraiment possible d'écrire ça ? Manifestement, oui.

Tout ceci est en contraste extrême avec d'autres livres que j'ai lus ces dernières années (ceux de Wright, et certains de Stross en particulier) où, au contraire, le lecteur se prend le choc du futur de plein fouet avec un monde et une histoire tellement “autres” qu'ils en deviennent difficiles à comprendre, ou bien tellement éloignés de notre vécu qu'il n'est plus possible de s'identifier aux protagonistes, quand ce n'est pas les deux à la fois. Finalement, j'ai l'impression que l'écriture d'une Science-Fiction située dans l'avenir un peu lointain est un art très exigeant où toute la difficulté est de trouver un équilibre intellectuellement et esthétiquement satisfaisant entre le trop étrange, trop différent, et le pas assez. Mais pour dire vrai, si je préfère évidemment quand cet équilibre est trouvé, ce qui arrive tout de même souvent, quand il s'agit de lire pour le plaisir et la détente, la solution, que l'appellerais de facilité, m'est tout à fait acceptable. Ce qui veut dire que, malgré ces réserves, j'ai bien aimé ce roman sans prétention, que je pardonne à McDevitt ce que je considère comme de petites fausses notes, et que je lirai certainement, dès sa sortie, la suite des aventures d'Alex et de Chase, dans le roman Firebird, qu'il vient de terminer.

Notes

[1] En fait si, je me souviens quand même : c'est dans une nouvelle d'Ayerdhal au sommaire de l'anthologie Genèse

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