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velléitaire et fantasque

Un journal à parution kantonpeusuelle, et quelques photos…

samedi 7 avril 2007

Philip K. Dick : Coulez mes larmes, dit le policier

Je sors de Flow my tears, the policeman said (paru en 1974 et traduit en français d'abord sous le titre le Prisme du néant en 1975, puis Coulez mes larmes, dit le policier en 1985). Eh oui, je n'avais pas lu ce roman de Philip K. Dick jusqu'à maintenant. D'ailleurs, je m'aperçois avec surprise que je n'ai lu que deux ou trois de ses romans. Beaucoup plus de ses nouvelles ayant entamé il y a quelques années l'intégrale parue en cinq volumes en 1987, et reprise dans un découpage différent par Denoël. Sans l'avoir encore terminée, il faut bien le dire.

Et je constate, en parcourant l'internet pour voir ce qu'on en dit, que Coulez mes larmes serait un de ses meilleurs romans, un des rares qui ait eu un prix (John W. Campbell Memorial Award). Il avait aussi été présélectionné pour le prix Hugo et pour le Nebula. Donc, rien d'étonnant à ce que je l'ai trouvé très bien… très Dickien, même.

J'hésite un peu à en parler ici car, comme pour tout ce que Dick a écrit, il existe déjà des montagnes de critiques, analyses et exégèses diverses auxquelles je n'apporterai rien. Mais comme j'écris ici surtout pour moi-même — et les quelques personnes qui me lisent — et pour garder un souvenir de l'impression première que m'a faite un texte, je le fais quand même.

D'abord, pendant une bonne moitié du livre, tout en trouvant du plaisir à la lecture, je ne voyais vraiment pas où il voulait en venir. J'avais surtout l'impression de lire la description clinique d'une psychose, puis une histoire de drogué, ce qui peut être intéressant mais n'est pas ce que je recherche pour mes loisirs.

J'ai aussi été un peu dérangée par l'aspect anachronique d'un texte dont la publication date de 1974 et qui décrit une société future avec forcément, surtout au niveau de l'informatique et de l'électronique, un hiatus inévitable. Les voitures sont volantes, certes, mais quand le héros veut téléphoner à partir d'un véhicule, il trouve le fil du combiné tout entortillé… Et quand la police fait une recherche dans une base de données, ce sont des machines, des ordinateurs, qui opèrent mais qui doivent faire une photocopie du document demandé pour l'envoyer. Ce n'est pas grand-chose mais je ne peux m'empêcher de le voir. Bizarrement, je n'ai pas la même impression pour des textes nettement plus vieux…

Heureusement, il y avait autre chose à la clef : un très habile enchevêtrement du passé, du présent, de l'avenir, une confrontation de destins subis, une rencontre avec des personnages mémorables. Le mélange de la réalité et du rêve, le questionnement sur l'identité. Les personnages, jamais ni tout bons ni tout mauvais, sont en fait des pauvres malheureux qui errent dans le noir et qui ne savent pas trop ce qu'ils font, ni pourquoi. Presque des enfants. On ne peut qu'éprouver pour eux un peu de tendresse, malgré tous leurs défauts, malgré — ou peut-être plutôt à cause de — leur profonde humanité. Finalement, j'ai surtout vu une exploration de la condition humaine avec une clairvoyance frappante. Les dialogues, les digressions, les interrogations du narrateur, Jason Taverner, m'ont paru tellement vraies, tellement nues, que je ne peux qu'y voir l'auteur lui-même qui n'a pas eu peur d'y mettre ses propres tripes. Je m'arrête là. D'autres en ont bien mieux parlé que moi. Par exemple Philippe Curval dans sa Petite chronique de nuit en 1975.

vendredi 6 avril 2007

Vernor Vinge : Across Realtime

J'ai enfin lu le cycle de la Temporalité de Vernor Vinge. Il s'agit d'un roman, the Peace war (1984), non traduit, suivi d'une nouvelle, "the Ungoverned", puis d'un second roman, Marooned in realtime (1986) traduit sous le titre la Captive du temps perdu.

L'idée centrale est la découverte des “bulles”, sortes de champ de force sphérique totalement impénétrable qui permettent d'isoler une zone du reste de l'univers. Mais l'auteur explore aussi les conséquences des traitements qui maintiennent plus ou moins indéfiniment le corps à un âge apparent donné, les implications de l'accès permanent et plus ou moins direct à des bases de connaissances immenses, et les divers modes de gouvernement (ou d'anarchie) qui peuvent découler de tout ça.

Dans le premier roman, les savants et ingénieurs qui, dans les années 1990, ont mis au point les bulles décident de s'en servir pour éliminer les guerres en encapsulant tous les sites gouvernementaux et militaires, responsables évidents des guerres qui n'en finissent pas. Dans les années qui suivent, une bonne partie de la population mondiale est anéantie par des épidémies, dont certains pensent qu'elles ont été volontairement provoquées. Le monde se retrouve alors dirigé par une entité dictatoriale, l'Autorité de la paix, qui tient à maintenir l'humanité dans un état qui ressemble par certains côtés au dix-neuvième siècle. Pour éviter que les mêmes causes ne produisent les mêmes effets, du moins de leur point de vue, les Pacifieurs interdisent toute technologie qui nécessite des moyens énergétiques importants — par exemple, les véhicules et autres machines à moteurs — et toute biotechnologie. Par contre, les petites applications électroniques, perçues comme inoffensives, ne sont pas réprimées. Un groupe de dissidents travaille dans l'ombre pour renverser cette dictature de la paix. Et leur chef n'est autre que celui qui a été à l'origine de la technologie de la bulle et qui n'a guère apprécié l'application qui en a été faite.

L'auteur explore avec brio les implications des avancées technologiques tout en racontant une histoire palpitante, avec espions, agents doubles, et héros bizarres et attachants. J'ai surtout été frappée par l'aspect visionnaire de ce texte en ce qui concerne l'évolution de l'informatique et de l'interaction homme-machine.

La nouvelle "the Ungoverned" raconte un épisode qui se passe quelques dizaines d'années plus tard, dans un monde livré à l'anarchie où de petits états-nations essaient de reprendre le dessus et de recréer les grands gouvernements d'antan. Cette nouvelle qu'on trouve isolée dans une ou deux anthologies et recueils (non traduits) se comprend, et surtout, s'apprécie difficilement si on n'a pas lu le roman avant. On y rencontre Wil Brierson, flic du vingt et unième siècle, qui essaye de faire son boulot tout en évitant des tueries inutiles.

Le deuxième roman, seule partie du cycle qui soit traduite, se passe cinquante millions d'années plus tard. Mais pour certains des protagonistes, il ne s'est passé aucun temps… depuis leur mise en stase dans une bulle puisque, à l'intérieur, le temps s'arrête. Les personnages sont originaires de périodes diverses, de la fin du vingtième jusqu'au milieu du vingt-troisième siècle. Pas au-delà car, pour des raisons inconnues, dans le courant du vingt-troisième siècle, tous les humains ont disparu de la surface de la Terre. Les seuls qui restent sont ceux qui, pour une raison ou une autre, n'étaient pas présents au moment fatidique. Les circonstances de la disparition restent, de ce fait, mystérieuses, mais les hypothèses ne manquent pas, et selon que les gens adhèrent à l'une ou l'autre, ils auront une vision bien différente de ce qu'il convient de faire pour l'avenir.

Faut-il rester ensemble dans cet endroit pour essayer de maintenir l'espèce et reconstruire la civilisation ? Il y a là trois cents êtres humains, tout juste assez pour tenir, sous réserve de travailler dur et de se reproduire frénétiquement. Où vaut-il mieux abandonner et partir en touriste vers la fin des temps ? Car ces fameuses bulles, qui servent à bien des choses (se protéger d'un danger imminent, se débarrasser d'un ou plusieurs individus gênants, empêcher l'accès à quelque chose, et même à se propulser dans l'espace) sont en fait des machines à voyager dans le temps, à sens unique. Et c'est bien cette idée, très science-fictive, avec toutes ses implications, qui est explorée ici.

Je n'ai pas pu m'empêcher de faire un rapprochement avec le roman de Stephen Baxter Manifold: Origin que j'ai lu il y a peu. Dans les deux, une femme, dégourdie certes, mais pas particulièrement préparée à ça, se trouve propulsée toute seule dans un lieu sauvage où elle doit se débrouiller pour survivre sans l'aide de toute la technologie dont elle a l'habitude.

Ce deuxième roman est construit un peu comme un thriller, autour d'une enquête sur un meurtre bien particulier, et c'est Wil Brierson, rencontré dans la nouvelle, qui en est chargé. On retrouve quelques autres personnages du roman et de la nouvelle qui précèdent, et c'est pourquoi je trouve bien dommage que l'éditeur de la traduction ait fait un choix que je qualifierais d'un peu bizarre. Bien qu'il soit tout à fait possible de le lire de façon indépendante, je pense qu'on y perd quand même quelque chose au niveau de la profondeur des personnages, de leurs motivations et de la compréhension générale de la société décrite.

Pour ceux qui lisent en VO, on trouve très aisément sur l'internet les trois textes réunis dans un seul volume sous le titre Across Realtime.