Bien que Nancy Kress soit une des mes auteures préférées, j'ai attendu que les trois romans de cette série soient parus avant de les mettre sur ma pile de livres “à lire”. Trois romans, donc : Réalité partagée, Artefacts et les Faucheurs (Probability Moon, Probability Sun, Probability Space) que j'ai lus avec plaisir et que je conseille sans hésiter à ceux qui aiment la bonne Science-Fiction, certes traditionnelle, mais fort bien faite et assortie de quelques idées à mon avis originales.

L'humanité a pu explorer de nombreux systèmes stellaires grâce à des portes, des tunnels permettant de passer d'un système à un autre quasi instantanément. Ce moyen de transport formidable, apparemment mis en place par une race très ancienne et très avancée qui a disparu, fonctionne parfaitement et les humains, sans comprendre ni la science ni la technologie mises en œuvre, s'en servent pour explorer et coloniser l'univers. Ils découvrent de nombreuses races “intelligentes” avec des civilisations plus ou moins avancées, toutes plus ou moins humanoïdes. Une seule ne l'est pas et en plus manifeste une hostilité totale et un refus absolu de communiquer : les Faucheurs. Leur seul objectif semble être la destruction sans appel de tout ce qu'il leur est étranger. Ce qui aboutit rapidement à une guerre que les humains sont en train de perdre.

Un des mondes habités par des humanoïdes pacifiques s'appelle tout simplement Monde. Cette planète, fertile et agréable, comporte sept lunes, dont l'une s'avère être en fait un objet artificiel, construit, on le suppose, par la même race disparue qui a créé les tunnels.

Un vaisseau est envoyé sur place pour étudier la lune artificielle, mais cette mission secrète est dissimulée derrière une autre mission, de nature anthropologique. L'histoire se déroule donc en deux parties séparées qui se nouent progressivement.

Sur Monde, les humains vivent dans une harmonie quasi parfaite grâce à — ou à cause de — quelque chose qu'ils nomment la réalité partagée. Si une majorité de personnes considère un fait comme étant “vrai” ou “réel”, tout le monde partage immédiatement ce point de vue. Ainsi, la vision du monde de tous les habitants est toujours en phase. S'il y a divergence, la personne qui, pour quel que raison que ce soit, ne partage pas la réalité consensuelle, souffre immédiatement d'un mal de tête terrible. Si quelqu'un fait quelque chose de particulièrement grave selon leur culture, il est déclaré “irréel” et son sort n'est pas enviable. Bien souvent, il ne vit pas longtemps mais, parfois, il peut se racheter en rendant des services à la prêtrise.

Sur ce monde, à l'insu des indigènes, les humains découvrent un nouvel objet laissé par les constructeurs disparus, un artefact similaire à la lune artificiel.

Dans le vaisseau en orbite, les savants cherchent à comprendre comment fonctionne l'objet lunaire et pensent pouvoir s'en servir comme arme contre les Faucheurs. Mais avant d'avoir pu mener à bien leur projet de déplacer la lune vers le système solaire, les Faucheurs apparaissent et ...

Je ne veux pas dévoiler la suite, qui compose en fait les deuxième et troisième volumes. Mais je peux dire qu'on suit une série de personnages intéressants. Tom Capelo, un homme amer, peu docile, mais génie dans son domaine scientifique, qui apporte les éléments de hard science à l'histoire. Sa fille Amanda, qui passe une bonne partie de son temps à essayer de comprendre ce qui se passe : elle a quatorze ans dans le volume trois où on la voit le plus et son comportement et ses réactions sont fort bien vus. Marbet Grant, une Sensitive, chez qui la capacité naturelle de lire les expressions et le “langage du corps” est développée de façon extrême, au point d'être presque télépathe. Lyle Kaufmann, un militaire parfaitement bien intégré au système, mais qui garde un esprit critique et une réflexion indépendante. Enli, une fille de Monde condamnée à être “irréelle” mais qui devient le contact principal des terriens. C'est surtout au travers d'elle qu'on explore la réalité partagée, ses avantages et ses inconvénients. Ils ont tous des personnalités complexes et il n'y a pas, du moins parmi les principaux personnages, de “très gentil” ni de “très méchant”, ce qui est plutôt pour me plaire.

Quelques points mineurs en négatif. Comme l'histoire se passe en continu au travers des trois volumes, il y a un certain nombre de répétitions, parfois mot à mot, sur plusieurs paragraphes. C'est sans doute utile et moins visible si on lit chaque volume à parution, donc avec un assez long délai entre chaque. Mais si on les lit à la suite, ça fait un peu lourd. De même, comme l'histoire n'est pas très compliquée, il y a parfois un peu trop d'explications mais ça ne m'a pas vraiment dérangée.

Sur le plan positif, il y a la prose de Nancy Kress, simple et directe, qui n'interfère jamais avec la lecture. Reposant. Il y a de l'action, de la psychologie, de la spéculation, de l'introspection. Tous les ingrédients qu'il me faut pour ma sauce S.-F. Ce n'est pas une série que je qualifierais de géniale, mais c'est bien fait, intéressant et agréable. Et la notion de réalité partagée a un peu changé ma façon de voir le monde. Que demander de plus.