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velléitaire et fantasque

Un journal à parution kantonpeusuelle, et quelques photos…

samedi 27 août 2005

Robert Charles Wilson : Spin

Cet auteur, qu'il ne faut pas confondre avec Robert C. Wilson, a publié à ce jour douze romans et une poignée de nouvelles. J'en ai lu une grande partie et le reste ne devrait pas tarder. Depuis plusieurs années, je lis ses romans systématiquement dès parution et je n'ai jamais été déçue.

Le dernier en date, Spin, est excellent. Comme souvent chez Wilson, il s'agit d'une situation science-fictive originale et cosmique qui vient bouleverser la vie sur Terre, et qu'on découvre au travers de quelques personnages soigneusement décrits et mis en scène. Ici, c'est la disparition soudaine des étoiles et de la lune qui plante le décor. En fait, ce n'est pas une “disparition” mais une occultation du fait de l'apparition d'une sorte de “membrane” autour de la Terre, qui l'isole du reste de l'univers. Cette membrane n'est cependant pas complètement opaque car elle laisse filtrer les rayons du soleil de façon suffisante pour maintenir l'écologie de la planète. C'est une idée proche de celle de Greg Egan dans Isolation, mais traitée d'une façon totalement différente. Car l'élément principal est que le temps ne s'écoule pas à la même vitesse à l'intérieur et à l'extérieur de la membrane, de sorte qu'en une seconde sur Terre il se passe un peu plus de trois ans dans le reste de l'univers, et quelques dizaines d'années sur Terre (le temps de déroulement des événements du roman) correspondent à quatre milliards d'années ailleurs. Ce décalage temporel, avec l'univers qui tourne à toute vitesse autour d'une terre presque statique, explique en partie le nom de "Spin" donné au phénomène. Ainsi, les hommes peuvent envisager d'envoyer des bactéries sur Mars et transformer la planète en quelques années terrestres — quelques centaines de millions d'années sur Mars — en un lieu habitable. Évidemment, il y a d'autres conséquences car, relativement à la Terre, le soleil vieillit très vite et bientôt il va gonfler et engloutir les planètes proches où aucune vie ne sera possible. L'histoire tourne autour de trois personnages, Diane et son frère jumeau surdoué Jason, et leur ami d'enfance Tyler, qui est le narrateur. Diane et Jason sont les enfants d'un certain E.D. Lawton, personnage fort antipathique, riche et ambitieux, qui profite de la situation sur le plan financier mais aussi et surtout pour devenir un conseillé influent du président, à la tête d'une entreprise aux projets grandioses. Son fils, dont les dons confinent au génie, devient son bras droit et consacre sa vie à comprendre le phénomène cosmique et peut-être empêcher qu'il ne soit fatal à l'espèce humaine. La situation de Jason est compliquée par une maladie qu'il doit à tout prix cacher. Diane, nettement moins appréciée de son père, trouve refuge dans une secte qui, comme tant d'autres, fleurit devant l'apocalypse imminente. Tyler, dont la mère, veuve du meilleur ami de E.D., se retrouve plus ou moins par charité à vivre sur le domaine des riches Lawton comme gouvernante, a grandi avec les jumeaux. Les liens qui se tissent sont complexes et sont au centre de l'histoire “humaine” du roman. On les voit enfants, puis adolescents et adultes, se séparer, se retrouver, comme cela est habituel dans toute vie normale, mais ici dans une société profondément transformée, entourée par le mystère du pourquoi et du comment du Spin et des êtres, qu'on appelle les Hypothétiques, qui en sont responsables. Tyler, homme modeste et résigné, qui a toujours été en retrait des flamboyants jumeaux, se retrouve en quelque sorte leur “gardien”, tant par le fait qu'il est médecin, et le médecin personnel de Jason quand il dirige une partie de l'entreprise de son père que par l'amour qu'il porte, pendant longtemps sans espoir de retour, à Diane. Et je ne vous parle pas du martien...

Il est impossible de classer simplement ce roman : récit très psychologique, c'est aussi par certains côtés un “techno-thriller”, et indiscutablement une réflexion cosmologique sur la place de l'Homme dans l'univers. L'écriture est fluide, passant avec aisance de l'intime au prodigieux, avec dans certaines scènes, une imagerie qui vaut les effets spéciaux des films de SF à grand spectacle. De la vraie bonne Science-Fiction de premier ordre.

Pour ceux qui ne lisent pas l'anglais sans douleur, j'espère qu'un éditeur français l'a déjà acheté et qu'il est en cours de traduction.


P.S. du lendemain

En y repensant, je suis arrivée à une idée curieuse : ce roman n'est pas “éthique”. Certes, cela dépend de ce qu'on appelle éthique et du sens qu'on lui donne. Ou alors il est pessimiste, ou réaliste… Je m'explique : la civilisation terrienne décrite au début des événements correspond à la nôtre en ce moment : population en augmentation, ressources naturelles en diminution, dominance des mêmes pays développés dont les politiques s'intéressent surtout à l'élection à venir. Bref, ça va sans doute mal se passer à moyen ou à long terme. Les événements se produisent — je n'entre pas dans les détails pour ne pas déflorer l'histoire — mais disons que quelque chose quelque part a peut-être des bonnes intentions vis-à-vis de l'humanité. Certes, il y a forcément quelques orteils écrasés au passage mais, finalement, on se retrouve avec une lumière au bout du tunnel. Et c'est là que le bât blesse. Car j'ai eu l'impression que la solution présentée à première vue comme positive, ou du moins aussi positive que possible, n'aboutirait qu'à l'infinie répétition des mêmes erreurs. En ce sens, j'ai trouvé le message un peu cynique ou, comme suggéré plus haut, tout simplement réaliste : même si l'humanité trouve une solution pour survivre, elle sera toujours la même, ce qui n'est guère réjouissant. Cette réflexion n'enlève rien à la qualité du roman et au plaisir que j'ai eu à le lire. Simplement, la fin est plus ambiguë qu'elle m'a paru sur le coup.

dimanche 21 août 2005

Charles Stross : le Bureau des atrocités (the Atrocity archives)

J'ai lu quelques nouvelles, assez intéressantes, de Charles Stross, puis, d'un coup, il sort plusieurs romans et on parle de lui partout. Comme bien d'autres, ce succès apparemment soudain n'est que l'aboutissement d'années de galère, mais passons. Je décide de lire ses romans dans l'ordre et je commence donc par le premier, the Atrocity archive , qui est en fait relativement court et suivi d'une longue nouvelle, "the Concrete jungle" (le Bureau des atrocités).

Je savais quand même à quoi m'attendre, ayant lu des critiques, c'est-à-dire à la rencontre de Lovecraft et du cyber-noir. L'idée est que certains concepts mathématiques, s'ils sont lus, étudiés, “calculés”, entraînent des fuites entre les multiples “univers” qui composent le cosmos. Et, dans ces mondes parallèles plus ou moins lointains, plus ou moins différents du nôtre, il y a des êtres qui écoutent et qui n'attendent que l'apparition d'une ouverture pour venir nous rendre visite avec des intentions en général peu sympathiques. Il existe donc des services très très secrets dont l'occupation principale est d'éviter que des failles soient créées par des personnes qui s'imaginent naïvement faire des maths ou de l'informatique alors qu'en fait il s'agit d'incantations de magie noire qui peuvent mener à la destruction de notre univers… Et c'est bien souvent ces personnes qui, une fois informées de la nature réelle de leurs activités qu'elles croyaient innocentes, sont recrutées pour la lutte contre l'horreur indicible.

Tout ça est mené comme un roman noir, avec le héro-détective-agent-secret-hacker-génial qui passe son temps, entre deux missions périlleuses, à décrire les affres administratives du service pour lequel il travaille. Cet aspect est assez drôle et bien vu, surtout pour quelqu'un comme moi qui vis ça de l'intérieur tous les jours (de la semaine). Ce qui m'a dérangée, surtout au début, le temps que je m'y fasse, c'est le côté lovecraftien, pourtant bien amené et fort bien “expliqué”, si l'on peut dire. L'informatique “occulte”, l'ésotérisme appliqué, l'inconnaissable analysé, tout ça a mis mon cerveau dans un état de perplexité où mon disbelief a eu du mal à rester suspendu. Finalement, c'est la verve de l'ensemble, et l'impression constante que l'auteur s'est amusé comme un petit fou à écrire tout ça qui m'a permis de trouver, malgré quelques réserves, ce roman très agréable.

La nouvelle qui se trouve en deuxième partie met en scène les mêmes personnages et la même société. Cette fois, les méchants sont à l'intérieur même de l'administration secrète où se joue une lutte de pouvoir, avec au milieu notre intrépide héro-détective-agent-secret-hacker-génial.

Ce deuxième texte a eu le Hugo pour meilleure novella lors de la récente convention mondiale à Glasgow. Je ne sais pas si elle le mérite, n'ayant pas lu les autres présélectionnés, mais je sais que je vais sans aucun doute lire les autres textes de l'auteur.

dimanche 7 août 2005

John C. Wright : l'Œcumène d'or, le Phénix exultant, la Haute transcendance (the Golden Age)

Je me dis que je devrais écrire quelques notes chaque fois que je lis un livre. Je me dis ça depuis des années, d'ailleurs. Et je l'ai fait, de temps en temps. Le plus souvent dans une base de données, rarement en tant que critique pour KWS. Mais étant particulièrement velléitaire et fantasque (oui, oui) je n'arrive pas à le faire de façon un tant soit peu suivie. Je vais donc essayer ici, sans garantie de continuité. Je ne vais pas remonter trop loin, car j'ai une mémoire en forme de passoire pour certaines choses, dont les livres et les films. Ça présente des avantages : je peux sans problème revoir un film plusieurs fois. Comme on dit, « c'est toujours la première fois... ». Au bout de trois fois, en général, je ressens quand même l'impression de l'avoir déjà vu. Et je finis même par me souvenir de la fin.

Pour en revenir aux livres, donc, il faut que je commence avec ceux que j'ai lus très récemment. Par exemple la trilogie de John C. Wright : the Golden age, the Phoenix exultant et the Golden transcendence. (En français, l'Œcumène d'or, le Phénix exultant et la Haute transcendance, tous trois parus à l'Atalante). Trois livres mais une seule histoire qui se suit ; donc, finalement, pour moi, il s'agit d'un seul roman en trois tomes. Je les ai lus en version originale (comme tous les livres que je lis d'ailleurs, sauf si l'original n'est pas en français ou en anglais) donc je ne sais pas ce que donne la traduction. De toute façon, je tire mon chapeau au traducteur, Jean-Daniel Brèque, car ça n'a pas dû être facile.

Je ne vais pas raconter l'histoire ni faire une véritable critique (trop de boulot) mais juste donner mes impressions personnelles. Il s'agit d'un space opera grandiose comme je les aime. Mais aussi d'un texte qui fait réfléchir, qui pose des questions qui m'intéressent, sur la nature de l'identité personnelle, sur la conscience (au sens d'être conscient, pas le surmoi de service), sur la mémoire et son rapport avec la personnalité. Alors, est-ce que je le note "très bien" ? [1] Non, pas vraiment. Le problème le plus évident, que j'ai perçu tout au long de la lecture, est que les personnages étaient tellement éloignés de notre condition humaine actuelle que j'avais bien du mal à m'identifier à eux. Les tribulations du héros, Phaéton, tout en étant multiples et variées, m'ont laissée assez indifférente. Il me paraissait même parfois un peu nunuche et quand il lui arrivait des ennuis, je n'étais guère émue. En y réfléchissant un peu, je constate qu'en fait, même si on voyait le monde à travers ses yeux, il n'y avait que très peu d'introspection, très peu d'angst. Pas plus au niveau du héros que des autres personnages. Quand tout le monde est déjà ou peut se transformer physiquement et mentalement de façon extrêmement radicale et à la limite du “concevable”, quand l'immortalité correspond à l'état normal de la majorité de la population, il reste peu de place pour nos petites névroses du début du XXIe siècle. Les “machines”, qui sont aussi des êtres pensants avec les mêmes droits que tous les autres êtres pensants, sont, comme souvent (cf. les livres de Iain M. Banks) plus intéressants et plus attachants que les humains même largement transformés. Mais ici, ces personnages sont moins développés, au sens littéraire, que chez Banks et on les voit pratiquement toujours de l'extérieur et à une certaine distance.

Maintenant, un peu de positif. J'ai trouvé assez marrant l'utilisation des niveaux de langue. Pour des raisons qui sont apparentes dans le texte, les personnages se parlent dans un langage ampoulé comme celui qu'on attribue (à tort ou à raison, je n'en sais rien) aux gens cultivés de l'ère Victorienne anglaise. J'ai fini par m'y faire — bien qu'au début, ça m'a un peu agacée — au point de le ressentir comme “normal”. Puis apparaît un nouveau personnage qui parle de façon beaucoup plus moderne et disons-le, vulgaire. Ça m'a fait un choc très réussi.

Le récit est plein d'idées intéressantes. C'est d'ailleurs ce qui m'a permis d'aller jusqu'au bout des trois tomes. Par exemple, on vous donne un petit gadget, genre petit ordinateur, ou PDA. Attention, si jamais, à partir des informations que vous lui fournissez ou des interactions que vous avez avec lui en l'utilisant, il se développe pour atteindre à la conscience — ce qui arrive plus vite qu'on ne le croit — vous voilà avec un enfant sur les bras dont vous être dorénavant responsable. Hé, hé. Pas mal.

La question des “copies” est aussi traitée de façon originale. Ce sujet, qui apparaît dans nombre de textes récents [2] pose des questions philosophiques gratinées (eh, oui, la bonne SF, pour ceux qui en douteraient encore, c'est de la philo avec un scénario intéressant). Ici, les copies ont une existence autonome, soit en remplacement de l'original [3] qui a péri ou qui s'est retiré volontairement du monde, ou comme avatar temporaire pendant que l'original vaque à d'autres occupations. Si la copie remplace définitivement l'original, la question de son identité sociale se pose : à qui appartiennent les biens de l'original ? À la copie ou à ses héritiers ? Et le mariage ? Est-on toujours marié avec la copie qui remplace son épouse ? Surtout si la copie est subtilement différente de l'original. Tout ceci est traité de façon fort habile et sans escamoter les difficultés.

C'est aussi un livre difficile par endroits car il faut décrypter un monde complexe que l'auteur n'explique pas mais qui se dévoile au fur et à mesure. Il faut donc s'accrocher, surtout au début, car on y est plongé directement et sans précautions oratoires. Je n'ai rien contre les livres difficiles, mais il faut que la récompense soit à la hauteur. Et ici, il a manqué quelque chose, ce petit (ou grand) quelque chose qui fait que le sort des personnages et de leur monde m'importe, le temps du livre au moins. Hélas, comme on dit en anglais : I didn't care. Dommage.

Notes

[1] J'ai un système de notation très simple : 5 : excellent ; 4 : très bon ; 3 : bon ; 2 : passable ; 1 : médiocre ; 0 : mauvais ; -1 : pire que nul.

[2] Voir les textes de Greg Egan, en particulier la Cité des permutants, et James Patrick Kelly "À l'image des dinosaures".

[3] Je ne peux dire ce mot sans penser au film génial la Cité des enfants perdus de Jeunet et Caro.