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velléitaire et fantasque

Un journal à parution kantonpeusuelle, et quelques photos…

mercredi 10 juin 2009

Cory Doctorow : Little brother

Little brother de Cory Doctorow est sur la liste des présélectionnés pour le prix Hugo de cette année ; je l'ai donc lu afin de pouvoir voter à la convention mondiale de Montréal.

Comment parler d'un livre qui a manifestement plein de qualités mais qu'on n'a pas eu plaisir à lire ?

C'est l'histoire de Marcus, un adolescent qui habite San Francisco, bien technophile comme il se doit, qui se trouve par hasard embarqué, dans les suites immédiates d'un attentat terroriste, par le DHS (Departement for Homeland Security), service gouvernemental spécialisé créé après le 11 septembre. Il est enfermé, de même que les quelques copains avec qui il était, dans une prison clandestine où il sera traité comme un criminel, interrogé pendant des jours, torturé puis enfin relâché avec comme consigne de ne jamais parler à personne de ce qu'il a vécu, sous peine de…

Une fois dehors, il se rend compte qu'un de ses amis n'a pas été libéré, et que la ville est aux mains d'une bande de paranos officiels qui se croient tout permis du fait qu'ils sont en place par la volonté du gouvernement. Il y a eu des milliers de morts par l'attentat et les adultes, dont son père, considèrent que l'état policier est un mal nécessaire. Ce n'est pas l'avis de Marcus et de ses copains. Il va donc décider de tout faire pour contrer les agissements du DHS, et il en a les moyens car lui et ses petits camarades de lycée maîtrisent aussi bien voir mieux que les adultes toutes les finesses de l'internet, des gadgets électroniques de surveillance et des réseaux parallèles. Mais ce n'est en rien une histoire de superhéros, ni un conte merveilleux. Marcus prend des risques et il en paie le prix, dans un monde où les gentils ne gagnent pas nécessairement et où les méchants peuvent tout à fait s'en sortir sans punition.

C'est un livre ouvertement politique et polémique, un véritable pamphlet contre la surveillance à outrance des citoyens sous prétexte de les protéger de menaces fantômes, contre les pouvoirs exorbitants donnés à des instances de répression qui ne sont plus elles-mêmes contrôlables. Bref contre le terrorisme d'état qui s'infiltre partout et en particulier dans les écoles où les jeunes, sauf les plus ostensiblement dociles — appelons les carrément les collabos — sont systématiquement vus comme des criminels en puissance. C'est aussi un texte didactique, qui n'hésite pas à expliquer, en termes clairs, certains éléments très techniques (la cryptographie, l'analyse statistique Bayésienne). Il y a de nombreux passages qui rappellent les fondements de la constitution américaine, sa lettre et son esprit. C'est un appel direct au militantisme en faveur du respect de la vie privé — il précise par exemple comment et pourquoi il faut éviter de répandre certaines informations personnelles, sur lesquelles on perd alors tout contrôle, sur l'internet. Il évoque le délit de faciès qui fait qu'il est plus facile pour un blanc de faire de la résistance que pour quelqu'un un tant soit peu basané car il est moins surveillé et s'il est arrêté, il risque moins. Je pourrais continuer longtemps. De plus, c'est assez bien écrit, l'histoire est prenante, les personnages sont vivants et crédibles.

Bref, que du bon, il n'y a aucun doute. D'ailleurs, c'est intéressant de constater qu'un livre aussi subversif n'a pas fait l'objet de tentatives de censure. Mais là je m'avance, peut-être que ça a été le cas et que je n'en sais rien. De toute façon, il est librement accessible et gratuit sur l'internet depuis sa publication (comme tous les romans de Doctorow).

Oui, il faut que les jeunes lisent ce livre — c'est d'ailleurs plutôt ce créneau de lecteur qui me semble visé — qui leur explique plein de choses importantes et qui leur montre pourquoi ils se doivent de comprendre la société dans laquelle ils vivent et aussi de maîtriser un minimum l'outil informatique qui imprègne, qu'on le veuille ou non, notre quotidien. Car à défaut, ils seront facilement manipulables et maintenus dans un état de soumission béate par les gouvernements (quels qu'ils soient) qui ont aisément la tentation tyrannique. Certes, la situation en France n'est pas — encore — comparable à celle des USA ou de l'Angleterre, mais nous avons une fâcheuse tendance à copier leurs pires idées, avec un retard parfois de cinq, dix ou vingt ans (ça semble se réduire de plus en plus) au point de mettre régulièrement en place des stupidités dont eux sont déjà revenus…

Le problème est que, vraiment, ce n'est pas du tout ce que, moi, j'ai envie de lire le soir à la veillée. Ce sont des domaines qui m'intéressent et que je suis plus ou moins par ailleurs, donc ce n'est pas le sujet lui-même qui m'a paru rébarbatif. C'est surtout que j'avais l'impression de regarder les actualités tellement c'était vraisemblable, tellement c'était crédible et ancré dans notre monde d'aujourd'hui. Et c'est ça qui m'a gâché le plaisir.

Donc, oui, c'est un excellent livre, subversif à souhait, à mettre entre les mains de tous les adolescents (évidemment, pour le moment il faut qu'ils lisent l'anglais). Mais je crains que dans dix ans, il soit, sur le plan technique, complètement obsolète et sans doute, de ce fait, illisible. Pour cette raison, à mon avis, il n'a rien à faire comme présélectionné pour le prix Hugo, encore moins comme gagnant.

vendredi 5 juin 2009

Charles Stross : Saturn's children

Saturn's Children de Charles Stross fait partie des présélectionnés pour le prix Hugo et comme je vais voter, il semblait logique de lire les livres auparavant. Après lecture, je me pose une question : est-ce vraiment un des meilleurs livres de l'année, ou bien ceux qui ont participé au premier tour représentent-ils un groupe de lecteurs dont les critères diffèrent sensiblement des miens.

Contrairement à un précédent livre de Stross (Crépuscule d'acier), où je n'avais pas accroché avant d'avoir lu une bonne centaine de pages, ici le début était plutôt prometteur. Nous sommes dans une société post-humaine, dans le sens où il n'y a plus, dans tout le système solaire, aucun humain ni d'ailleurs aucune vie biologique, animale ou végétale. Stross n'insiste pas trop sur comment une telle chose plutôt invraisemblable a pu se produire, mais suspendons notre incrédulité un moment. Il se trouve qu'avant de disparaître, les hommes avaient trouvé le moyen de se fabriquer une population d'esclaves, des machines conscientes parfaitement dociles, plus ou moins intelligentes et plus ou moins humanoïdes, selon la fonction à laquelle elles étaient destinées. Après la disparition mystérieuse des créateurs, les robots laissés à l'abandon ont reproduit une société très similaire à l'ancienne mais en amplifiant ses caractéristiques les plus fâcheuses : le pouvoir est détenu par une classe d'aristos impitoyables qui gardent une bonne partie de la population de leurs semblables en esclavage en leur mettant une puce spéciale qui leur enlève tout libre arbitre. La classe intermédiaire jouit d'une certaine liberté mais doit lutter sans cesse pour garder la tête hors de l'eau. La moindre défaillance est fatale. Parmi les modèles à forme humaine il y a, on s'en doute, des robots à vocation sexuelle, réplique d'une femme ou d'un homme objet, conçue pour servir de compagne ou de compagnon, avec le physique qui convient — et qui leur permet d'apprécier les obligations de leur profession — mais aussi le mental, la propension à tomber amoureux de tout ce qui ressemble à un des “créateurs” adorés, mais hélas disparus. Ce qui est l'occasion de scènes érotiques assez explicites, entre robots de conformation humaine ou pas. Freya 47, notre héroïne, est une concubine parfaite, membre d'une lignée créée à partir d'un premier modèle, Rhea, soigneusement préparé à l'époque. Elle se sent sexuellement excitée et totalement soumise rien qu'à la vue d'un mâle humain (ou apparemment tel) mais, comme elle fait partie des derniers lots, elle n'en a en fait jamais vu un vrai. Ce qui la laisse dans un état psychologique particulier avec de nettes tendances dépressives. En effet, la disparition des humains a mis toute la série au chômage technique et les sœurs s'en sortent maintenant tant bien que mal, en faisant des petits boulots. Elles gardent le contact et essayent de l'entraider, en particulier pour éviter que l'une ou l'autre ne se retrouve en esclavage.

Freya, qui se fait, dès le début, une ennemie redoutable, va se retrouver embauchée par une mystérieuse entreprise, JeevesCo (constitué par des Jeeves qui se ressemblent tous plus ou moins, calqués sur le Reginald Jeeves de P.G. Wodehouse, le gentleman's gentleman, c'est-à-dire le valet parfait), pour transporter clandestinement un objet hautement illégal de Mercure à Mars. Car tout ce qui est biologique est banni, sous peine de mort, la crainte étant que le retour des humains aboutisse inéluctablement à la remise en esclavage immédiate de tous les robots, aristo compris, situation qu'il faut éviter à tout prix. La suite se déroule sur le mode James Bond, mélange de thriller d'espionnage et de space opera, où l'action englobe tout le système solaire et s'étend sur des dizaines d'années (relativité oblige). Certes, les robots sont bien plus solides que les humains biologiques et supportent des accélérations qui réduiraient un être de chair en bouillie, mais les voyages interplanétaires restent longs et pénibles. Il y a du suspense à souhait : qui sont ces Jeeves ? Que veulent-ils ? Y a-t-il un traître parmi eux ? Quel est cet objet que Freya doit transporter ? Qui veut enfreindre le tabou sur le biologique, et dans quel but ?

L'affaire se complique du fait que les androïdes-robots peuvent enregistrer leur personnalité et leurs souvenirs sur un support, une puce de la taille d'une pièce de monnaie qui se place dans le crâne dans une ouverture cachée sous les cheveux. Ils peuvent ainsi se passer leur “âme” de l'un à l'autre, et celle ou celui qui reçoit va intégrer progressivement les souvenirs et les aptitudes de l'autre. C'est une procédure systématique parmi les filles de Rhea quand l'une d'entre elle meurt, mais ça peut aussi se faire de leur vivant. D'ailleurs, avec ce système, sait-on vraiment si quelqu'un est mort ou pas ? Le résultat de ces passages de personnalité itératifs est qu'à partir d'un certain moment, je ne savais plus qui était qui. Dans les cinquante dernières pages, c'était la confusion la plus totale entre Freya qui n'étaient plus tout à fait elle-même, ses sœurs qui se multipliaient et les multiples Jeeves et autres agents doubles ou triples qui étaient peut-être ceux qu'on croyait — si on avait réussi à suivre, ce qui n'était pas mon cas — mais plus probablement pas. Il y a certes plein d'action, et Freya est menacée par des méchants de toutes sortes, mais, à partir d'un moment je n'arrivais plus à discerner clairement les motivations des uns et des autres, au point que, finalement, le dénouement m'était égal. On pourrait penser que la question du libre arbitre serait explorée de manière originale car il y avait matière, mais si le sujet est évoqué ici ou là, cela reste superficiel, et n'apporte pas grand-chose, ni au récit en question ni au lecteur.

S'il n'y avait pas eu l'humour de Stross, son écriture enlevée et pleine de clins d'œil tant à l'amateur éclairé de SF qu'au geek informatique ainsi que des scènes souvent amusantes en elles-mêmes, j'aurais eu bien du mal à aller jusqu'au bout. Reste que le monde mis en place, avec cette société de robots, est bien vu et bien décrit. Je pense en particulier à la ville sur rails qui circule en permanence autour de l'équateur de Mercure, réminiscence lointaine du Monde inverti de Christopher Priest, ou les vaisseaux qui permettent les voyages interplanétaires, avec les cabines première classe (comment sont les deuxièmes..?) de la taille d'une place dans un caveau de famille, mais où on peut quand même faire l'amour avec le capitaine-vaisseau. Hélas, cela ne suffit pas à en faire un livre qu'on va conseiller sans arrière-pensée, et encore moins un roman qui mérite le Hugo.

vendredi 10 avril 2009

Peter Watts : Vision aveugle (Blindsight)

J'ai abordé ce roman en sachant qu'il était spécial, et je me suis donc préparée en lisant d'abord les trois autres livres de l'auteur (Starfish, Maelstrom, et Behemoth) qui forment une suite et que j'aurais dû chroniquer ici — ce que je n'ai pas fait, les circonstances (indépendantes des romans, je précise) n'étant pas favorables.

Vision aveugle débute avec Siri Keeton qui se réveille de l'hibernation nécessaire aux longs voyages dans l'espace. Il apprend qu'il a dormi cinq ans de plus que prévu et n'est pas du tout là où il pensait arriver. L'intelligence artificielle, qui est en fait le capitaine du vaisseau, a dû changer de cap en cours de route. Siri va alors nous décrire, en des sections imbriquées, sa vie antérieure et les circonstances actuelles.

Il a fallu lui enlever la moitié du cerveau quand il était enfant pour guérir son épilepsie, ce qui a laissé de la place pour des ajouts et des implants divers qui feront de lui une personne nouvelle et différente. Il nous raconte ce qui a suivi, ses relations difficiles avec les autres enfants, avec les femmes, avec une femme en particulier. Il évoque son père, absent mais qui lui veut du bien, sa mère, qui ne sait pas comment faire avec un enfant qui n'est pas tout à fait comme elle l'aurait voulu et qui finira par fuir vers un paradis virtuel. On apprend que dans ce monde de l'avenir, les enfants sont faits sur mesure et que les humains peuvent se modifier eux-mêmes de multiples façons, ajuster le fonctionnement de leur cerveau, se transformer plus ou moins en cyborgs. Siri a donc pu surmonter son handicap et même acquérir des capacités toutes particulières, une sorte de sixième sens lui permettant de lire la “topologie” des gens et de savoir ce qu'ils pensent vraiment sans le dire, de pouvoir décrypter une situation sans nécessairement la comprendre, et de retransmettre ses lumières à d'autres qui sauront mieux que lui quoi en tirer. C'est un conduit, une sorte de traducteur automatique vivant. D'ailleurs, il nous dit explicitement que son récit est nécessairement une interprétation, ne serait-ce que du fait que ses coéquipiers s'expriment dans un mélange de plusieurs langues en même temps et parfois se contentent de gestes et de grognements, tellement les différents “langages” des hommes — et encore plus une langue unique — sont pauvres pour dire le monde.

Il nous raconte comment, un jour, on a vu les étoiles tomber. Ce n'était en fait que des milliers d'engins envoyés par quelqu'un ou quelque chose, quelque part, pour prendre une grande photo générale de la Terre. Puis on découvre un objet étrange dans la ceinture de Kuiper et on envoie un vaisseau avec un équipage de gens choisis parce qu'ils sont les mieux adaptés à la tâche qui leur incombe, bien qu'ils soient tous bien différents de l’humain de base. Siri Keeton en fait partie avec quelques autres bizarres : un biologiste quasiment intégré à son appareillage scientifique, une linguiste qui est en fait un corps avec quatre personnalités différentes qui montent à la surface à tour de rôle, et qui sont capables de faire un travail ensemble bien mieux que quatre personnes séparées, une femme soldat qui commande à une armée de robots fabriqués à la demande, et un vampire… Ce dernier est le résultat de la reconstruction d'une race cousine d'homo sapiens et disparue il y a bien longtemps, et qui a des capacités intellectuelles qui dépassent de loin celles des cousins simples sapiens qui lui ont survécu.

Il faut dire que ce vampire est le seul élément du livre qui m'a quelque peu dérangée. Tout est pourtant expliqué de façon parfaitement rationnelle : le vampire a évolué en même temps qu'homo sapiens mais, pour des raisons biologiques, il devait consommer son cousin régulièrement. Ce qui a été, entre autres, un des facteurs ayant abouti à sa disparition. Mais l'auteur s'est aussi largement amusé avec les clichés sur le sujet, en insistant de façon répétitive sur le fait que la simple vue d'un humain lui ouvre l'appétit, que son sourire montre ses dents pointues, et que la présence du prédateur déclenche chez ses proies naturelles un fort sentiment de malaise, même s'ils savent bien qu'en tant que responsable de la mission il ne va pas les manger. Malgré l'absence de tout élément surnaturel ou même mystérieux, je n'ai pas réussi à sortir le concept du carcan fantastique dans lequel il se trouve dans ma tête. D'où mon agacement, qui est essentiellement de ma faute.

Tout ça donne une histoire d'exploration spatiale, de découverte d'un artefact inconnu, très étrange et formidablement dangereux. La première moitié est une mise en place, où on découvre les personnages et l'univers où ils évoluent, et la deuxième est une succession de scènes d'action et de situations extraordinaires qui s'enchaînent à perdre haleine. Sur le plan de l'intrigue, c'est un scenario classique : l'homme peut-il espérer communiquer avec une intelligence extraterrestre ? Et peut-il espérer survivre à cette rencontre ?

Mais là n'est pas l'objet unique du roman, et de loin. Il y a par ailleurs, intimement mêlé au reste, une exploration magistrale de la nature et même de l'origine possible de la conscience et de l'intelligence, de la “volonté” et du “libre arbitre” (j'ai souvent pensé à certains textes de Greg Egan, dont "Monsieur Volition") et aussi de la nature de l'homme et du vivant. Par un auteur qui sait manifestement de quoi il parle. Watts va très loin dans sa réflexion, bien plus loin que beaucoup d'autres auteurs qui s'intéressent aux mêmes sujets. Son approche est aussi très différente car, pour lui, l'intelligence n'est pas liée à l'existence d'une “conscience de soi”. Cette dernière notion est souvent considérée comme l'élément essentiel qui nous définit mais, ici, se pose la question même de son utilité sur le plan de l'évolution. Être “conscient” coûte très cher en ressources neurologiques, ce n'est peut-être que la résultante d'une complexification toute naturelle, mais pas nécessairement un bon choix pour la survie de l'espèce. Et ce n'est pas non plus une voie obligatoire pour d'autres “intelligences”. Un être biologique peut être très intelligent, peut comprendre et agir sans en être “conscient” au sens que nous lui donnons habituellement. Ce que construisent les abeilles (leur nid avec des alvéoles hexagonales) et ce que construisent les hommes (des vaisseaux spatiaux, par exemple) ne sont que le résultat de processus naturels dont la nature reste intrinsèquement la même. Egan explore aussi largement la notion de “moi”, mais il l'extirpe rapidement du carcan du cerveau organique. Ici, j'ai l'impression que l'auteur considère que le “moi” n'est qu'un épiphénomène non obligatoire du fonctionnement du cerveau biologique et rien de plus. La transcendance éganienne n'y a pas de place.

L'auteur manie les concepts scientifiques à tour de bras, sans jamais passer par de longues et ennuyeuses explications. Ce sont les personnages, tous de haut niveau, qui discutent, tout naturellement, entre eux de ce qui se passe et de ce qu'ils font. Mais le résultat est que lecteur doit faire un effort sérieux pour garder la tête hors de l'eau. C'est de la "hard science" selon ma nouvelle définition : un texte qu'on ne peut vraiment apprécier que si on apporte soi-même de bonnes bases scientifiques à la lecture. En plus de l'exploration de concepts philosophiques et métaphysiques, l'auteur ne se gène pas, ici ou là, au détour d'une phrase, pour nous faire part de son sentiment sur des domaines variés : la psychiatrie actuelle, les relations familiales “obligatoires”, du concept de ce qui est “naturel” ou pas, et bien d'autres choses… Ce n'est pas original, mais c'est dit ici avec une simplicité directe rafraîchissante.

Le tout est complexe et dense. Au point que, après avoir tourné la dernière page, j'ai recommencé à la première. Car il était clair que j'étais passée à côté de trop de choses dans la première partie, n'ayant pas connaissance des éléments de la deuxième. Il m'arrive de temps en temps de me dire, à la fin d'un roman, qu'il faudrait que je le relise pour vraiment en tirer la substantifique moelle. Ici, c'était tellement criant que je l'ai fait immédiatement. C'est bien la première fois que ça m'arrive. Et la deuxième lecture — lente, avec souvent un retour en arrière sur quelques pages à la reprise — était encore meilleure que la première car j'étais moins perdue et j'ai donc pu mieux savourer le fond réel de la pensée de l'auteur. Un frère de Greg Egan en Science-Fiction, sans aucun doute. En nettement plus pessimiste.

J'ajouterai que, juste au moment où je finissais la deuxième lecture, l'édition française est arrivée. Je savais que la traduction avait été confiée à Gilles Goulet (paraît-il que c'est le spécialiste des textes difficiles). Par curiosité, j'ai lu quelques passages marquants en français. Je suis ravie de pouvoir vous dire que, pour ce que j'en ai vu, c'est tout à fait bien traduit et fidèle à l'original. Félicitations au traducteur ! Si vous êtes amateur d'une SF qui pense et donne à penser, vous n'avez plus d'excuses…

lundi 9 mars 2009

Michael Flynn : The January dancer

J'ai choisi de lire ce roman de Michael Flynn car une critique dans Locus le qualifiait de chef-d’œuvre. Une telle appréciation est à double tranchant car je partais avec de grandes espérances. Trop grandes sans doute.

Il s'agit d'un space opera baroque mais moderne qui se passe dans un avenir lointain où l'humanité a essaimé dans un des bras de la galaxie comportant beaucoup de systèmes solaires, et où les voyages supraluminiques sont possibles en passant par des voies “électriques”, des plis dans l'espace où, justement, la “vitesse de l'espace” a des qualités particulières permettant de voyager plus vite que la lumière sans enfreindre la règle édictée par le dieu Einstein (le dieu Newton est d'ailleurs aussi souvent cité et respecté dans les domaines qui le concernent…). Deux puissances se partagent le pouvoir sur les planètes habitées, une de chaque côté du Rift, une zone vide où il n'y a que peu de voies de passage. D'un côté la Confédération des Mondes du Centre, où se trouve malheureusement la vieille Terre, que certains voudraient “libérer”, de l'autre la Ligue de la Périphérie, mosaïque de planètes ou de groupes de planètes plus ou moins indépendantes, mais unies par le commerce, lui-même en grande partie entre les mains de l'ICC (Interstellar Cargo Company). Il s'y trouve aussi des mondes aux mœurs barbares qui n'ont d'autre but que de détruire et de piller, pratiquement pour le sport. Et des royaumes divers, avec leurs agents et leurs espions. Chaque côté constate que certains de leurs vaisseaux qui traversent le Rift ne reviennent pas et, bien entendu, chacun pense que c'est la faute de l'autre.

L'histoire commence lorsque le vaisseau marchand indépendant du capitaine Amos January tombe en panne et s'échoue sur un monde hors des sentiers battus. En essayant de réparer les dégâts, l'équipe découvre une salle contenant divers artefacts pré-humains, tous plus mystérieux les uns que les autres. Le seul qui peut être déplacé est un bloc de grès allongé de la taille d'un avant-bras, qui semble, bizarrement, changer de forme mais tellement lentement que l'œil ne peut voir de mouvement. Simplement, au bout d'un certain temps, il devient évident qu'il n'est plus comme il était avant. Il danse, en quelque sorte, mais à un rythme très très ralenti. January emporte ce bout de cailloux et se dit qu'il pourra sans doute le vendre à un collectionneur ou un autre. De fait, il le vend rapidement à une colonelle Jumdar qui travaille pour l'ICC et qui s'est retrouvée malgré elle à gouverner une planète ravagée par une guerre civile.

Puis des pirates attaquent la planète et volent le Danseur, sont eux-mêmes victime d'une attaque… de sorte que, rapidement, on ne sait plus trop où il est passé. En tout cas, plusieurs personnes de qualités et d'horizons très différents se mettent en tête de retrouver l'objet qui, selon une très vieille légende Terrienne, donnerait à celui qui le tient en main le pouvoir de se faire obéir sans discussion par quiconque entend sa voix.

Ainsi, on rencontre une série de personnages pittoresques et parfois attachants, et on suit leurs aventures à travers une société complexe et colorée. À partir d'un certain moment, les divers fils se rejoignent et quatre d'entre eux se retrouvent à former une petite bande bien décidée à récupérer le danseur sans qu'ils se soient vraiment mis d'accord sur qui le gardera à la fin…

Un des personnages principaux, et de loin le plus intéressant à mes yeux, se fait appeler le Fudir. C'est apparemment, du moins quand on le rencontre au début, un petit gangster dans un quartier malfamé de la planète Jehovah, qui se trouve être un nœud de communication central. Il se révèle avoir de multiples talents, des contacts un peu partout, et des buts qui ne sont pas très clairs. Du début à la fin, il ne cesse de se transformer et de n'être pas celui qu'on croit.

On découvre aussi un groupe un peu spécial, de type militaire, au service d'une des puissances qui font partie de la Ligue. Les “gradés” sont les “Hounds” (terme qui se traduit en général par “chien de chasse” alors qu'il s'agit en fait de la sous-catégorie des “chiens courants”). Ils ont un entraînement spécial et des dons tout particuliers qui font qu'ils sont craints et respectés partout où ils passent. Les aspirants sont des “pups”, des “chiots” et leur vocabulaire interne ainsi que la nature des relations interpersonnelles sont très “canins”.

Le roman est découpé en chapitres où l'histoire elle-même alterne avec des épisodes le plus souvent dans un bar où une harpiste discute avec un vieil homme balafré. La harpiste demande à l'homme de raconter l'histoire du Danseur ; ainsi environ un chapitre sur deux constituent en fait son récit. Elle a ses raisons de vouloir la connaître et veut aussi en faire un chant. On ne saura jamais le nom ni de l'un ni de l'autre, mais une lecture attentive permet de deviner — peut-être — leur identité.

Cette lecture attentive s'impose d'ailleurs pour comprendre les méandres de l'intrigue parfois complexe mais aussi pour comprendre tout court, car le langage utilisé, tant par le narrateur que par les personnages, est parfois un pidgin bizarre qui semble mélanger je ne sais quel dialecte irlandais avec des termes de langues diverses, certaines que j'ai reconnues, d'autres non. De plus, entre les espions et les fausses identités, il faut garder en tête plusieurs noms pour certains personnages, ce qui n'est pas toujours facile (du moins pour moi). Malgré ces difficultés supplémentaires, il est indéniable que ce langage spécial est un des aspects intéressant du roman et lui donne une saveur particulière. Bon courage au traducteur éventuel…

Finalement, ce livre m'a beaucoup rappelé quelques-uns des premiers romans de Iain M. Banks, en moins drôle, tant par l'utilisation permanente d'une langue à moitié inventée (inspirée, chez Banks de l'Écossais, ici de l'Irlandais) que par le rythme général et les personnages hauts en couleurs.

Je ne le qualifierai pas de “chef-d'œuvre”, mais c'est un livre agréable et intéressant, d'une qualité littéraire certaine. Il lui manque peut-être un je-ne-sais-quoi de “souffle”. Et aussi, à vouloir associer une intrigue compliquée, des personnages complexes, un univers très riches, l'auteur a peut-être eu les yeux plus gros que le ventre. Ou plutôt, c'est moi qui suis restée sur ma faim. Bien que ce soit rafraîchissant de trouver un roman qui a de la substance et qui ne soit pas un pavé gigantesque (il ne fait que 350 pages), il y a trop de choses non développées, non dites, ou du moins dont on ne connaît pas le devenir pour que j'aie pu refermer le livre avec un véritable sentiment de satisfaction final.

samedi 26 janvier 2008

Charles Stross : Aube d'acier (Iron sunrise)

Ce roman n'est pas vraiment une suite à Crépuscule d'acier (Singularity sky), bien qu'il se déroule dans le même univers un peu plus tard et avec quelques-uns des mêmes personnages.

Dans le premier, on a appris l'existence de l'Eschaton, une intelligence artificielle qui est née des systèmes informatiques de la Terre mais qui, en véritable singularité, a atteint une puissance dépassant l'entendement humain. Il pourrait se faire passer pour un dieu mais refuse de tomber si bas. Tout ce qu'il exige c'est que personne ne viole les lois de la causalité — avec le risque d'éliminer la naissance même de l'Eschaton —, ce qui implique en premier de ne pas voyager dans le temps, action qui devient envisageable avec l'arrivée du déplacement supraluminique, ce qui est le cas ici. À part ça, l'Eschaton a dispersé l'humanité sur des centaines de planètes à travers la galaxie et a fourni diverses merveilles technologiques, surtout des machines “cornes d'abondance” qui, grâce à la nanotechnologie, peuvent fabriquer quasiment n'importe quoi, et des traitements qui empêchent le vieillissement.

Martin Springfield et Rachel Mansour, qui se sont rencontrés dans Crépuscule d'acier, sont maintenant mariés et vivraient volontiers tranquillement sur la Terre pour se remettre de leurs aventures précédentes. Ils seront de nouveau ici sur le pont, mais quelque peu en arrière-plan.

Le personnage principal est une adolescente un peu rebelle, Victoria Strowger, qui se fait appeler Wednesday Shadowmist (Mercredi Brumedombre pour les anglophobes). Comme beaucoup de jeunes un peu solitaires, elle a un ami invisible depuis qu'elle est petite… sauf que le sien n'est pas imaginaire. Et il se nomme Herman. Ceux qui ont lu le précédent livre reconnaîtront immédiatement l'avatar de l'Eschaton qui accompagnait déjà Martin. Mercredi habite sur une station spatiale appartenant à une civilisation dont la planète principale, Moscou, a été détruite quand son soleil a explosé quelques années plus tôt. L'onde de choc de cette catastrophe va atteindre la station qui est en cours d'évacuation au début de l'histoire. La jeune fille découvre des papiers compromettants qui pourraient expliquer la destruction de Moscou dont le soleil n'est manifestement pas mort de causes naturelles. Elle se retrouve de ce fait la cible de gros méchants qui la poursuivent à travers la station quasi déserte mais, grâce aux enseignements de Herman pendant son enfance, elle arrive à leur échapper. Ses parents et son frère, par contre, y laissent leur peau, ce qui enflamme le cœur de l'adolescente d'un violent désir de vengeance. Avec l'aide de Herman, elle se trouve embarquée, en classe grand luxe, sur un vaisseau qui fait la tournée des divers mondes de cet univers.

Martin et Rachel, de leur côté, se voient confier une nouvelle mission pour sauver, comme d'habitude, des millions (des milliards ?) d'êtres innocents. En effet, les gens de Moscou, comme ça semble être la coutume, ont prévu un système de représailles au cas où il leur arriverait malheur. Des vaisseaux “lents” — du moins plus lents que la lumière —, porteurs d'armes de destruction massive sont en route pour la planète Nouvelle Dresde, rivale commerciale suspectée d'être à l'origine de l'explosion de leur soleil. Pour les arrêter, il faut que deux (ou trois) diplomates en exil lancent ensemble une commande spéciale. Ces mêmes diplomates peuvent aussi donner une autre commande qui rend la mission fatale définitivement irrévocable. Leur objectif est donc de trouver ces braves gens et de les convaincre de faire le bon choix. Le problème, c'est qu'ils sont en train de disparaître un par un, assassinés par on ne sait qui, une personne qui semble cependant voyager sur le même vaisseau que Mercredi.

Il y a aussi les ReMastered, très explicitement des Nazis à la sauce futuriste. Très très méchants, et même parmi ceux-là il y en a des plus méchants encore. Mais, heureusement pour nos héros, l'un d'entre eux a envie d'en sortir et se rebelle.

L'intrigue est plus facile à suivre que dans Crépuscule d'acier, mais aussi nettement moins originale. L'ambiance est, par moments, grandiose, galactique, à la Baxter, le ton rappelle parfois Sterling, et l'humour, un peu noir, un peu cynique est tout de Stross. L'histoire est par endroits palpitante, surtout vers la fin (les cinquante dernières pages) et m'a rappelé la “bonne vieille SF”, peut-être même carrément la grande époque des Fleuve noir (ce qu'on peut prendre comme compliment ou critique, selon son point de vue). Pourtant, curieusement, je me suis très largement ennuyée en lisant ce livre. J'ai même plusieurs fois hésité à l'abandonner. Je pense que le problème, c'est que Stross s’amuse, certes, et produit un feu d'artifice de trouvailles parfois ingénieuses — moins que dans le précédent, il faut le dire — mais qu'il ne fait que ça. Il y a peu de réflexion, peu du type de spéculation qui me branche et finalement, ça ne m'a guère intéressée. Maintenant, est-ce que j'étais mal lunée ? Possible. En fait, j'ai l'impression d'avoir une indigestion de space op et d'une SF que je trouve, disons-le, un peu primaire (n'oublions pas que j'ai lu trois Scalzi à la suite, juste avant !). Et ce qui aurait pu sans doute être un divertissement sympathique m'a surtout donné envie de, vite vite, lire autre chose de moins agité et de plus introspectif.

vendredi 4 janvier 2008

Charles Stross : Crépuscule d'acier (Singularity sky)

Si jamais la “singularité” au sens que lui donne Vernor Vinge se produisait vraiment, quelles en seraient les conséquences ? Certains imaginent la disparition pure et simple de l'humanité, d'autres penchent plutôt pour son élévation vers un état transhumain. Stross explore le sujet à sa manière au travers d'un roman complexe et flamboyant qui mélange la satire politique, une vision déjantée de l'avenir, le space opera… et même une histoire d'amour.

On apprend qu'au cours du vingt et unième siècle, il s'est passé quelque chose… l'apparition de l'Eschaton, une intelligence suprahumaine, originaire d'un avenir lointain et qui se dit notre descendant. Il est venu pour interdire toute violation de la causalité — ce qui se passe en pratique si lors d'un voyage vers le passé on modifie un événement qui s'est déjà produit — pour sauvegarder l'intégrité de l'univers et sa propre existence. Manifestement, la règle ne s'applique pas à lui-même car il a bien fallu qu'il l'enfreigne pour venir se mêler des affaires des humains de base. Mais passons. Pendant qu'il y est, il déplace les neuf dixièmes de la population de la Terre vers des planètes lointaines où ils doivent s'installer et se débrouiller. L'histoire se passe quelques milliers d'années dans l'avenir alors que les habitants de la Terre voyagent parmi les étoiles et ont renoué avec plus ou moins de bonheur avec les descendants des émigrés involontaires.

Une de ces sociétés s'appelle la Nouvelle République et a instauré un régime totalitaire apparemment inspiré de la Russie tsariste qui interdit toute technologie avancée (sauf pour raisons militaires). La population est maintenue à un niveau de vie genre fin du dix-neuvième. Ils ont néanmoins quelques colonies sur d'autres planètes, et l'une d'entre elles, Rochard's World, reçoit la visite d'étranges voyageurs, le Festival. Il s'agit d'une civilisation dont les habitants traversent les espaces intersidéraux sous une forme désincarnée, leur substance conservée sous forme d'information sur des supports pouvant voyager loin et longtemps sans inconvénient, et qui ne reprennent “vie” que lorsqu’ils ont trouvé un lieu qui les intéresse. Ils ne veulent qu'une chose : de l'information nouvelle, des histoires, de l'art, n'importe quoi d'original qui peut les distraire. Cette arrivée, pourtant paisible, entraîne un bouleversement absolu à tous les niveaux de la colonie car, en échange d'une bribe qui les amuse, ils exaucent tous les vœux des habitants. Le choc culturel est majeur. Sur la planète impériale, bien qu'on ne sache pas trop ce qui se passe, on considère qu'il s'agit de toute évidence d'une attaque en règle et tout se met en branle pour reconquérir les lieux. L'ennui, c'est que, d'une part, les militaires n'ont pas la moindre idée de la nature du Festival et de ses capacités, et d'autre part, le plan de bataille qu'ils ont concocté risque de produire une violation de la causalité, ce que l'Eschaton a expressément interdit sous menace de représailles plus que sévères.

En fait, l'histoire est compliquée, confuse même, surtout au début et j'ai mis bien cent pages (sur trois cents) à commencer à comprendre ce qui se passait. Les deux principaux protagonistes, Rachel Mansour et Martin Springfield, sont à peu près clairs tout au long, mais de nombreux autres personnages au nom à consonance russe ou allemande sont restés longtemps — pour certains jusqu'à la fin — complètement brouillés dans mon esprit. J'ai dû plusieurs fois retourner en arrière pour saisir qui était qui.

Malgré cela, une fois entrée dans l'histoire, car il y en a une, avec des intrigues, des bagarres, des personnes qui ne sont pas ce qu'elles paraissent… j'ai suivi les aventures de Rachel et Martin avec plaisir. Il faut dire que l'inventivité de Stross est superlative et que certaines scènes sont stupéfiantes. Sans parler de son humour.

En conclusion, un livre avec des imperfections certaines — pardonnables, car il s'agit en fait d'un premier roman, mais dont les qualités sont suffisantes pour que, sans attendre, j'entreprenne la suite, dans Iron Sunrise (Aube d'acier).

P.S. Je compatis d'avance avec le traducteur si un jour il y en a un.

P.P.S. Francis me signale dans le commentaire ci-dessous que ce livre est en fait traduit ! Si j'avais vérifié dans exliibris, je l'aurai su : Crépuscule d'acier. Je compatis donc avec Xavier Spinat a posteriori.

mardi 1 janvier 2008

John Scalzi : la Dernière colonie (the Last colony)

Après le Vieil homme et la guerre et les Brigades fantômes, voici le troisième volet de cette série de SF militariste.

Nous retrouvons le personnage principal du premier roman, John Perry, et sa dulcinée, la superhéroïne Jane Sagan. Ils sont tous deux à la retraite depuis quelques années avec un nouveau corps “normal” sans modifications et une fille adoptive adolescente, Zoë. Leur petite vie tranquille est — heureusement pour le roman — perturbée quand un officier du Département de la colonisation les approche avec une offre qu'ils ne peuvent refuser. Il s'agit de diriger un groupe de colons qui vont partir pour une planète habitable, Roanoke.

Certes, le projet est de coloniser un nouveau monde, mais le vrai but est en fait ailleurs, en rapport avec des imbroglios politiques nombreux et des projets militaires hardis. L'Union coloniale (la branche expansionniste de l'Humanité) est en conflit avec le Conclave, groupement de mondes “extraterrestres” qui ont décrété qu'ils étaient les seuls à avoir le droit de coloniser. Il y a donc un anti-Conclave, plus ou moins secret, et des espèces qui se veulent indépendantes, des hommes fidèles à un groupe ou à un autre, ou quelque part entre les deux. Et Roanoke n'est qu'un pion dans un jeu qui la dépasse, avec des joueurs qui n'hésitent pas à mettre la vie de milliers d'innocents en péril.

John Perry et sa femme Jane cherchent à organiser au mieux la colonie — pas commode compte tenu qu'elle est composée de façon très inhabituelle avec des gens venant de dix mondes différents — et à déjouer les manigances des militaires de l'Union coloniale. Dès l'arrivée, ils apprennent qu'ils doivent observer un silence radio total pour ne pas être repérés par le Conclave qui ne manquerait pas de les éliminer sommairement, ce qui implique l'abandon de toute technologie avancée. Heureusement, parmi les colons se trouve un groupe, les Mennonites, qui depuis longtemps ont choisi la vie simple, et qui vont donc pouvoir montrer aux autres comment se débrouiller comme dans le bon vieux temps.

La petite Zoë a une position particulière, car elle est la fille du traître Boutin (vu dans les Brigades fantômes) lequel a permi à une espèce, les Obins, d'accéder à la conscience. De sorte que, pour les Obins, elle est pratiquement une déité, en tant que fille de leur dieu. Et pendant toute l'histoire, elle est accompagnée de deux Obins qui ont pour mission d'éviter qu'il ne lui arrive malheur. Ce joyeux trio est source d'amusement, de surprises et même d'intérêt pendant tout le roman.

Donc, un roman lisible, pas ennuyeux, avec quelques idées. L'auteur avait sans doute, entre autres, le désir d'explorer les conséquences d'une politique impérialiste, où tout se résume finalement à des luttes de pouvoir, mais ça on le savait déjà… Scalzi a un certain humour et écrit de bons dialogues. Mais j'ai trouvé un certain nombre de défauts un peu trop évidents. D'abord un épisode dans la première moitié, avec l'attaque d'indigènes qui ressemblent à des loups-garous, et qui sont peut-être intelligents. Je dis "peut-être" parce qu'on n'en entend plus parler dans la deuxième moitié du roman. Bizarre. Puis quelques deus ex machina vers la fin. Ce n'est pas rare — ni totalement rédhibitoire — en SF, mais c'est quand même souvent un signe de faiblesse de l'intrigue. Enfin, les moments d'introspection des personnages portent souvent sur la problématique de leur “humanité”. Quand on est modifié, que son ADN a été trafiqué, pour être “plus” qu'un humain normal, on est, et on se sent finalement “moins” humain. Ce qui semble leur poser problème… hmmm.

Il y a aussi, sans un volume séparé, the Sagan diary, longue nouvelle qui décrit le dialogue interne de Jane Sagan à travers les deux premiers livres de la série. Totalement illisible si on ne les a pas lu, et encore, même là, d'un intérêt moyen.

J'apprends, après avoir tout fini, que Scalzi s'est laissé aller à écrire un quatrième volet, l'histoire de Zoë. Vais-je succomber ? Pas sûr.

John Scalzi : les Brigades fantômes (the Ghost brigades)

Ce deuxième volume de la série est dans la droite ligne du premier. Sans l'élément de surprise, car l'univers décrit est le même, et l'un des personnages principaux aussi. Les brigades fantômes du titre ont également déjà été introduites. Dans l'armée “régulière”, les recrues sont des volontaires de soixante-quinze ans, mais ici, ce sont des corps créés à partir de l'ADN de ceux qui, bien qu'ayant déclaré qu'ils signeraient à l'âge réglementaire, sont morts avant la date fatidique. Lorsqu'ils ont atteint leur maturité, en seize mois, ces corps sont donc “réveillés” et découvrent le monde sans aucun souvenir d'une vie antérieure. Ils sont aidés par un implant cérébral, le BrainPal, mais leur personnalité reste un tantinet infantile malgré tout. À dix ans, ce sont donc des vétérans… Les soldats “normaux” étaient déjà très améliorés par rapport à la triste condition de leur corps d'origine, mais ceux-ci profitent à fond d'améliorations techniques encore supérieures. Ils sont plus rapides, plus forts et communiquent entre eux de façon quasi télépathique bien plus vite que ce qui est possible pour les autres.

J'avais dit, dans mon billet sur le Vieil homme et la guerre, que toute la construction sociale était un peu difficile à avaler. Curieusement, les explications qui auraient été alors bienvenues sont données ici dès le début, lors du prologue conçu pour ceux qui n'ont pas lu le premier.

On suit un groupe de seize “nouveau-nés” depuis leur réveil, à travers leurs premiers pas et leur entraînement, puis lors de diverses missions où leur nombre chute drastiquement. Un de ces soldats, Jared Dirac, est spécial : il a été créé pour héberger la conscience d'un certain Charles Boutin, génie en matière de transfert de conscience mais qui est passé, on ne sait pourquoi, à l'ennemi. En le mettant dans un corps tout neuf, les militaires de la Force de défense coloniale s'imaginent qu'ils pourront l'interroger et peut-être apprendre pourquoi le Boutin original a trahi et ce qu'il est en train de tramer là où il est, lieu qu'ils espèrent aussi découvrir. Boutin est parti en faisant croire à un suicide mais dans le feu de l'action a omis d'effacer l'enregistrement de sa conscience qui est restée dans une machine. Malheureusement, le transfert de celle-ci ne se passe pas comme prévu et le corps se réveille comme n'importe quel soldat de ce type, sans aucune mémoire. On décide alors de l'intégrer normalement à la Brigade fantôme comme il l'aurait été s'il n'y avait pas eu le projet Boutin, tout en le mettant sous les ordres d'un officier de confiance, Jane Sagan, qu'on a vue dans le précédent volume, pour qu'il soit tout particulièrement surveillé. Bien vu, car la conscience de Boutin se réveille progressivement dans le cerveau de Jared et s'intègre petit à petit à la personnalité naissante et indépendante de celui-ci. C'est là tout l'intérêt — et même le seul — de ce livre, par ailleurs rempli des mêmes clichés et des mêmes aventures militaristes que le premier. La nature de la conscience et de la personnalité, que devient le sentiment d'être “soi” quand une autre conscience est en train de se fondre dans la sienne, voilà des sujets intéressants et explorés de façon assez habile. Pas avec une grande subtilité ni très en profondeur, mais suffisamment pour garder mon intérêt jusqu'à la fin malgré les bagarres et les tueries répétitives qui m'ont rapidement ennuyée. Sans parler des motivations simplistes des divers protagonistes. Et suffisamment pour que je passe au suivant, the Last colony.

vendredi 10 août 2007

Kage Baker : the Graveyard game

Dans les premier et troisième volumes de la série que j'appelle la Compagnie ou Dr Zeus, l'histoire était racontée du point de vue de Mendoza la botaniste (In the garden of Iden et Mendoza in Hollywood), dans le deuxième (Sky coyote) c'était Joseph le narrateur, et c'est de nouveau lui qui parle dans ce quatrième épisode. Il s'adresse à son “père”, celui qui l'a recruté il y a plusieurs milliers d'années.

Le rideau se lève en 1996, là où Mendoza, son compagnon Einar et leurs chevaux sont apparus après avoir fait un bond réputé impossible vers l'avenir. Ils sont manifestement attendus et renvoyés dare-dare vers l'année 1862, sous les yeux stupéfaits de Lewis, immortel spécialisé en littérature et amoureux en secret de Mendoza, qui comprend que tout n'est pas pour le mieux et qui cherche à la prévenir, mais en vain. Lewis, qui sait qu'elle a disparu après l'épisode catastrophique qui clôt le volume trois, contacte Joseph et, d'un commun accord, ils décident de tout faire pour la retrouver et, par la même occasion, d'essayer de savoir ce que deviennent les immortels qui ne sont plus utiles à la Compagnie et dont personne n'entend plus jamais parler. Parmi lesquels il y a Budu, le “père” de Joseph, qui aurait eu une carrière particulièrement peu reluisante avant de disparaître. Bien qu'il n'apparaisse à aucun moment, l'ombre de l'étrange amoureux anglais de Mendoza plane en permanence, car Lewis est devenu obsédé par son histoire qu'il assemble patiemment bribe par bribe, puis qu'il invente complètement en écrivant un roman dans le roman.

Ensemble ou séparément, ils vont sillonner le monde pendant plus de deux siècles, ce qui sera l'occasion de retrouver certains personnages vus ou entrevus dans les trois premiers romans et de visiter l'Angleterre, la France, le Maroc, divers endroits de ce qui fut les États-Unis, dont la Californie maintenant indépendante. Tout le roman tourne autour de ces quêtes particulières (qu'est devenue Mendoza, où est Budu, qui est Nicolas Harpole/Edward Elton Bell Fairfax), mais la vraie question concerne les actions et motivations véritables de la Compagnie. Et aussi ce qui va se passer en 2355, date au-delà de laquelle les immortels ne savent plus rien, et qui marque, on le pense, la fin de la mission collective des cyborgs.

Les énigmes déjà en place ne sont guère élucidées et de nouveaux mystères surgissent, dont l'existence de petits êtres sinistres, peut-être pas tout à fait humains, qui détiennent des secrets technologiques apparemment supérieurs par certains côtés à ceux que possèdent les gens de Dr Zeus eux-mêmes. Des factions se forment parmi les immortels, et on entre dans une période de suspicion et de traîtrise, rendue particulièrement délicate du fait des moyens d'observation et de contrôle dont disposent les uns et les autres. Joseph et Lewis, par leur obstination — mais aussi peut-être parce qu'ils sont manipulés —, découvrent des choses sur l'origine et l'organisation de la Compagnie qui vont les mettre en danger… de mort.

La vision que nous donne l'auteur du monde en 2026, en 2142, puis en 2275 est très fragmentaire, comme si l'extrapolation ne l'intéressait que pour ce qu'elle permet de satire sociale. Certes, il y a eu des guerres, des épidémies, des catastrophes naturelles, et les problèmes d'énergie ont été résolus par la fusion froide et l'antigravité, mais on ne s'attarde guère sur ces choses banales… Ce qui l'amuse plus, c'est de décrire l'évolution des mœurs : dans certains pays, il est interdit de consommer de la viande et des laitages au nom des droits des animaux, et aussi de l'alcool, des sucreries, du chocolat. D'où quelques petits épisodes comiques où les humains “normaux” paraissent, comme précédemment, assez ridicules. Mais en fait, l'avenir dépeint est plutôt noir, surtout pour les cyborgs pour lesquels l'immortalité ne serait finalement pas une si belle affaire que ça.

Ce quatrième volume n'est absolument pas lisible indépendamment car il repose entièrement sur le contexte et les événements décrits dans ceux qui précédent. Il approfondit certes quelques personnages et présente un certain nombre de péripéties et d'aventures fort habilement racontées mais il fait surtout avancer la métahistoire, celle de l'ensemble de la série, plutôt qu'une intrigue propre au roman. Alors que je l'ai lu avec un intérêt constant, arrivée à la dernière page je n'ai pas du tout eu le sentiment d'avoir terminé quelque chose. D'ailleurs, ce n'est pas terminé…

samedi 4 août 2007

Kage Baker : Mendoza in Hollywood

Voici donc le troisième volume de la Compagnie après Dans le jardin d'Iden et Coyote Céleste. Je vois tout de suite un problème avec ce genre d'entreprise. Si on lit chaque roman d'une telle série lors de sa parution, ça fait un livre par an, parfois même un tous les deux ou trois ans seulement. Alors qu'en fait c'est une seule histoire, avec certes des méandres mais une intrigue centrale unique, néanmoins. Si je sais d'avance qu'il s'agit d'une série, j'attends d'avoir tous les volumes avant de commencer afin de pouvoir les lire à la suite sans interruption. Pour celle-ci, comme je ne m'y suis intéressée qu'à la parution du cinquième ou sixième, j'ai pu les acheter presque tous en même temps. Parfois, chaque roman ne tient pas trop mal la route tout seul, même si on y perd toujours un peu de ne pas avoir l'entier contexte. Mais j'ai l'impression que, pour ce cas particulier, ça fait une sérieuse différence. Par curiosité, j'ai parcouru quelques critiques de Mendoza in Hollywood rédigées en 2000 ou 2001 lors de sa publication. Quand les rédacteurs n'avaient lu qu'un seul des deux premiers, ou pire aucun, les avis, tout en étant plutôt favorables, étaient mitigés quand même. Évidemment. Ce n'est finalement qu'un chapitre dans un grand tout et le lire autrement est bien dommage. L'autre problème est celui de la traduction. Si les deux premiers ont trouvé preneur, à partir du troisième c'est fini. La collection n'existe plus et aucun autre éditeur ne s'y est intéressé. Il faut dire que, dans le cas présent, c'est mieux pour les lecteurs d'avoir été lachés à la fin du deuxième. Il y a quand même une fin relativement satisfaisante, sur le plan romanesque s'entend.

Mais revenons-en à notre histoire qui continue donc. Comme pour le premier, c'est Mendoza la botaniste qui raconte, sous la forme d'une transcription de son témoignage à propos des circonstances qui l'ont amenée à tuer sept personnes. Après être restée plus de cent cinquante ans plus ou moins toute seule dans la nature, ce qui lui convenait très bien, la voilà de nouveau avec une mission parmi les mortels. Cela se passe en Californie, près de Los Angeles, à l'endroit qui sera, dans quelques dizaines d'années, Hollywood. Mais en 1862, ce n'est pas encore grand-chose : quelques villages reliés par des chemins sur lesquels passent des diligences. Mendoza et ses acolytes cyborgs sont installés dans une auberge de relais. Il y a Porfirio, chargé de la sécurité et des questions techniques ; Einar, zoologiste et grand amateur de cinéma muet ; Oscar, anthropologue, mais aussi vendeur ambulant, rôle qui l'aide à avoir des contacts avec les habitants pour ses études ; Imarte, anthropologue également, qu'on a déjà rencontrée précédemment, et qui joue la prostituée pour entrer dans la confidence de ses clients ; Juan Bautista, ornithologue de dix-sept ans pour qui c'est la première mission. On apprend comment ils vivent, les problèmes qu'ils rencontrent, du fait de la violence ordinaire et quotidienne qui est la règle parmi les habitants du lieu (tout le monde est armé et on tire pour un oui ou pour un non), mais aussi du fait du climat, tantôt des pluies torrentielles et des inondations, ensuite une sécheresse qui aboutit à ce que Mendoza n'ait plus grand-chose de botanique à étudier. On voit aussi comment ils s'amusent, par exemple en regardant des films du début du XXe siècle, ce qui m'a obligée de me documenter sur le sujet — rien de plus facile avec Wikipedia — pour comprendre quelque chose. Pendant ce temps, dans d'autres parties du pays, c'est la guerre civile, et, sur place il se trame des conspirations diverses, dont une pour permettre aux Britanniques de reprendre la Californie.

Quelques épisodes s'insèrent dans l'histoire plus globale de la Compagnie. Un incident en particulier ouvre de nouvelles perspectives et pose de nouvelles questions sur ce monde. Mendoza et Einar partent en exploration dans une zone réputée “étrange”. Et, effectivement, un événement censé être impossible se produit : avec leurs chevaux, ils se trouvent propulsés dans l'avenir, en 1996 plus précisément, où ils sont promptement récupérés par les cyborgs locaux et renvoyés à leur temps d'origine. Un autre épisode concerne Porfirio qui, contrairement à toutes les règles de la Compagnie, a gardé des liens avec sa vraie famille biologique, qu'il protège tant bien que mal à travers les siècles. Enfin, dans la dernière partie du livre on apprend ce qui a provoqué la tragédie pour laquelle Mendoza se trouve manifestement en jugement : alors que toute la flore a succombé à la sécheresse et qu'elle s'ennuie sérieusement, alors que ses collègues sont partis s'occuper de leurs affaires chacun de leur côté, voici qu'un homme arrive à l'auberge où elle est seule. Et cet homme est le sosie parfait — physiquement et psychologiquement — de son amoureux du XVIe siècle qu'elle n'a jamais oublié. De nouveau sous le charme, elle laisse tout tomber pour le suivre dans une aventure mystérieuse, faite d'espions et de traîtres, et qui, on s'en doute, se terminera fort mal.

C'est donc une grande fresque qui se déroule très lentement — on n'en voit qu'un petit bout par livre — à propos de la Compagnie elle-même, ses origines, ses objectifs et ses motivations, avoués et cachés. C'est aussi la vie quotidienne à travers les âges de quelques protagonistes qu'on suit, parfois de près, parfois de loin, mais qui sont tous fort bien campés et intéressants. Le tout enveloppé dans la prose bien enlevée de l'auteur qui, au passage, nous fait part de son opinion — peu flatteuse — sur les hommes mortels et leurs agissements.

Je passe au chapitre — je veux dire au roman — suivant : the Graveyard game