Google  
     
 
Vous êtes ici : Quarante-Deux Cosmos privés velléitaire et fantasque

velléitaire et fantasque

Un journal à parution kantonpeusuelle, et quelques photos…

samedi 26 janvier 2008

Charles Stross : Aube d'acier (Iron sunrise)

Ce roman n'est pas vraiment une suite à Crépuscule d'acier (Singularity sky), bien qu'il se déroule dans le même univers un peu plus tard et avec quelques-uns des mêmes personnages.

Dans le premier, on a appris l'existence de l'Eschaton, une intelligence artificielle qui est née des systèmes informatiques de la Terre mais qui, en véritable singularité, a atteint une puissance dépassant l'entendement humain. Il pourrait se faire passer pour un dieu mais refuse de tomber si bas. Tout ce qu'il exige c'est que personne ne viole les lois de la causalité — avec le risque d'éliminer la naissance même de l'Eschaton —, ce qui implique en premier de ne pas voyager dans le temps, action qui devient envisageable avec l'arrivée du déplacement supraluminique, ce qui est le cas ici. À part ça, l'Eschaton a dispersé l'humanité sur des centaines de planètes à travers la galaxie et a fourni diverses merveilles technologiques, surtout des machines “cornes d'abondance” qui, grâce à la nanotechnologie, peuvent fabriquer quasiment n'importe quoi, et des traitements qui empêchent le vieillissement.

Martin Springfield et Rachel Mansour, qui se sont rencontrés dans Crépuscule d'acier, sont maintenant mariés et vivraient volontiers tranquillement sur la Terre pour se remettre de leurs aventures précédentes. Ils seront de nouveau ici sur le pont, mais quelque peu en arrière-plan.

Le personnage principal est une adolescente un peu rebelle, Victoria Strowger, qui se fait appeler Wednesday Shadowmist (Mercredi Brumedombre pour les anglophobes). Comme beaucoup de jeunes un peu solitaires, elle a un ami invisible depuis qu'elle est petite… sauf que le sien n'est pas imaginaire. Et il se nomme Herman. Ceux qui ont lu le précédent livre reconnaîtront immédiatement l'avatar de l'Eschaton qui accompagnait déjà Martin. Mercredi habite sur une station spatiale appartenant à une civilisation dont la planète principale, Moscou, a été détruite quand son soleil a explosé quelques années plus tôt. L'onde de choc de cette catastrophe va atteindre la station qui est en cours d'évacuation au début de l'histoire. La jeune fille découvre des papiers compromettants qui pourraient expliquer la destruction de Moscou dont le soleil n'est manifestement pas mort de causes naturelles. Elle se retrouve de ce fait la cible de gros méchants qui la poursuivent à travers la station quasi déserte mais, grâce aux enseignements de Herman pendant son enfance, elle arrive à leur échapper. Ses parents et son frère, par contre, y laissent leur peau, ce qui enflamme le cœur de l'adolescente d'un violent désir de vengeance. Avec l'aide de Herman, elle se trouve embarquée, en classe grand luxe, sur un vaisseau qui fait la tournée des divers mondes de cet univers.

Martin et Rachel, de leur côté, se voient confier une nouvelle mission pour sauver, comme d'habitude, des millions (des milliards ?) d'êtres innocents. En effet, les gens de Moscou, comme ça semble être la coutume, ont prévu un système de représailles au cas où il leur arriverait malheur. Des vaisseaux “lents” — du moins plus lents que la lumière —, porteurs d'armes de destruction massive sont en route pour la planète Nouvelle Dresde, rivale commerciale suspectée d'être à l'origine de l'explosion de leur soleil. Pour les arrêter, il faut que deux (ou trois) diplomates en exil lancent ensemble une commande spéciale. Ces mêmes diplomates peuvent aussi donner une autre commande qui rend la mission fatale définitivement irrévocable. Leur objectif est donc de trouver ces braves gens et de les convaincre de faire le bon choix. Le problème, c'est qu'ils sont en train de disparaître un par un, assassinés par on ne sait qui, une personne qui semble cependant voyager sur le même vaisseau que Mercredi.

Il y a aussi les ReMastered, très explicitement des Nazis à la sauce futuriste. Très très méchants, et même parmi ceux-là il y en a des plus méchants encore. Mais, heureusement pour nos héros, l'un d'entre eux a envie d'en sortir et se rebelle.

L'intrigue est plus facile à suivre que dans Crépuscule d'acier, mais aussi nettement moins originale. L'ambiance est, par moments, grandiose, galactique, à la Baxter, le ton rappelle parfois Sterling, et l'humour, un peu noir, un peu cynique est tout de Stross. L'histoire est par endroits palpitante, surtout vers la fin (les cinquante dernières pages) et m'a rappelé la “bonne vieille SF”, peut-être même carrément la grande époque des Fleuve noir (ce qu'on peut prendre comme compliment ou critique, selon son point de vue). Pourtant, curieusement, je me suis très largement ennuyée en lisant ce livre. J'ai même plusieurs fois hésité à l'abandonner. Je pense que le problème, c'est que Stross s’amuse, certes, et produit un feu d'artifice de trouvailles parfois ingénieuses — moins que dans le précédent, il faut le dire — mais qu'il ne fait que ça. Il y a peu de réflexion, peu du type de spéculation qui me branche et finalement, ça ne m'a guère intéressée. Maintenant, est-ce que j'étais mal lunée ? Possible. En fait, j'ai l'impression d'avoir une indigestion de space op et d'une SF que je trouve, disons-le, un peu primaire (n'oublions pas que j'ai lu trois Scalzi à la suite, juste avant !). Et ce qui aurait pu sans doute être un divertissement sympathique m'a surtout donné envie de, vite vite, lire autre chose de moins agité et de plus introspectif.

vendredi 4 janvier 2008

Charles Stross : Crépuscule d'acier (Singularity sky)

Si jamais la “singularité” au sens que lui donne Vernor Vinge se produisait vraiment, quelles en seraient les conséquences ? Certains imaginent la disparition pure et simple de l'humanité, d'autres penchent plutôt pour son élévation vers un état transhumain. Stross explore le sujet à sa manière au travers d'un roman complexe et flamboyant qui mélange la satire politique, une vision déjantée de l'avenir, le space opera… et même une histoire d'amour.

On apprend qu'au cours du vingt et unième siècle, il s'est passé quelque chose… l'apparition de l'Eschaton, une intelligence suprahumaine, originaire d'un avenir lointain et qui se dit notre descendant. Il est venu pour interdire toute violation de la causalité — ce qui se passe en pratique si lors d'un voyage vers le passé on modifie un événement qui s'est déjà produit — pour sauvegarder l'intégrité de l'univers et sa propre existence. Manifestement, la règle ne s'applique pas à lui-même car il a bien fallu qu'il l'enfreigne pour venir se mêler des affaires des humains de base. Mais passons. Pendant qu'il y est, il déplace les neuf dixièmes de la population de la Terre vers des planètes lointaines où ils doivent s'installer et se débrouiller. L'histoire se passe quelques milliers d'années dans l'avenir alors que les habitants de la Terre voyagent parmi les étoiles et ont renoué avec plus ou moins de bonheur avec les descendants des émigrés involontaires.

Une de ces sociétés s'appelle la Nouvelle République et a instauré un régime totalitaire apparemment inspiré de la Russie tsariste qui interdit toute technologie avancée (sauf pour raisons militaires). La population est maintenue à un niveau de vie genre fin du dix-neuvième. Ils ont néanmoins quelques colonies sur d'autres planètes, et l'une d'entre elles, Rochard's World, reçoit la visite d'étranges voyageurs, le Festival. Il s'agit d'une civilisation dont les habitants traversent les espaces intersidéraux sous une forme désincarnée, leur substance conservée sous forme d'information sur des supports pouvant voyager loin et longtemps sans inconvénient, et qui ne reprennent “vie” que lorsqu’ils ont trouvé un lieu qui les intéresse. Ils ne veulent qu'une chose : de l'information nouvelle, des histoires, de l'art, n'importe quoi d'original qui peut les distraire. Cette arrivée, pourtant paisible, entraîne un bouleversement absolu à tous les niveaux de la colonie car, en échange d'une bribe qui les amuse, ils exaucent tous les vœux des habitants. Le choc culturel est majeur. Sur la planète impériale, bien qu'on ne sache pas trop ce qui se passe, on considère qu'il s'agit de toute évidence d'une attaque en règle et tout se met en branle pour reconquérir les lieux. L'ennui, c'est que, d'une part, les militaires n'ont pas la moindre idée de la nature du Festival et de ses capacités, et d'autre part, le plan de bataille qu'ils ont concocté risque de produire une violation de la causalité, ce que l'Eschaton a expressément interdit sous menace de représailles plus que sévères.

En fait, l'histoire est compliquée, confuse même, surtout au début et j'ai mis bien cent pages (sur trois cents) à commencer à comprendre ce qui se passait. Les deux principaux protagonistes, Rachel Mansour et Martin Springfield, sont à peu près clairs tout au long, mais de nombreux autres personnages au nom à consonance russe ou allemande sont restés longtemps — pour certains jusqu'à la fin — complètement brouillés dans mon esprit. J'ai dû plusieurs fois retourner en arrière pour saisir qui était qui.

Malgré cela, une fois entrée dans l'histoire, car il y en a une, avec des intrigues, des bagarres, des personnes qui ne sont pas ce qu'elles paraissent… j'ai suivi les aventures de Rachel et Martin avec plaisir. Il faut dire que l'inventivité de Stross est superlative et que certaines scènes sont stupéfiantes. Sans parler de son humour.

En conclusion, un livre avec des imperfections certaines — pardonnables, car il s'agit en fait d'un premier roman, mais dont les qualités sont suffisantes pour que, sans attendre, j'entreprenne la suite, dans Iron Sunrise (Aube d'acier).

P.S. Je compatis d'avance avec le traducteur si un jour il y en a un.

P.P.S. Francis me signale dans le commentaire ci-dessous que ce livre est en fait traduit ! Si j'avais vérifié dans exliibris, je l'aurai su : Crépuscule d'acier. Je compatis donc avec Xavier Spinat a posteriori.

mardi 1 janvier 2008

John Scalzi : the Last colony

Après le Vieil homme et la guerre et les Brigades fantômes, voici le troisième volet de cette série de SF militariste.

Nous retrouvons le personnage principal du premier roman, John Perry, et sa dulcinée, la superhéroïne Jane Sagan. Ils sont tous deux à la retraite depuis quelques années avec un nouveau corps “normal” sans modifications et une fille adoptive adolescente, Zoë. Leur petite vie tranquille est — heureusement pour le roman — perturbée quand un officier du Département de la colonisation les approche avec une offre qu'ils ne peuvent refuser. Il s'agit de diriger un groupe de colons qui vont partir pour une planète habitable, Roanoke.

Certes, le projet est de coloniser un nouveau monde, mais le vrai but est en fait ailleurs, en rapport avec des imbroglios politiques nombreux et des projets militaires hardis. L'Union coloniale (la branche expansionniste de l'Humanité) est en conflit avec le Conclave, groupement de mondes “extraterrestres” qui ont décrété qu'ils étaient les seuls à avoir le droit de coloniser. Il y a donc un anti-Conclave, plus ou moins secret, et des espèces qui se veulent indépendantes, des hommes fidèles à un groupe ou à un autre, ou quelque part entre les deux. Et Roanoke n'est qu'un pion dans un jeu qui la dépasse, avec des joueurs qui n'hésitent pas à mettre la vie de milliers d'innocents en péril.

John Perry et sa femme Jane cherchent à organiser au mieux la colonie — pas commode compte tenu qu'elle est composée de façon très inhabituelle avec des gens venant de dix mondes différents — et à déjouer les manigances des militaires de l'Union coloniale. Dès l'arrivée, ils apprennent qu'ils doivent observer un silence radio total pour ne pas être repérés par le Conclave qui ne manquerait pas de les éliminer sommairement, ce qui implique l'abandon de toute technologie avancée. Heureusement, parmi les colons se trouve un groupe, les Mennonites, qui depuis longtemps ont choisi la vie simple, et qui vont donc pouvoir montrer aux autres comment se débrouiller comme dans le bon vieux temps.

La petite Zoë a une position particulière, car elle est la fille du traître Boutin (vu dans les Brigades fantômes) lequel a permi à une espèce, les Obins, d'accéder à la conscience. De sorte que, pour les Obins, elle est pratiquement une déité, en tant que fille de leur dieu. Et pendant toute l'histoire, elle est accompagnée de deux Obins qui ont pour mission d'éviter qu'il ne lui arrive malheur. Ce joyeux trio est source d'amusement, de surprises et même d'intérêt pendant tout le roman.

Donc, un roman lisible, pas ennuyeux, avec quelques idées. L'auteur avait sans doute, entre autres, le désir d'explorer les conséquences d'une politique impérialiste, où tout se résume finalement à des luttes de pouvoir, mais ça on le savait déjà… Scalzi a un certain humour et écrit de bons dialogues. Mais j'ai trouvé un certain nombre de défauts un peu trop évidents. D'abord un épisode dans la première moitié, avec l'attaque d'indigènes qui ressemblent à des loups-garous, et qui sont peut-être intelligents. Je dis "peut-être" parce qu'on n'en entend plus parler dans la deuxième moitié du roman. Bizarre. Puis quelques deus ex machina vers la fin. Ce n'est pas rare — ni totalement rédhibitoire — en SF, mais c'est quand même souvent un signe de faiblesse de l'intrigue. Enfin, les moments d'introspection des personnages portent souvent sur la problématique de leur “humanité”. Quand on est modifié, que son ADN a été trafiqué, pour être “plus” qu'un humain normal, on est, et on se sent finalement “moins” humain. Ce qui semble leur poser problème… hmmm.

Il y a aussi, sans un volume séparé, the Sagan diary, longue nouvelle qui décrit le dialogue interne de Jane Sagan à travers les deux premiers livres de la série. Totalement illisible si on ne les a pas lu, et encore, même là, d'un intérêt moyen.

J'apprends, après avoir tout fini, que Scalzi s'est laissé aller à écrire un quatrième volet, l'histoire de Zoë. Vais-je succomber ? Pas sûr.

John Scalzi : les Brigades fantômes (the Ghost brigades)

Ce deuxième volume de la série est dans la droite ligne du premier. Sans l'élément de surprise, car l'univers décrit est le même, et l'un des personnages principaux aussi. Les brigades fantômes du titre ont également déjà été introduites. Dans l'armée “régulière”, les recrues sont des volontaires de soixante-quinze ans, mais ici, ce sont des corps créés à partir de l'ADN de ceux qui, bien qu'ayant déclaré qu'ils signeraient à l'âge réglementaire, sont morts avant la date fatidique. Lorsqu'ils ont atteint leur maturité, en seize mois, ces corps sont donc “réveillés” et découvrent le monde sans aucun souvenir d'une vie antérieure. Ils sont aidés par un implant cérébral, le BrainPal, mais leur personnalité reste un tantinet infantile malgré tout. À dix ans, ce sont donc des vétérans… Les soldats “normaux” étaient déjà très améliorés par rapport à la triste condition de leur corps d'origine, mais ceux-ci profitent à fond d'améliorations techniques encore supérieures. Ils sont plus rapides, plus forts et communiquent entre eux de façon quasi télépathique bien plus vite que ce qui est possible pour les autres.

J'avais dit, dans mon billet sur le Vieil homme et la guerre, que toute la construction sociale était un peu difficile à avaler. Curieusement, les explications qui auraient été alors bienvenues sont données ici dès le début, lors du prologue conçu pour ceux qui n'ont pas lu le premier.

On suit un groupe de seize “nouveau-nés” depuis leur réveil, à travers leurs premiers pas et leur entraînement, puis lors de diverses missions où leur nombre chute drastiquement. Un de ces soldats, Jared Dirac, est spécial : il a été créé pour héberger la conscience d'un certain Charles Boutin, génie en matière de transfert de conscience mais qui est passé, on ne sait pourquoi, à l'ennemi. En le mettant dans un corps tout neuf, les militaires de la Force de défense coloniale s'imaginent qu'ils pourront l'interroger et peut-être apprendre pourquoi le Boutin original a trahi et ce qu'il est en train de tramer là où il est, lieu qu'ils espèrent aussi découvrir. Boutin est parti en faisant croire à un suicide mais dans le feu de l'action a omis d'effacer l'enregistrement de sa conscience qui est restée dans une machine. Malheureusement, le transfert de celle-ci ne se passe pas comme prévu et le corps se réveille comme n'importe quel soldat de ce type, sans aucune mémoire. On décide alors de l'intégrer normalement à la Brigade fantôme comme il l'aurait été s'il n'y avait pas eu le projet Boutin, tout en le mettant sous les ordres d'un officier de confiance, Jane Sagan, qu'on a vue dans le précédent volume, pour qu'il soit tout particulièrement surveillé. Bien vu, car la conscience de Boutin se réveille progressivement dans le cerveau de Jared et s'intègre petit à petit à la personnalité naissante et indépendante de celui-ci. C'est là tout l'intérêt — et même le seul — de ce livre, par ailleurs rempli des mêmes clichés et des mêmes aventures militaristes que le premier. La nature de la conscience et de la personnalité, que devient le sentiment d'être “soi” quand une autre conscience est en train de se fondre dans la sienne, voilà des sujets intéressants et explorés de façon assez habile. Pas avec une grande subtilité ni très en profondeur, mais suffisamment pour garder mon intérêt jusqu'à la fin malgré les bagarres et les tueries répétitives qui m'ont rapidement ennuyée. Sans parler des motivations simplistes des divers protagonistes. Et suffisamment pour que je passe au suivant, the Last colony.

vendredi 10 août 2007

Kage Baker : the Graveyard game

Dans les premier et troisième volumes de la série que j'appelle la Compagnie ou Dr Zeus, l'histoire était racontée du point de vue de Mendoza la botaniste (In the garden of Iden et Mendoza in Hollywood), dans le deuxième (Sky coyote) c'était Joseph le narrateur, et c'est de nouveau lui qui parle dans ce quatrième épisode. Il s'adresse à son “père”, celui qui l'a recruté il y a plusieurs milliers d'années.

Le rideau se lève en 1996, là où Mendoza, son compagnon Einar et leurs chevaux sont apparus après avoir fait un bond réputé impossible vers l'avenir. Ils sont manifestement attendus et renvoyés dare-dare vers l'année 1862, sous les yeux stupéfaits de Lewis, immortel spécialisé en littérature et amoureux en secret de Mendoza, qui comprend que tout n'est pas pour le mieux et qui cherche à la prévenir, mais en vain. Lewis, qui sait qu'elle a disparu après l'épisode catastrophique qui clôt le volume trois, contacte Joseph et, d'un commun accord, ils décident de tout faire pour la retrouver et, par la même occasion, d'essayer de savoir ce que deviennent les immortels qui ne sont plus utiles à la Compagnie et dont personne n'entend plus jamais parler. Parmi lesquels il y a Budu, le “père” de Joseph, qui aurait eu une carrière particulièrement peu reluisante avant de disparaître. Bien qu'il n'apparaisse à aucun moment, l'ombre de l'étrange amoureux anglais de Mendoza plane en permanence, car Lewis est devenu obsédé par son histoire qu'il assemble patiemment bribe par bribe, puis qu'il invente complètement en écrivant un roman dans le roman.

Ensemble ou séparément, ils vont sillonner le monde pendant plus de deux siècles, ce qui sera l'occasion de retrouver certains personnages vus ou entrevus dans les trois premiers romans et de visiter l'Angleterre, la France, le Maroc, divers endroits de ce qui fut les États-Unis, dont la Californie maintenant indépendante. Tout le roman tourne autour de ces quêtes particulières (qu'est devenue Mendoza, où est Budu, qui est Nicolas Harpole/Edward Elton Bell Fairfax), mais la vraie question concerne les actions et motivations véritables de la Compagnie. Et aussi ce qui va se passer en 2355, date au-delà de laquelle les immortels ne savent plus rien, et qui marque, on le pense, la fin de la mission collective des cyborgs.

Les énigmes déjà en place ne sont guère élucidées et de nouveaux mystères surgissent, dont l'existence de petits êtres sinistres, peut-être pas tout à fait humains, qui détiennent des secrets technologiques apparemment supérieurs par certains côtés à ceux que possèdent les gens de Dr Zeus eux-mêmes. Des factions se forment parmi les immortels, et on entre dans une période de suspicion et de traîtrise, rendue particulièrement délicate du fait des moyens d'observation et de contrôle dont disposent les uns et les autres. Joseph et Lewis, par leur obstination — mais aussi peut-être parce qu'ils sont manipulés —, découvrent des choses sur l'origine et l'organisation de la Compagnie qui vont les mettre en danger… de mort.

La vision que nous donne l'auteur du monde en 2026, en 2142, puis en 2275 est très fragmentaire, comme si l'extrapolation ne l'intéressait que pour ce qu'elle permet de satire sociale. Certes, il y a eu des guerres, des épidémies, des catastrophes naturelles, et les problèmes d'énergie ont été résolus par la fusion froide et l'antigravité, mais on ne s'attarde guère sur ces choses banales… Ce qui l'amuse plus, c'est de décrire l'évolution des mœurs : dans certains pays, il est interdit de consommer de la viande et des laitages au nom des droits des animaux, et aussi de l'alcool, des sucreries, du chocolat. D'où quelques petits épisodes comiques où les humains “normaux” paraissent, comme précédemment, assez ridicules. Mais en fait, l'avenir dépeint est plutôt noir, surtout pour les cyborgs pour lesquels l'immortalité ne serait finalement pas une si belle affaire que ça.

Ce quatrième volume n'est absolument pas lisible indépendamment car il repose entièrement sur le contexte et les événements décrits dans ceux qui précédent. Il approfondit certes quelques personnages et présente un certain nombre de péripéties et d'aventures fort habilement racontées mais il fait surtout avancer la métahistoire, celle de l'ensemble de la série, plutôt qu'une intrigue propre au roman. Alors que je l'ai lu avec un intérêt constant, arrivée à la dernière page je n'ai pas du tout eu le sentiment d'avoir terminé quelque chose. D'ailleurs, ce n'est pas terminé…

samedi 4 août 2007

Kage Baker : Mendoza in Hollywood

Voici donc le troisième volume de la Compagnie après Dans le jardin d'Iden et Coyote Céleste. Je vois tout de suite un problème avec ce genre d'entreprise. Si on lit chaque roman d'une telle série lors de sa parution, ça fait un livre par an, parfois même un tous les deux ou trois ans seulement. Alors qu'en fait c'est une seule histoire, avec certes des méandres mais une intrigue centrale unique, néanmoins. Si je sais d'avance qu'il s'agit d'une série, j'attends d'avoir tous les volumes avant de commencer afin de pouvoir les lire à la suite sans interruption. Pour celle-ci, comme je ne m'y suis intéressée qu'à la parution du cinquième ou sixième, j'ai pu les acheter presque tous en même temps. Parfois, chaque roman ne tient pas trop mal la route tout seul, même si on y perd toujours un peu de ne pas avoir l'entier contexte. Mais j'ai l'impression que, pour ce cas particulier, ça fait une sérieuse différence. Par curiosité, j'ai parcouru quelques critiques de Mendoza in Hollywood rédigées en 2000 ou 2001 lors de sa publication. Quand les rédacteurs n'avaient lu qu'un seul des deux premiers, ou pire aucun, les avis, tout en étant plutôt favorables, étaient mitigés quand même. Évidemment. Ce n'est finalement qu'un chapitre dans un grand tout et le lire autrement est bien dommage. L'autre problème est celui de la traduction. Si les deux premiers ont trouvé preneur, à partir du troisième c'est fini. La collection n'existe plus et aucun autre éditeur ne s'y est intéressé. Il faut dire que, dans le cas présent, c'est mieux pour les lecteurs d'avoir été lachés à la fin du deuxième. Il y a quand même une fin relativement satisfaisante, sur le plan romanesque s'entend.

Mais revenons-en à notre histoire qui continue donc. Comme pour le premier, c'est Mendoza la botaniste qui raconte, sous la forme d'une transcription de son témoignage à propos des circonstances qui l'ont amenée à tuer sept personnes. Après être restée plus de cent cinquante ans plus ou moins toute seule dans la nature, ce qui lui convenait très bien, la voilà de nouveau avec une mission parmi les mortels. Cela se passe en Californie, près de Los Angeles, à l'endroit qui sera, dans quelques dizaines d'années, Hollywood. Mais en 1862, ce n'est pas encore grand-chose : quelques villages reliés par des chemins sur lesquels passent des diligences. Mendoza et ses acolytes cyborgs sont installés dans une auberge de relais. Il y a Porfirio, chargé de la sécurité et des questions techniques ; Einar, zoologiste et grand amateur de cinéma muet ; Oscar, anthropologue, mais aussi vendeur ambulant, rôle qui l'aide à avoir des contacts avec les habitants pour ses études ; Imarte, anthropologue également, qu'on a déjà rencontrée précédemment, et qui joue la prostituée pour entrer dans la confidence de ses clients ; Juan Bautista, ornithologue de dix-sept ans pour qui c'est la première mission. On apprend comment ils vivent, les problèmes qu'ils rencontrent, du fait de la violence ordinaire et quotidienne qui est la règle parmi les habitants du lieu (tout le monde est armé et on tire pour un oui ou pour un non), mais aussi du fait du climat, tantôt des pluies torrentielles et des inondations, ensuite une sécheresse qui aboutit à ce que Mendoza n'ait plus grand-chose de botanique à étudier. On voit aussi comment ils s'amusent, par exemple en regardant des films du début du XXe siècle, ce qui m'a obligée de me documenter sur le sujet — rien de plus facile avec Wikipedia — pour comprendre quelque chose. Pendant ce temps, dans d'autres parties du pays, c'est la guerre civile, et, sur place il se trame des conspirations diverses, dont une pour permettre aux Britanniques de reprendre la Californie.

Quelques épisodes s'insèrent dans l'histoire plus globale de la Compagnie. Un incident en particulier ouvre de nouvelles perspectives et pose de nouvelles questions sur ce monde. Mendoza et Einar partent en exploration dans une zone réputée “étrange”. Et, effectivement, un événement censé être impossible se produit : avec leurs chevaux, ils se trouvent propulsés dans l'avenir, en 1996 plus précisément, où ils sont promptement récupérés par les cyborgs locaux et renvoyés à leur temps d'origine. Un autre épisode concerne Porfirio qui, contrairement à toutes les règles de la Compagnie, a gardé des liens avec sa vraie famille biologique, qu'il protège tant bien que mal à travers les siècles. Enfin, dans la dernière partie du livre on apprend ce qui a provoqué la tragédie pour laquelle Mendoza se trouve manifestement en jugement : alors que toute la flore a succombé à la sécheresse et qu'elle s'ennuie sérieusement, alors que ses collègues sont partis s'occuper de leurs affaires chacun de leur côté, voici qu'un homme arrive à l'auberge où elle est seule. Et cet homme est le sosie parfait — physiquement et psychologiquement — de son amoureux du XVIe siècle qu'elle n'a jamais oublié. De nouveau sous le charme, elle laisse tout tomber pour le suivre dans une aventure mystérieuse, faite d'espions et de traîtres, et qui, on s'en doute, se terminera fort mal.

C'est donc une grande fresque qui se déroule très lentement — on n'en voit qu'un petit bout par livre — à propos de la Compagnie elle-même, ses origines, ses objectifs et ses motivations, avoués et cachés. C'est aussi la vie quotidienne à travers les âges de quelques protagonistes qu'on suit, parfois de près, parfois de loin, mais qui sont tous fort bien campés et intéressants. Le tout enveloppé dans la prose bien enlevée de l'auteur qui, au passage, nous fait part de son opinion — peu flatteuse — sur les hommes mortels et leurs agissements.

Je passe au chapitre — je veux dire au roman — suivant : the Graveyard game

mercredi 25 juillet 2007

Kage Baker : Coyote céleste (Sky coyote)

Après la première aventure de Mendoza qui se passe en l'Angleterre vers 1550 (voir Dans le jardin d'Iden pour comprendre de quoi il s'agit), on se retrouve quelque part dans le Nouveau Monde en 1699, où les cyborgs immortels se prépare à fêter, de manière grandiose, le passage à l'année 1700. Cette fois c'est Joseph qui raconte l'histoire de Coyote céleste (Sky Coyote). On découvre donc, par bribes, d'où il vient, comment il a été recruté par la Compagnie et un peu de ce qu'il y fait depuis plusieurs milliers d'années… Le début du roman se passe dans une sorte de station de villégiature cachée dans la jungle où les immortels se reposent, travaillent et mettent au point leurs diverses missions. On apprend comment ils vivent, comment ils s'amusent, et aussi un certain nombre de choses — plus ou moins mystérieuses — sur la Compagnie elle-même. La "mission" cette fois, va se dérouler dans ce qui deviendra la Californie, peu de temps avant l'arrivée de l'homme blanc et son cortège de catastrophes. Il s'agit de déplacer un village entier d'Indiens Chumash, avec leur accord et leur coopération et sans les traumatiser. Ce pour sauver ce qui peut l'être de leur vie, de leur environnement et de leur culture. Mendoza fait partie du groupe mais restera toujours plus ou moins en retrait. En fait, sa présence et son comportement ne peuvent avoir de sens que si on a d'abord lu le premier volume. Les personnages principaux sont les Indiens. Joseph va devoir être grimé (avec des prothèses élaborées) pour pouvoir passer pour "Sky Coyote", un des dieux, futé, menteur mais pas méchant, de leur mythologie. Mais les Chumash sont loin d'être des sauvages primitifs. Ils ont des syndicats, un système économique évolué avec une monnaie et une vision fort rationnelle du monde. Il n'est donc pas aisé de leur faire prendre des vessies pour des lanternes. Baker réussi à présenter ses Indiens de la (future) Californie précolombienne de façon originale et sans les stéréotypes habituels.

Comme il s'agit d'une mission de grande envergure, les immortels impliqués sont nombreux mais il y a aussi des gens — mortels eux — venus du vingt-quatrième siècle pour, en principe, superviser l'affaire. Ils sont, curieusement, apparemment complètement infantiles et ignorants de beaucoup de choses ; de plus ils sont végétariens, totalement non violents, et ne tolèrent pas que les autres — cyborgs ou indigènes — ne se comportent pas comme eux. Ce qui est fort irréaliste et à l'origine d'un certain nombre de conflits et de situations cocasses.

Ce deuxième volume est plus léger que le premier mais tout aussi plein d'humour et de tendresse. Et, comme dans le premier, les immortels, plus ou moins blasés par leur longue vie et leurs innombrables expériences à travers l'histoire, portent un regard bien cynique et très pertinent sur le monde. Une lecture fort agréable qui m'a fait aussitôt entreprendre le troisième épisode : Mendoza in Hollywood.

Kage Baker : Dans le jardin d'Iden (In the garden of Iden)

Voici maintenant quelque chose de totalement différent. Accrochez-vous, parce qu'il y en a pour un moment : la série the Company de Kage Baker comporte pour l'instant douze volumes (huit romans, deux recueils, deux novellas) et je viens d'en lire le premier Dans le jardin d'Iden (In the Garden of Iden). Le premier chapitre pose les fondations, les éléments qu'il va falloir accepter les yeux fermés pour pouvoir apprécier l'histoire. Au vingt-quatrième siècle, un groupe de savants et de marchands qui avaient pour objectif avoué d'améliorer le sort de l'humanité, tout en gagnant quelques sous au passage, a été à l'origine de deux inventions majeures, le voyage dans le temps et l'immortalité. Avec quelques limitations quand même. Le voyageur temporel peut aller vers le passé et revenir dans son présent, mais ne peut jamais partir en direction de son avenir. Le déplacement dans le temps est horriblement coûteux et, en plus, on ne peut rien ramener avec soi. Les traitements, longs, complexes et pénibles, qui permettent de modifier le corps pour le rendre immortel — et le doter de toutes sortes d'améliorations — ne marchent vraiment que sur des enfants en bas âge. D'ailleurs, les immortels sont en fait des cyborgs qui se considèrent eux-mêmes comme plus tout à fait humains. Ce qui est censé expliquer que tout le monde, au XXIVe siècle, ne se précipite pas pour devenir comme eux, ou au moins pour en faire profiter ses enfants. Autre règle incontournable : l'Histoire, celle qui est écrite, ne peut être modifiée. Mais cela laisse une marge de manœuvre suffisante pour agir en douce, dans les zones d'ombre.

Ce groupe, qui se nomme collectivement "Dr Zeus", a donc fondé la Compagnie ("the Company" traduit par "la Société" dans la VF, ce qui ne me plaît pas trop). Celle-ci donne essentiellement dans le commerce d'objets, d'animaux et de plantes rares. Pour ce faire, et compte tenu des impératifs mentionnés plus haut, elle a trouvé une solution simple. Elle a fait un investissement initial en envoyant des agents vers les temps préhistoriques pour transformer quelques enfants soigneusement choisis en immortels convenablement éduqués et endoctrinés, puis les a laissés vivre au rythme normal. Au fil des ans, ceux-ci récupèrent et cachent des objets intéressants (œuvres d'art, animaux et plantes en voie de disparition ou de destruction, etc.) dans des endroits bien à l'abri — où ils pourront être, comme par un heureux hasard, retrouvés des siècles plus tard par ceux qui sont au parfum —, et au passage ils recrutent d'autres enfants dont la disparition passera inaperçue pour étoffer leurs rangs.

Je vois déjà les amateurs de la rigueur scientifique d'un Greg Egan s'arracher les cheveux, ou détourner pudiquement les yeux en pensant que je suis devenue sénile. Ce n'est certes en rien de la hard sf, mais il n'y a pas que ça dans la vie. Cette mise en place en peu hardie va permettre ensuite de raconter une histoire que j'ai trouvée fort agréable et divertissante.

Nous sommes au XVIe siècle en Espagne. L'inquisition. Une enfant de trois ou quatre ans est sur le point d'y passer, aux mains des hommes de dieux. Heureusement, l'un d'entre eux est en fait un immortel dénommé Joseph qui reconnaît dans son attitude farouche la graine d'une recrue de qualité. Notre héroïne, Mendoza, est donc prise en main par les agents de la Compagnie dans un centre situé en Australie où, à cette date, il n'y a pas grand monde. Une fois sa transformation et son éducation terminée — elle a eu une formation de botaniste —, elle est envoyée pour sa première mission en Angleterre, avec quelques autres agents, dont Joseph, qui se font passer pour des Espagnols. L'époque, comme le savent ceux qui ont suivi pendant les cours d'histoire, est fort troublée. Tantôt — sous Henry VIII — il est très mal vu d'être catholique, et carrément dangereux d'être espagnol et catholique, puis, quelque temps plus tard, sous Mary Tudor, ce sont les protestants qui sont honnis. Le petit groupe arrive à un moment où les Espagnols sont mieux reçus, c'est-à-dire pas lynchés sur le champ — le nouveau prince consort c'est Philippe II d'Espagne — et s'installent chez un certain Sir Walter Iden qui est collectionneur de plantes rares. Le but est d'étudier et de récupérer tout ce qui peut être intéressant dans le jardin de ce monsieur, en particulier certaines plantes médicinales aux vertus anticancéreuses.

On suit en parallèle les intrigues de la petite noblesse de province et la vie des immortels qui sont là avec un objectif précis et qui ne doivent surtout par attirer l'attention bien qu'ils fassent et sachent plein de choses que leurs hôtes n'imaginent même pas. Ce qui n'empêche pas Mendoza — elle a 17 ou 18 ans — de tomber amoureuse d'un hérétique protestant malgré les conseils avisés de Joseph, qui en a vu d'autres et qui sait, d'expérience, que les aventures sentimentales avec les mortels, ça ne peut que mal se terminer. Le jeune homme, Nicolas, est très — trop — intelligent, très observateur et comprend que des choses se cachent sous les apparences. Comme prévu par Joseph, ça se passe mal…

L'histoire est racontée à la première personne par Mendoza. Les personnages sont vivants, émouvants, drôles. Tout le monde parle dans un anglais vieilli, ce qui ajoute à l'ambiance mais, entre eux, les agents de la Compagnie causent comme les gens du futur. Leur point de vue permet à l'auteur (qui a par ailleurs enseigné l'anglais élisabéthain comme seconde langue !) de porter un regard intéressant — souvent critique et parfois franchement satirique, mais aussi chaleureux — sur la vie, la politique, les comportements… comme c'est l'usage dans la bonne SF.

Kage Baker est manifestement une conteuse hors pair. Je ne me suis pas ennuyée une seconde. Elle a même réussi à me donner envie d'aller lire quelques articles sur Wikipedia pour me remettre en tête les événements historiques de l'époque car j'avais complètement oublié le peu que j'avais appris à l'école sur cette période. À la fin du roman, on laisse les mortels et l'Angleterre dans les affres de cette époque fort peu sympathique. Les agents de la Compagnie s'en sortent plus ou moins bien — Mendoza plutôt plus mal que les autres, du moins psychologiquement — mais tous sont prêts pour de nouvelles missions en d'autres points de la terre. Forcément, ils ont été conçus pour ça.

La suite dans Coyote céleste

vendredi 6 juillet 2007

John Scalzi : le Vieil homme et la guerre

Quand un roman se présente franchement comme de la SF militariste, j'ai tendance à passer. Par contre, quand l'aspect va-t-en-guerre ne paraît pas être l'élément unique ou même principal, il arrive que je me laisse tenter. Je viens donc de lire un livre plutôt bizarre : Old man's war. Je lui ai trouvé plein de défauts mais ceux-ci se sont fait oublier tellement l'ensemble était sympa par ailleurs. Et je l'ai lu en quelques jours à peine, alors que d'habitude il me faut de deux à quatre semaines pour un roman. À noter qu'il est sorti en français en janvier 2007 avec un titre bien vu : le Vieil homme et la guerre.

L'histoire est pour l'essentiel tout à fait classique, une aventure militaire dans les étoiles, mais avec quelques particularités. Dans un avenir assez lointain, quelques siècles au moins, les habitants de la Terre ont colonisé de nombreux systèmes où ils sont en compétition féroce avec d'autres espèces intelligentes, toutes plus méchantes les unes que les autres, et toutes, curieusement, à peu près au même niveau technologique que les Terriens. Il faut donc une solide armée pour protéger les colonies : c'est la Force de défense coloniale. On verra surtout l'infanterie qui a un rôle très important — on se demande bien pourquoi, en dehors du fait que c'est bon pour l'histoire que l'auteur veut raconter. Ce qui est particulier, c'est qu'elle est constituée exclusivement de personnes âgées de plus de soixante-quinze ans qui acceptent, pour pouvoir s'engager, de quitter la planète mère définitivement. Celle-ci, pour des raisons pas très claires, est complètement isolée des colonies. Non seulement elle n'a pas accès à la technologie avancée dont dispose la FDC, mais elle n'a aucune information sur ce qui se passe là-bas. Et cette Terre de l'avenir semble curieusement proche de la nôtre. La mention d'une guerre nucléaire contre l'Inde ne suffit pas à créer une impression de différence significative. Bon, il y a bien des vaisseaux interstellaires et un ascenseur orbital mais on apprend vite que ces prouesses technologiques sont la chasse gardée — on ne sait trop pour quelle raison — de la FDC. Les colonies, elles, sont peuplées uniquement d'émigrants venant de pays sous-développés et surpeuplés, et par les anciens de la FDC. Il faut accepter tout ça sans broncher car l'auteur ne cherche pas vraiment à expliquer le pourquoi et le comment de tous ces préalables, certes nécessaires à l'histoire mais souvent difficiles à avaler tout cru.

L'histoire est racontée du point de vue d'un certain John Perry. Elle commence ainsi : « J'ai fait deux choses le jour de mes soixante-quinze ans : je suis allé sur la tombe de ma femme, puis je me suis engagé. » Le ton est donné. On va suivre Perry qui part pour une nouvelle vie dont il ne sait absolument rien. Il pense, comme tous ceux qui font ce choix, que l'armée doit bien disposer de moyens pour les rajeunir car des troupes de vieillards cacochymes ne seraient pas très utiles. C'est d'ailleurs la motivation première de toutes les recrues car, à soixante-quinze ans, même bien conservé, on a sa vie derrière soi et l'avenir n'apparaît souvent que comme une pente fortement descendante. Donc, ils acceptent une sorte de pari : une forte probabilité de se retrouver jeune, même si ce n'est pas pour longtemps — la vie militaire en temps de guerre n'est pas sans danger —, avec la possibilité d'être encore utile à l'humanité, contre une certitude de décrépitude rapide dans l'inutilité sociale. Perry va se faire des amis — tous ces vieux croûtons sont des gens agréables et sociables, ce qui ne correspond pas à ma vision de l'humanité, mais passons —, il va découvrir la vie militaire, présentée d'une façon quasi caricaturale mais pas sans humour. Il va se retrouver affublé d'un uniforme et d'une arme, comme tout bon soldat, mais aussi d'un corps tout neuf de la toute dernière série spécialement adaptée à la guerre et d'une sorte de PDA quasi intelligent implanté dans son cerveau. Il va faire ses classes, partir pour sa première mission et va se découvrir des talents et un goût pour la chose militaire qu'il ne soupçonnait pas du tout. Les extraterrestres sont abominables à souhait — il y en aurait qui ne seraient pas des fous sanguinaires mais on ne les rencontre pas — et certains sont tout à fait intrigants. En particulier une race de toute évidence tellement avancée qu'on se demande bien pour quelle raison elle se bat contre les humains en n'utilisant manifestement pas toutes ses possibilités.

C'est du space op', c'est certain, mais pas vraiment de la hard SF, au sens spéculatif du terme. Peut-être un hommage à l'âge d'or de la SF ? Pourquoi pas. Ce sont surtout des aventures palpitantes avec des personnages bien campés et attachants. Le style est fluide, simple et direct. La structure romanesque est sans complication. Que demande le peuple ?

J'ai finalement eu l'impression d'avoir vu un long épisode d'une très bonne série télé de SF, bien violente, avec plein d'explosions comme je les aime, avec des personnages sympas et parfois même rigolos. Parsemé, certes, d'éléments qui ne tiennent pas trop la route si l'on regarde de près, mais le tout tellement bien emballé qu'il serait dommage de bouder son plaisir.

D'ailleurs, je me suis empressée de commander les deux livres suivants dans le même univers (je ne crois pas qu'il s'agisse de suites directes) : the Ghost brigades et the Last colony. Il y a aussi, en volumes séparés, une longue nouvelle, the Sagan diary (que j'ai) et une nouvelle courte Questions for a Soldier (que je n'ai pas).

samedi 30 juin 2007

Philip K. Dick : le Dieu venu du Centaure

J'essaie, sans toujours y arriver, d'alterner un livre récent avec un plus ancien. J'ai donc lu the Three stigmata of Palmer Eldritch, roman de Philip K. Dick paru en 1965 (et en français en 1969 sous le titre le Dieu venu du Centaure). Pourquoi celui-là plutôt qu'un autre ? Parce que, en même temps, je cherche à lire les textes qui ont eu ou ont été dans la présélection pour un prix majeur, Hugo et Nebula en particulier. Celui-ci était un des présélectionnés pour le premier Nebula en 1966. Comme j'avais aimé Flow my tears, the policeman said, je partais optimiste.

Brièvement, l'histoire : dans un futur relativement proche, l'humanité a colonisé la plupart des planètes et des lunes du système solaire, mais la vie y est si pénible que le gouvernement mondial, un avatar des Nations Unies, doit recruter de force certains citoyens pour peupler les colonies. Sur place, pour se distraire, les colons utilisent l'association de modèles miniatures de personnages et d'objets avec une drogue, le Can-D (en français D-Liss) pour vivre pendant quelque temps une vie virtuelle idyllique. Les modèles sont vendus par la société Perky Pat Layouts, qui trafique aussi la drogue, illégale, mais plus ou moins tolérée dans les colonies.

La vie sur Terre n'est pas brillante non plus, en partie à cause du réchauffement climatique qui fait qu'il est impossible de sortir sans protection, sous peine de cuire sur place.

On suit Barney Mayerson, précog employé par la firme P.P. Layouts et dont le travail consiste à choisir, en vue de leur miniaturisation, les objets dont il prédit qu'ils auront du succès. Sa carrière semble évoluer au mieux mais la malchance fait qu'il se trouve désigné pour devenir colon. En même temps, un certain Palmer Eldritch, parti dix ans plus tôt pour visiter les habitants de Proxima du Centaure, revient et son vaisseau s'écrase sur Pluton. Le patron de P.P. Layouts, Leo Bulero, apprend qu'il aurait rapporté une nouvelle drogue, le Chew-Z (en français K-Priss), infiniment supérieure au D-Liss et, qu'en plus, sa vente serait autorisée par le gouvernement. Il apprend aussi, par les visions du précog, qu'il va tuer Eldritch.

S'ensuit une histoire compliquée à souhait, où, la plupart des personnages ayant consommé, de gré ou de force, la nouvelle substance, on ne sait jamais trop si les événements se passent dans la réalité, dans une hallucination, ou même dans une illusion enchâssée à l'intérieur d'un rêve… À certains moments, Barney, qui a pris une double dose dans le cadre d'un stratagème pour déconsidérer Eldritch et éviter qu'il ne supplante Bulero, croit être revenu au monde réel, mais s'aperçoit que les éléments de l'univers créé par la drogue sont toujours présents, en particulier sous la forme d'Eldritch et de ses caractéristiques spécifiques, ses stigmates en quelque sorte : ses yeux, son bras droit et ses dents artificiels, qu'il voit partout.

Malgré cet aspect “onirique” plus ou moins permanent, une grande partie du roman est consacrée aux relations sentimentales tout aussi complexes — et peu convaincantes — de Barney. Il a une jolie maîtresse mais regrette sa première femme, Emily, elle-même maintenant mariée à un certain Hnatt qui se retrouve en affaires avec Eldritch. Sur Mars, il est affecté à un habitat où il y a déjà trois autres couples et il se lie avec Anne, qui semble — je dis bien “semble” — être une allumée venue là pour convertir les colons à sa version du Christianisme.

Je n'insiste pas sur les traitements qui permettent à un être humain de devenir “évolué”, c'est-à-dire de subir en accéléré l'évolution future de l'espèce. Avec le risque que le traitement ne marche pas, ou même déclenche une “dévolution”, un retour en arrière. Cet idée, pourtant intriguante, n'est guère développée.

L'ombre d'Eldritch plane sur tout en permanence, tantôt vu comme un industriel véreux prêt à tout pour établir un monopole de la drogue dans les colonies, tantôt comme le véhicule des extraterrestres pour envahir le système solaire, tantôt comme un dieu… un être qui vit dans l'espace intersidéral et qui s'est approprié Eldritch qui passait par hasard près de lui lors de son voyage vers Proxima.

À la moitié du roman, je n'étais pas certaine d'aller au bout, mais comme il est très court — selon les standards actuels ce serait une longue novella — j'ai persévéré. Je n'arrivais pas à entrer dans cette histoire loufoque qui ne semblait même pas intéresser les personnages eux-mêmes. Leurs préoccupations étaient vraiment soit trop mercantiles, soit trop mesquines, sans rien pour élever un peu le niveau. Même pas l'écriture, qui m'a paru souvent bâclée, comme si Dick avait travaillé à toute vitesse, ce qui est peut-être effectivement le cas.

J'ai eu moins de mal avec la deuxième moitié où le personnage d'Eldritch est plus présent, où il y a un semblant d'intrigue et où j'espérais comprendre où l'histoire voulait en venir. Et Barney, héros paumé très Dickien, est finalement assez touchant. Hélas, les derniers chapitres n'ont fait, à mon sens, qu'ajouter à la confusion générale en y injectant un salmigondis de religion et de mysticisme mal digéré.

Je croyais que Dick n'avait fait son délire mystique que vers la fin de sa carrière. Manifestement, les prémisses étaient déjà largement visibles dès ce texte du milieu des années soixante. Il faudra que je choisisse soigneusement mon prochain Dick, si je veux pouvoir être un peu plus positive dans mon appréciation.