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velléitaire et fantasque

Un journal à parution kantonpeusuelle, et quelques photos…

vendredi 10 août 2007

Kage Baker : the Graveyard game

Dans les premier et troisième volumes de la série que j'appelle la Compagnie ou Dr Zeus, l'histoire était racontée du point de vue de Mendoza la botaniste (In the garden of Iden et Mendoza in Hollywood), dans le deuxième (Sky coyote) c'était Joseph le narrateur, et c'est de nouveau lui qui parle dans ce quatrième épisode. Il s'adresse à son “père”, celui qui l'a recruté il y a plusieurs milliers d'années.

Le rideau se lève en 1996, là où Mendoza, son compagnon Einar et leurs chevaux sont apparus après avoir fait un bond réputé impossible vers l'avenir. Ils sont manifestement attendus et renvoyés dare-dare vers l'année 1862, sous les yeux stupéfaits de Lewis, immortel spécialisé en littérature et amoureux en secret de Mendoza, qui comprend que tout n'est pas pour le mieux et qui cherche à la prévenir, mais en vain. Lewis, qui sait qu'elle a disparu après l'épisode catastrophique qui clôt le volume trois, contacte Joseph et, d'un commun accord, ils décident de tout faire pour la retrouver et, par la même occasion, d'essayer de savoir ce que deviennent les immortels qui ne sont plus utiles à la Compagnie et dont personne n'entend plus jamais parler. Parmi lesquels il y a Budu, le “père” de Joseph, qui aurait eu une carrière particulièrement peu reluisante avant de disparaître. Bien qu'il n'apparaisse à aucun moment, l'ombre de l'étrange amoureux anglais de Mendoza plane en permanence, car Lewis est devenu obsédé par son histoire qu'il assemble patiemment bribe par bribe, puis qu'il invente complètement en écrivant un roman dans le roman.

Ensemble ou séparément, ils vont sillonner le monde pendant plus de deux siècles, ce qui sera l'occasion de retrouver certains personnages vus ou entrevus dans les trois premiers romans et de visiter l'Angleterre, la France, le Maroc, divers endroits de ce qui fut les États-Unis, dont la Californie maintenant indépendante. Tout le roman tourne autour de ces quêtes particulières (qu'est devenue Mendoza, où est Budu, qui est Nicolas Harpole/Edward Elton Bell Fairfax), mais la vraie question concerne les actions et motivations véritables de la Compagnie. Et aussi ce qui va se passer en 2355, date au-delà de laquelle les immortels ne savent plus rien, et qui marque, on le pense, la fin de la mission collective des cyborgs.

Les énigmes déjà en place ne sont guère élucidées et de nouveaux mystères surgissent, dont l'existence de petits êtres sinistres, peut-être pas tout à fait humains, qui détiennent des secrets technologiques apparemment supérieurs par certains côtés à ceux que possèdent les gens de Dr Zeus eux-mêmes. Des factions se forment parmi les immortels, et on entre dans une période de suspicion et de traîtrise, rendue particulièrement délicate du fait des moyens d'observation et de contrôle dont disposent les uns et les autres. Joseph et Lewis, par leur obstination — mais aussi peut-être parce qu'ils sont manipulés —, découvrent des choses sur l'origine et l'organisation de la Compagnie qui vont les mettre en danger… de mort.

La vision que nous donne l'auteur du monde en 2026, en 2142, puis en 2275 est très fragmentaire, comme si l'extrapolation ne l'intéressait que pour ce qu'elle permet de satire sociale. Certes, il y a eu des guerres, des épidémies, des catastrophes naturelles, et les problèmes d'énergie ont été résolus par la fusion froide et l'antigravité, mais on ne s'attarde guère sur ces choses banales… Ce qui l'amuse plus, c'est de décrire l'évolution des mœurs : dans certains pays, il est interdit de consommer de la viande et des laitages au nom des droits des animaux, et aussi de l'alcool, des sucreries, du chocolat. D'où quelques petits épisodes comiques où les humains “normaux” paraissent, comme précédemment, assez ridicules. Mais en fait, l'avenir dépeint est plutôt noir, surtout pour les cyborgs pour lesquels l'immortalité ne serait finalement pas une si belle affaire que ça.

Ce quatrième volume n'est absolument pas lisible indépendamment car il repose entièrement sur le contexte et les événements décrits dans ceux qui précédent. Il approfondit certes quelques personnages et présente un certain nombre de péripéties et d'aventures fort habilement racontées mais il fait surtout avancer la métahistoire, celle de l'ensemble de la série, plutôt qu'une intrigue propre au roman. Alors que je l'ai lu avec un intérêt constant, arrivée à la dernière page je n'ai pas du tout eu le sentiment d'avoir terminé quelque chose. D'ailleurs, ce n'est pas terminé…

samedi 4 août 2007

Kage Baker : Mendoza in Hollywood

Voici donc le troisième volume de la Compagnie après Dans le jardin d'Iden et Coyote Céleste. Je vois tout de suite un problème avec ce genre d'entreprise. Si on lit chaque roman d'une telle série lors de sa parution, ça fait un livre par an, parfois même un tous les deux ou trois ans seulement. Alors qu'en fait c'est une seule histoire, avec certes des méandres mais une intrigue centrale unique, néanmoins. Si je sais d'avance qu'il s'agit d'une série, j'attends d'avoir tous les volumes avant de commencer afin de pouvoir les lire à la suite sans interruption. Pour celle-ci, comme je ne m'y suis intéressée qu'à la parution du cinquième ou sixième, j'ai pu les acheter presque tous en même temps. Parfois, chaque roman ne tient pas trop mal la route tout seul, même si on y perd toujours un peu de ne pas avoir l'entier contexte. Mais j'ai l'impression que, pour ce cas particulier, ça fait une sérieuse différence. Par curiosité, j'ai parcouru quelques critiques de Mendoza in Hollywood rédigées en 2000 ou 2001 lors de sa publication. Quand les rédacteurs n'avaient lu qu'un seul des deux premiers, ou pire aucun, les avis, tout en étant plutôt favorables, étaient mitigés quand même. Évidemment. Ce n'est finalement qu'un chapitre dans un grand tout et le lire autrement est bien dommage. L'autre problème est celui de la traduction. Si les deux premiers ont trouvé preneur, à partir du troisième c'est fini. La collection n'existe plus et aucun autre éditeur ne s'y est intéressé. Il faut dire que, dans le cas présent, c'est mieux pour les lecteurs d'avoir été lachés à la fin du deuxième. Il y a quand même une fin relativement satisfaisante, sur le plan romanesque s'entend.

Mais revenons-en à notre histoire qui continue donc. Comme pour le premier, c'est Mendoza la botaniste qui raconte, sous la forme d'une transcription de son témoignage à propos des circonstances qui l'ont amenée à tuer sept personnes. Après être restée plus de cent cinquante ans plus ou moins toute seule dans la nature, ce qui lui convenait très bien, la voilà de nouveau avec une mission parmi les mortels. Cela se passe en Californie, près de Los Angeles, à l'endroit qui sera, dans quelques dizaines d'années, Hollywood. Mais en 1862, ce n'est pas encore grand-chose : quelques villages reliés par des chemins sur lesquels passent des diligences. Mendoza et ses acolytes cyborgs sont installés dans une auberge de relais. Il y a Porfirio, chargé de la sécurité et des questions techniques ; Einar, zoologiste et grand amateur de cinéma muet ; Oscar, anthropologue, mais aussi vendeur ambulant, rôle qui l'aide à avoir des contacts avec les habitants pour ses études ; Imarte, anthropologue également, qu'on a déjà rencontrée précédemment, et qui joue la prostituée pour entrer dans la confidence de ses clients ; Juan Bautista, ornithologue de dix-sept ans pour qui c'est la première mission. On apprend comment ils vivent, les problèmes qu'ils rencontrent, du fait de la violence ordinaire et quotidienne qui est la règle parmi les habitants du lieu (tout le monde est armé et on tire pour un oui ou pour un non), mais aussi du fait du climat, tantôt des pluies torrentielles et des inondations, ensuite une sécheresse qui aboutit à ce que Mendoza n'ait plus grand-chose de botanique à étudier. On voit aussi comment ils s'amusent, par exemple en regardant des films du début du XXe siècle, ce qui m'a obligée de me documenter sur le sujet — rien de plus facile avec Wikipedia — pour comprendre quelque chose. Pendant ce temps, dans d'autres parties du pays, c'est la guerre civile, et, sur place il se trame des conspirations diverses, dont une pour permettre aux Britanniques de reprendre la Californie.

Quelques épisodes s'insèrent dans l'histoire plus globale de la Compagnie. Un incident en particulier ouvre de nouvelles perspectives et pose de nouvelles questions sur ce monde. Mendoza et Einar partent en exploration dans une zone réputée “étrange”. Et, effectivement, un événement censé être impossible se produit : avec leurs chevaux, ils se trouvent propulsés dans l'avenir, en 1996 plus précisément, où ils sont promptement récupérés par les cyborgs locaux et renvoyés à leur temps d'origine. Un autre épisode concerne Porfirio qui, contrairement à toutes les règles de la Compagnie, a gardé des liens avec sa vraie famille biologique, qu'il protège tant bien que mal à travers les siècles. Enfin, dans la dernière partie du livre on apprend ce qui a provoqué la tragédie pour laquelle Mendoza se trouve manifestement en jugement : alors que toute la flore a succombé à la sécheresse et qu'elle s'ennuie sérieusement, alors que ses collègues sont partis s'occuper de leurs affaires chacun de leur côté, voici qu'un homme arrive à l'auberge où elle est seule. Et cet homme est le sosie parfait — physiquement et psychologiquement — de son amoureux du XVIe siècle qu'elle n'a jamais oublié. De nouveau sous le charme, elle laisse tout tomber pour le suivre dans une aventure mystérieuse, faite d'espions et de traîtres, et qui, on s'en doute, se terminera fort mal.

C'est donc une grande fresque qui se déroule très lentement — on n'en voit qu'un petit bout par livre — à propos de la Compagnie elle-même, ses origines, ses objectifs et ses motivations, avoués et cachés. C'est aussi la vie quotidienne à travers les âges de quelques protagonistes qu'on suit, parfois de près, parfois de loin, mais qui sont tous fort bien campés et intéressants. Le tout enveloppé dans la prose bien enlevée de l'auteur qui, au passage, nous fait part de son opinion — peu flatteuse — sur les hommes mortels et leurs agissements.

Je passe au chapitre — je veux dire au roman — suivant : the Graveyard game