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velléitaire et fantasque

Un journal à parution kantonpeusuelle, et quelques photos…

vendredi 26 janvier 2007

Stephen Baxter : Origin

Après Time et Space, voici Manifold: Origin. Il faut dire que l'idée générale pour cette “trilogie” est franchement originale. Une exploration du paradoxe de Fermi en trois volets, trois univers en quelque sorte parallèles, avec les mêmes personnages principaux dans des rôles plus ou moins similaires, mais dans des décors, des situations et des histoires totalement différentes.

Cette fois, on trouve l'astronaute Reid Malenfant fort dépité car il a été déclaré inapte au vol pour des raisons en réalité purement politiques. Il part donc faire une tournée publicitaire pour la NASA en Afrique du Sud et se retrouve aux commandes d'un T38, avion utilisé pour l'entraînement des astronautes, que lui a obligeamment prêté un copain de l'aviation sud-africaine, juste au moment où on annonce un OVNI, mais ce coup-ci un vrai. C'est un anneau bleu — symbole déjà présent dans les volumes précédents — qui flotte dans le ciel juste au-dessus des Gorges d'Olduvai. L'anneau recrache des hominidés et avale des spécimens d'Homo Sapiens, en l'occurrence la femme de Malenfant, Emma. En même temps, notre bonne vieille lune disparaît, remplacée par un satellite rouge bien plus gros ce qui ne tarde pas à provoquer de multiples désastres sur la Terre, tremblements de terre, tsunamis, marées gigantesques, etc. Emma se retrouve sur cette lune, peuplée de toute une panoplie de nos ancêtres éloignés, homme de Néandertal, Homo Erectus, Australopithèque, mais aussi quelques Homo Sapiens plus ou moins contemporains, bien que venant d'autres univers, les plus viles n'étant pas nécessairement les plus primitifs.

Malenfant, qui ne sait rien de tout ça, assisté de la Japonaise Nemoto (encore elle), décide de tout faire pour retrouver Emma, et réussit à convaincre la NASA de monter une mission d'exploration de cette nouvelle lune, où il semble bien y avoir de la vie, avec lui-même aux commandes. Ils partent donc et arrivent sans encombre mais les choses tournent mal immédiatement.

On suit alors Malenfant, Nemoto, Emma, et divers habitants de la nouvelle lune qui se traînent péniblement de lieu en lieu, en essayant, avec plus ou moins de succès, de survivre dans un environnement qui varie du désert à la forêt tropicale, mais reste implacablement hostile. Hostilité de la nature, des diverses variétés d'hommes qui se battent contre les tribus ou groupes adverses mais aussi entre eux. L'analyse des divers stades de l'homme primitif est fort bien faite, avec une spéculation brillante sur leur fonctionnement intellectuel, cloisonné et limité, incapable de dépasser le présent immédiat, sans pensée symbolique, et sur leur organisation sociale parfois très réduite mais avec des ébauches de pouvoir tantôt patriarcal tantôt matriarcal. Un groupe d'Anglais alternatifs est sur place depuis des dizaines d'années et a réussi à créer une petite colonie bien organisée, si tant est que ce soit possible avec pratiquement rien du monde moderne. Un groupe de fanatiques religieux pas si éloignés de certains qu'on peut voir chez nous apparaissent finalement comme bien plus terrifiants que même les plus grotesques de nos supposés ancêtres. Il y a aussi, venant d'un univers encore différent, une espèce super intelligente et évoluée qui ressemble physiquement à un gorille mais qui est capable, depuis des millénaires, de manipuler la matière au niveau subatomique ainsi que l'espace. Ils peuvent donc réaliser une sorte de téléportation, comme si c'était la chose la plus normale du monde.

Mais, pendant un bon nombre de pages, les événements sont très répétitifs, la situation des divers personnages dont on partage successivement le point de vue va de mal en pire, ils vivent dans la boue, le sang, le cannibalisme, la violence parfois extrême répétée ad nauseam. Baxter semble avoir une vision très noire de ce que nous avons été, de ce que nous sommes et de ce que nous pouvons devenir. Sans doute pas sans raison d'ailleurs. Je n'ai rien contre des scènes difficiles, mais j'ai trouvé la dose un peu forte ici. Il faut vraiment que j'aie eu confiance dans l'auteur pour continuer et lire tous les mots. Au quatre cinquièmes du livre, la souffrance des personnages (et du lecteur) s'atténue un peu et on progresse enfin vers la découverte de la raison d'être de tout ça. Les hominidés de la lune rouge apparaissent de plus en plus comme des évolutions parallèles plutôt que des ancêtres “primitifs”, la nature de l'intelligence, les valeurs de la vie, tout est revu et remis en perspective. Une fin finalement moins grandiose que dans les deux précédents volumes, mais adéquate.

Au total, une “série” de haute tenue, avec des images et des idées très fortes, qui restent en tête longtemps.

samedi 6 janvier 2007

Stephen Baxter : Space

Space, deuxième dans la série Manifold, après Time, n’est pas une suite, mais une histoire totalement différente avec plus ou moins les mêmes personnages, un univers parallèle en quelque sorte.

Nous retrouvons notre ami Reid Malenfant, qui nous explique le paradoxe de Fermi dans les premières pages du livre : dans notre univers fait de milliards de galaxies, de milliards de milliards de soleils, et donc d'encore plus de planètes, il y a bien eu des milliards de fois conjonction des circonstances qui, comme sur notre terre, ont abouti à la vie, vie qui n'a pas tardé à recouvrir toute la planète, et — dans le livre du moins — commencé à s'étendre vers d'autres mondes. Si l'on admet ce postulat, comment se fait-il que nous ne constations pas la présence de vie partout ? Certes, l'univers est vaste, mais il est aussi très très ancien, et il y a eu largement le temps pour qu'une espèce un peu hardie ait colonisé la galaxie, et même plusieurs fois de suite. Ce fameux paradoxe, exploré selon un angle dans Time est abordé d'une toute autre façon ici car, dès le premier chapitre, on sait que nous avons de la visite. Mais cette visite implique de nouvelles questions — métaphysiques —, car puisqu'il y a bien de la vie ailleurs dans la galaxie, pourquoi arrivent-ils maintenant ?

Malenfant, cette fois-ci, est un astronaute à la retraite qui milite pour l'exploration — par tous les moyens — du système solaire et au-delà. Les États-Unis ont abandonné toute velléité dans ce domaine et la conquête spatiale est l'affaire des Japonais, des Chinois et des Européens. Il rencontre Nemoto, une Japonaise qui vit et travaille sur la lune et qui a découvert les premiers signes de l'arrivée des extraterrestres dans la ceinture des astéroïdes. Pour elle, ça ne présage rien de bon pour l'humanité. Ces extraterrestres, les Gaijin ("étrangers" en japonais), êtres énigmatiques comme il se doit, vont permettre à Malenfant et à d'autres de parcourir la galaxie par l'intermédiaire de “portails” qui transforment la matière en lumière et l'envoient au portail suivant. Un système de communication et de transport qui reste parfaitement dans les paramètres de la physique moderne, avec comme corollaire que le voyage dans l'espace entraîne nécessairement un voyage dans le temps, direction avenir. Un petit saut à deux ou trois cents années-lumière… prend autant d'années terrestres, alors que pour le voyageur, le temps subjectif est nul. Ainsi, le roman est découpé en plusieurs parties qui vont de 2020 — on y est presque — à… très longtemps après. Les étapes intermédiaires sont de plus en plus espacées dans le temps et permettent aussi de visiter des coins éloignés de la galaxie tout en gardant plus ou moins les mêmes personnages dans des circonstances bien entendu très diverses. Certains prennent des raccourcis successifs par les portails et leurs effets relativistes, d'autres se tapent le chemin en quelque sorte à pied, en vivant effectivement à la vitesse d'une seconde par seconde, avec l'aide quand même de techniques leur évitant de mourir de vieillesse avant la fin. On suit ainsi plusieurs personnages, dont quelques-uns sont solidement dépeints.

Baxter nous entraîne dans une grandiose balade à travers l'espace et le temps, et nous fait visiter toutes sortes d'endroits, habités par des êtres parfois très très étranges. Il est fasciné par la cosmologie, c'est évident, mais il a aussi un faible pour la préhistoire, sa faune et les divers ancêtres d'Homo sapiens, ce qui nous vaut quelques épisodes anachroniques fort sympathiques. Le tout assorti d'une constante réflexion sur la signification, dans le cadre des arguments de Fermi, de l'arrivée chez nous, à un moment donné, d'extraterrestres, et par un regard peu complaisant et peu optimiste — c'est un Britannique — sur l'humanité, sur son devenir possible et sur sa place dans l'univers, où elle n'est finalement qu'une forme de vie parmi tant d'autres, apparues parfois à des millions d'années d'écart. Cette analyse n'est pas du tout anodine et montre que Baxter est un véritable “penseur” qu'il n'est pas abusif de comparer à Greg Egan, contrairement à mon impression à la fin de la lecture de Time.

Le seul bémol, comme dans le précédent roman, Time, c'est que quand on saute des dizaines, puis des centaines d'années, en passant d'un chapitre au suivant, et qu'on suit deux ou trois personnages à une époque donnée à un bout de la galaxie puis quelques autres, ailleurs, à l'époque suivante, et ainsi de suite, répété plusieurs fois, on aboutit à une certaine confusion — du moins pour ce lecteur. Aussi, il y a tellement d'idées, tellement de spéculations dans des domaines variés — je pense que peu d'auteurs actuels sont à ce niveau — qu'il n'est pas possible d'éviter des passages un peu arides où il est bien obligé d'expliquer, ou de faire expliquer par un personnage qui n'est là que pour ça. Heureusement, de telles pages d'explications, si elles ralentissent le récit et le rendent encore plus décousu, ne me dérangent en général pas et il arrive même, en fonction du sujet, qu'elles m'intéressent tout particulièrement. Le côté chaotique me gêne plus, mais cette fois, bien que pour près de la moitié du livre j'aie eu un peu de mal à m'y retrouver et à rentrer dedans à chaque fois que je reprenais la lecture, j'ai finalement été emportée par l'immense vague de l'histoire et de la pensée de l'auteur.

Donc, malgré mes quelques réserves, que je qualifierais de mineures, et qui sont sans doute aussi liées au fait que je lis de façon trop épisodique, j'ai terminé le roman en ayant la conviction d'avoir lu quelque chose qui atteint, dans la catégorie dite "hard SF", à la grande classe.