Quarante-Deux

Cosmos privés : carnets personnels

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Velléitaire et fantasque : un journal à parution kantonpeusuelle

Cette année, la 37e convention nationale française de Science-Fiction (et la première de Fantasy) se tenait à Grenoble (en fait à Saint-Martin-d'Hères), du 26 au 29 août 2010, sur le campus de l'université, à l'Espace Vie Étudiante. Voilà de quoi en rajeunir certains, dont moi.

Le lieu était agréable et, contrairement à ce qu'on pourrait penser au premier abord, très bien adapté à ce genre de manifestations (surtout quand il fait beau, ce qui a été le cas). Pas trop grand, pas trop petit, bien isolé et loin de tout, de sorte qu'une fois sur place, on y reste. Pas de restaurant à proximité, donc tout le monde reste là pour les repas en commun ce qui est particulièrement bien pour discuter avec les vieilles connaissances et rencontrer les nouveaux ou moins nouveaux mais qu'on connaît peu. Car finalement, le but d'une convention, en ce qui nous concerne, c'est presque uniquement ça. Je dis “presque” car il y a quand même un programme. Celui de cette année était loin d'être chargé (mais de qualité) de sorte que si le temps imparti était un peu dépassé on ne risquait pas de manquer la conférence suivante. Aucun déchirement entre deux sujets simultanés non plus.

Félicitations aux courageux organisateurs, à qui il n'a pas été épargné de subir la défection de dernière minute de certains invités. J'espère pour leur karma qu'ils avaient de bonnes raisons. Les “trous” ainsi produits ont été comblés sans que ça se voit. De toute façon, aucun problème de programme ne pourra jamais rivaliser avec le sommet atteint lors de la convention de Paris de 1988… dont je garde de très bons souvenirs (les mauvais, je les oublie rapidement).

Il y a même eu des activités non programmées : Raymond Milési a animé le jeu traditionnel (qui doit avoir un nom, mais il m'échappe) bien qu'il n'ait rien préparé. Il avait quand même amené les documents des années précédentes ce qui n'a manifestement gêné personne, d'autant qu'il n'y avait rien à gagner, mais juste un bon moment à passer. Je suis totalement nulle dans ces jeux et j'admire les ténors, toujours pratiquement les mêmes, qui répondent en deux millisecondes.

Pour nous, la convention s'est terminée avec la vente aux enchères du samedi soir, animée comme chaque année par Georges Pierru en veste rouge, gros maillet à la main. Je ne sais pas combien elle a engrangé, mais ça avait l'air pas mal. J'ai remporté deux ou trois enchères, mais hélas, j'ai raté le petit robot car j'étais dissipée et je ne l'ai pas vu passer.

De retour à la maison, j'ai fait un tri (134) dans les presque quatre cents photos que j'ai prises. Elles sont visibles sur Picasa. Si quelqu'un en veut quelques-unes dans un autre format (tiff, png) ou à une taille plus grande, il suffit de demander. Les originaux font 3734 x 2480 pixels, ce qui fait lourd en non compressé. Là elles font 1024 x 680 en jpeg. C'est bien pour l'écran mais pas terrible pour l'impression papier.

Comme je n'ai pas tout mis, si vous avez l'impression que j'ai pris des photos de vous qui n'y sont pas mais que vous aimeriez voir, il suffit aussi de demander.

samedi 14 août 2010

Nancy Kress : Crucible

Crucible (paru en 2004 et non traduit à ce jour) fait suite à Crossfire et se passe environ quarante ans plus tard. C'est la fête du cinquantième anniversaire de l'arrivée des colons sur Greentrees et les inquiétudes provoquées par la guerre entre les deux espèces d'extraterrestres, les Vignes et les Fourrures, sont presque oubliées. Les années passant sans l'ombre d'une menace du ciel, les grands projets de mise en place de défenses de la planète présentés à la fin de Crossfire ont été pratiquement abandonnés. Mira City est devenue une vraie ville avec une vraie vie, des commerces, des industries, de la politique, des regroupements plus ou moins ethniques, et… forcément, des frictions entre les habitants, pour les raisons habituelles. Certains colons d'origine chinoise se sentent relégués à une position inférieure du fait qu'ils étaient au départ moins riches que les autres groupes, et ont donc moins d'influence, moins de possibilités de monter dans l'échelle sociale, ce qui aboutit à la formation d'une bande de dissidents aux agissements violents. Alex Cutler, descendante de Gail Cutler, fondatrice de la colonie, fait partie des dirigeants. Jake Holman, l'autre fondateur, est toujours vivant, mais très vieux et physiquement très affaibli, même si son cerveau est encore fidèle au poste. C'est une des caractéristiques intéressantes du livre que d'avoir un vieillard cacochyme comme protagoniste important et actif. (Nancy Kress est coutumière du fait, sa nouvelle "the Erdmann nexus" parue dans Asimov's, qui a gagné le prix Hugo 2009 de la meilleure novella, est aussi une histoire de vieux qui sont encore utiles à quelque chose…)

D'un autre côté, Lucy et Karim, rencontrés également dans le volume précédent, sont partis dans l'espace des années auparavant pour une mission de première importance. Ils ont une cargaison de prisonniers Fourrures qui ont été rendus inoffensifs grâce à un virus fabriqué par les Vignes. L'idée est d'attirer les méchants Fourrures de l'espace et de leur faire attraper la maladie qui leur ôtera leurs instincts sanguinaires. Mais la situation se complique quand ils sont capturés et emmenés sur la planète des Vignes où ils découvrent, autant que faire se peut, la véritable nature de ces êtres qui ne sont ni animal ni végétal et dont la science très avancée est surtout d'ordre biologique. Car ils sont tellement étranges et différents que les deux humains arrivent à peine à communiquer avec eux et ne savent même pas trop si c'est un ou plusieurs êtres ni quelles fonctions ont les parties des choses vivantes qu'ils voient. Ils se retrouvent prisonniers, nourris et soignés, mais sont plongés dans un milieu qu'ils ne comprennent absolument pas, ce qui, ajouté au silence total des lieux et à leur inactivité forcée, menace de les rendre fous. Cette partie du roman est celle que j'ai préférée. Il n'est pas courant de trouver décrites des formes de vie aussi véritablement "autres" qui arrivent à avoir malgré tout des interactions tout à fait crédibles avec les humains. Heureusement, le peu de communication qui s'instaure aboutit à ce que les deux jeunes gens soient ramenés sur leur planète. Les effets relativistes font que, pour les deux voyageurs, il s'est passé quelques mois, alors que sur Greentrees, leur départ remonte à près de quarante ans.

Sur Greentrees, la situation est transformée par l'arrivée, totalement inattendu, du vaisseau Crucible en provenance de la Terre, apportant une technologie bien plus avancée que celle des colons et un équipage physiquement très amélioré grâce aux manipulations génétiques. Le commandant, un certain Julian Martin, va faire son chemin rapidement car il sait organiser la défense de la cité contre une attaque qui reste toujours très possible, et sait aussi faire face aux dissidents. Il arrive très vite à se rendre indispensable et, en apparence du moins, très sympathique aux colons.

Et effectivement, on voit approcher d'abord un premier vaisseau extraterrestre — c'est en fait les Vignes qui ramènent Karim et Lucy —, puis un deuxième, cette fois les Fourrures sanguinaires.

L'intrigue concerne surtout Julian Martin, son comportement et sa prise progressive et insidieuse du pouvoir par des machinations très terriennes, dont les colons, retournés à une certaine innocence infantile, avaient perdu la notion. Et c'est cette partie, pourtant centrale au roman, que j'ai trouvée particulièrement pénible. Car en fait ce Julian était manifestement trop beau — au sens propre comme au figuré — pour être vrai et la description de ses agissements était bien trop transparente pour moi. Je voyais donc, sans la moindre surprise mais avec peine, les gentils colons se faire rouler dans la farine. Il faut dire que si j'ai trouvé ça difficilement supportable, c'est sans doute parce que l'auteur avait réussi à mettre en place des personnages crédibles et attachants, avec lesquels je pouvais m'identifier.

Les pseudo-Cheyennes qui, dans le premier roman, étaient partis sur un autre continent pour recréer une société tribale simple et en harmonie avec la nature, se retrouvent au premier rang à la fin du deuxième. Les Fourrures sauvages, victimes à répétition car produits au départ pour les expérimentations des Vignes qui cherchaient une arme contre les Fourrures de l'espace puis pourchassés implacablement par ces derniers, et qu'on avait peu vus de près, ont une petite place de choix à la fin.

Donc, un roman solide très bien ficelé, où il n'y a quasiment pas de fils qui pendent et peu de questions importantes sans réponse. Certes, j'aurais aimé voir encore les Vignes, d'autant qu'il s'avère qu'il y en a — un ? plusieurs ? la question n'a pas nécessairement de sens avec eux — caché(s) sur Greentrees. Mais tout ce qui a été mis en place a été utilisé et la fin est une vraie fin, pas une porte grande ouverte pour un troisième volume.

Dire que j'ai eu un grand plaisir à le lire serait un peu exagéré, sauf les parties avec les Vignes et les cinquante dernières pages. Mais c'est sans doute là une faiblesse personnelle — il ne correspondait peut-être pas à mon humeur du moment — et non un défaut du livre lui-même. Ce qui ne m'empêchera pas de lire d'autres romans de l'auteur qui reste une de mes préférées.

dimanche 4 juillet 2010

Nancy Kress : Crossfire

Crossfire, premier d'une série de deux romans non traduits à ce jour, est paru en 2003.

Dans quelques siècles, la situation sur Terre n'est pas brillante, et certaines personnes pensent que la seule solution pour eux, c'est de partir et de recommencer une vie ailleurs, sur une autre planète. Les technologies pour ce faire existent et quelques groupes ont déjà tenté l'aventure, mais c'est surtout les moyens économiques qui manquent sur une Terre qui sombre progressivement dans le chaos. Jake Holman, avocat et milliardaire, a créé avec Gail Cutler, membre d'une nombreuse et riche famille idéaliste, la société Mira Corp, dont le but est d'affréter un grand vaisseau spatial, et de partir fonder une colonie à une soixantaine d'années-lumière de la Terre, sur une planète susceptible de les accueillir car habitable mais non habitée. Les colons, contrairement à ce qui s'est souvent passé sur Terre, sont tous nécessairement riches, ou sponsorisés par quelqu'un qui l'est, car ils doivent apporter leur contribution financière à l'expédition. Lors du départ, ils sont au total six mille personnes formant plusieurs groupes très divers : un prince arabe déposé avec son entourage conséquent, une soi-disant tribu Cheyenne reconstituée qui veut vivre en harmonie avec la nature, une sorte de secte, les New Quakers qui prônent, entre autre, la vie simple et la communion dans le silence, une communauté de Chinois effacés et industrieux, et aussi des scientifiques, des aventuriers, etc. L'équipage, lui, est formé d'anciens militaires suisses, d'une efficacité et d'une rigueur redoutables… Chaque groupe, si ce n'est chaque personne, a sa motivation particulière pour vouloir faire ce voyage.

Voyage qui prendra environ sept ans subjectifs alors que, sur Terre, soixante-dix ans se seront écoulés. C'est donc un départ sans espoir de retour. Quelques personnes restent éveillées pendant toute la durée, soit par choix soit par obligation, mais la grande majorité est plongée dans un sommeil cryogénique. Pendant le trajet, qui s'avère ne pas être de tout repos, on a l'occasion d'apprendre à connaître les personnages principaux, Jake et Gail, qui ont tous deux des malheurs personnels à laisser derrière eux, et aussi le docteur Shipley, vieil homme à la psychologie complexe, chef spirituel des New Quakers, et qui a bien du mal avec sa fille Nan, rebelle et insupportable.

Arrivé sur Greentrees, tout se passe pour le mieux au début, la planète a un climat agréable, une végétation qui est soit comestible soit modifiable pour le devenir. Mais les choses se gâtent quand ils découvrent plusieurs groupes d'êtres humanoïdes primitifs alors que les sondes n'avaient trouvé personne. Ceux-ci sont bipèdes, avec une longue queue et sont recouverts de fourrure de sorte que les humains les nomment les Furs, les “Fourrures”. La situation se corse quand il apparaît qu'ils ne sont pas originaires de cette planète ; ils ont donc forcément été amenés ici par quelqu'un d'autre, mais par qui et pour quelle raison ? Puis, un vaisseau arrive, et à bord il y a d'autres extraterrestres, encore plus étranges et incompréhensibles, qui ressemblent, sans en être, à des plantes, à des “vignes”. Quelque temps plus tard, un deuxième vaisseau se présente, cette fois avec des êtres identiques aux Fourrures locales, mais pas primitifs du tout.

Petit à petit, les humains se rendent compte qu'ils se trouvent en fait au milieu d'une guerre entre les deux espèces qui dure depuis des millénaires. Les Fourrures sont assez proches des Humains sur plusieurs plans : leur biologie est basée sur l'ADN, leurs structures anatomiques s'apparentent aux nôtres et, psychologiquement, ils sont, de toute évidence, naturellement fourbes et violents. Ils tuent sans scrupule les Vignes qu'ils rencontrent et prennent des Humains prisonniers pour les obliger à servir d'espions. Les Vignes, bien plus bizarres — sont-ils même des individus distincts —, semblent, au contraire, totalement pacifiques et honnêtes ; ils répugnent à tuer même si leur vie en dépend, ils répondent avec franchise à toutes les questions que les Humains leur posent et ils n'aspirent qu'à réver silencieusement au soleil. Mais ce sont eux qui sont à l'origine des petits groupes de Fourrures primitifs trouvés sur Greentrees : il s'agit en fait de colonies expérimentales, dans le but de rendre les Fourrures inoffensives sans avoir à les massacrer. Les deux ont des technologies très en avance par rapport aux Humains.

De leur côté, les Humains font face à leurs propres problèmes. Ils doivent construire et faire fonctionner une colonie, certes, mais leur tâche n'est pas simplifiée par l'existence de certains sombres secrets et par celle de gens qui ne sont pas ce qu'ils prétendaient être. Le début de relations amoureuses délicates n'aide pas non plus. Kress est tout particulièrement douée pour créer des personnages vivants et crédibles et les mettre dans des situations où ils vont devoir évoluer, changer, se dépasser, pour le plus grand bonheur du lecteur.

L'intrigue est assez complexe, sans l'être trop, et fort bien ficelée, avec des surprises et des retournements que je ne voyais pas venir. Les protagonistes humains ne sont jamais ni tout noir ni tout blanc et les extraterrestres sont tout aussi étonnants et ambigus. Même les Vignes, apparemment totalement non violentes, agissent néanmoins vis-à-vis de leurs ennemis d'une façon que certains considèrent comme absolument non éthique. Les situations ainsi mises en place permettent des questionnements philosophiques complexes, des remises en question répétées des présupposés et des préjugés de chacun, ce qui fait d'ailleurs une grande partie de l'intérêt du livre. Ce qui ne surprendra guère les lecteurs qui connaissent les autres textes de l'auteur.

Au total, un roman riche et intéressant, de la fiction spéculative scientifique de qualité (autrement dit, de la bonne Science-Fiction…), dans une lignée néanmoins assez classique, et qui donne envie de lire la suite, Crucible.

vendredi 4 juin 2010

Jack McDevitt : The Devil's eye

McDevitt poursuit ici une de ses deux séries, avec le quatrième épisode des aventures d'Alex Benedict, antiquaire, archéologue, aventurier, et son assistante, Chase Kolpath, charmante jeune femme, pilote de vaisseau supraluminique de son état. J'avais bien aimé les trois précédents, a Talent for war, Polaris et Seeker qui, sans être des chefs-d'œuvre inoubliables, sont des textes de SF distrayants et sans prétention.

L'histoire de the Devil's eye commence lorsqu'Alex, de retour sur son vaisseau après des vacances passées à Atlantis, prend connaissance d'un message peu explicite que lui a laissé Vicki Greene, romancière célèbre, spécialiste des récits d'horreur et de fantastique. Elle paraît toute retournée, dépassée par les événements, et lui demande son aide, sans aucune précision. Le message se termine par « Mon dieu, ils sont tous morts. ». Alex n'a aucune raison de donner suite, mais quand il découvre qu'elle lui a viré, sans explication, une très forte somme d'argent, il se sent obligé d'aller plus loin. Mais Greene est introuvable et Alex apprend, par le frère de celle-ci, qu'elle s'est fait faire une “extraction mnémonique”, c'est-à-dire un effacement total de la mémoire, ce qui revient en quelque sorte à un suicide, le tout étant parfaitement légal et admis. Le corps vit toujours et, après un traitement adéquat, poursuit son existence sur une nouvelle route, avec une histoire et une personnalité différentes, et tout est fait pour que personne de la vie précédente ne puisse retrouver sa trace. D'ailleurs, sa famille organise une cérémonie qui a tout d'un enterrement, malgré l'absence de cercueil.

Donc, Alex et Chase vont partir à la recherche de la raison qui a pu pousser Vicki Greene à cette extrémité. Ils apprennent qu'elle avait subi, contre sa volonté, un “bloc linéal”, procédé en principe médical utilisé uniquement pour traiter des maladies mentales sévères, qui consiste à isoler un ensemble de souvenirs de telle manière à ce que le patient ne puisse plus agir sous leur impulsion. Le résultat est que le souvenir est toujours présent, mais la personne ne peut même plus en parler. C'est cette situation qui a apparemment abouti à ce que Greene préfère le suicide psychologique plutôt que de garder la mémoire de quelque chose et de ne rien pouvoir faire à son propos.

Pour comprendre ce qui a bien pu se passer, ils vont retracer les pas de la romancière pendant son dernier périple, à Salud Afar, planète dans un système très isolé tout au bord de la galaxie, à plus de trente mille années-lumière, donc à un mois de voyage de l’endroit où habite Alex. Ils pensent qu'elle a certainement dû découvrir quelque chose que certains voulaient garder secret, et que ça a mal tourné. Pendant cette quête, on va visiter divers coins touristiques sur Salud Afar — tous plus ou moins orientés vers des légendes empreintes de fantastique ou d'horreur, avec des mises en scène à la Disney —, on va également apprendre plein de choses sur sa longue histoire pas toujours très rose. Après moult péripéties, et quelques épisodes où il apparaît clairement que quelqu'un en veut à leur peau, ou du moins cherche à leur faire comprendre qu'ils feraient mieux de cesser de se mêler de ce qui ne les regarde pas, Chase découvre enfin le secret sur lequel Vicki Greene était manifestement tombée elle aussi.

Le mystère est donc éclairci, et nous ne sommes qu'à la page 210, sur 359… Car il se trouve que c'est en réalité un roman à tiroirs, et la deuxième partie est, pour moi, la plus substantielle, au sens propre. Salud Afar, monde comprenant plusieurs milliards d'habitants, est manifestement en danger de mort ; il n'a en fait plus que trois ans à vivre. Il serait possible de sauver une grande partie de la population, peut-être la planète elle-même, sous réserve que les politiciens arrivent à dépasser leurs petites querelles intestines, et que la guerre larvée avec les Ashiyyurs, extraterrestres déjà rencontrés dans les épisodes précédents, soit mise en veilleuse par les deux côtés, du moins temporairement. Pour ça, il faut obtenir un accord bilatéral de cesser le feu, ce qui n'est guère commode. Car les Humains et les Ashiyyurs (êtres de grande taille à l'aspect un peu insectoïde) se trouvent mutuellement abominablement répugnants, chacun ressentant une répulsion véritablement physique en présence de l'autre. De plus, les Ashiyyurs, qui ne communiquent entre eux que par télépathie, lisent avec tout autant d’aisance dans la tête des Humains, qu'ils considèrent d'ailleurs comme une espèce inférieure. Ce qui ne facilite pas la confiance mutuelle et les bonnes relations diplomatiques.

Alex et Chase, qui ont déjà rencontré les extraterrestres en question et qui se sont même liés d'amitié avec certains d'entre eux, sont envoyés là-bas en ambassadeurs pour essayer d'obtenir un accord de cesser le feu, prélude possible à une paix plus durable. C'est l'occasion d'explorer les implications personnelles et politiques d'une société où il n'y a pas de secrets, où les pensées de tous sont en permanence étalées au grand jour. Pour les Humains qui ont l'habitude d'être seuls et bien isolés dans leur tête, c'est une expérience difficile et déroutante, et les règles de la politesse et de la diplomatie sont nécessairement remises en question. Avec les Ashiyyurs, c'est plutôt la sincérité qui paie, à condition que les sentiments effectifs soient les bons. Heureusement, Chase, candide, empathique et généreuse est à la hauteur. De même, McDevitt étudie les conséquences d'une répulsion viscérale engendrée par l'autre et les possibilités de la surmonter. Ces deux aspects étaient, pour moi, les parties les plus intéressantes du roman, et de loin.

Les derniers chapitres comportent encore un tiroir en quelque sorte, mais je le voyais quand même venir de loin. Je n'en dis pas plus, comme ci-dessus à propos du secret, pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur éventuel…

La fin, du moins pour l'aspect “planétaire”, est un peu rapide et on ne voit pas grand-chose du dénouement qui est présenté en quelques lignes.

Au total, un roman typique de McDevitt, avec de l'aventure, quelques personnages sympathiques, un peu de réflexion, mais tout de même quelques faiblesses. En particulier, la première partie est un peu trop longue à mon goût — le tourisme planétaire, ce n'est pas ce que je préfère — alors que la deuxième partie, et aussi la fin, auraient pu être un peu plus détaillées. Mais il n'y a rien là de rédhibitoire. Si vous avez aimé les précédentes aventures d'Alex et Chase, celle-ci vous fera passer aussi quelques bonnes soirées.

Ce texte, "Time travelers never die" (non traduit à ce jour) a commencé sa vie en tant que novella, publiée dans Asimov's en 1996, puis s'est transformé en roman, paru en 2009. Comme j'aime tout particulièrement les histoires de voyages dans le temps, j'ai bien sûr lu la première version à l'époque, puis me suis empressée d'acheter le roman, qui s'avère être une expansion de la nouvelle avec quand même beaucoup de changements.

Donc, le roman. C'est l'histoire de deux amis, David Dryden et Adrian Shelborne, qui se retrouvent en possession d'appareils ressemblant à des “Q-pods”, engins manifestement d'usage courant en 2018, et qui ont tout de l'iPad (oui…). Seulement ceux-ci ont été secrètement modifiés par le père d'Adrian, Michael, brillant physicien, et permettent de se déplacer comme on veut, dans l'espace, et vers l'avenir ou le passé. Celui-ci a disparu mystérieusement mais avait auparavant confié à son avocat une enveloppe à remettre à son fils s'il survenait certains événements, comme son décès ou sa disparition. Elle contient une lettre où il demande à Adrian de récupérer certains appareils dans un coffre de la Poste et, sans autre explication, lui intime de les détruire radicalement. Bien évidemment, Adrian n'en fait rien et, au contraire, essaye de comprendre à quoi ces machines un peu bizarres peuvent bien servir.

Une fois qu'il a réussi à les faire marcher et à déterminer de quoi il s'agit — il n'a pas de mode d'emploi —, il se lance, avec son ami Dave, dans la recherche du père disparu et, pendant qu'ils y sont, ils en profitent pour visiter diverses époques du passé qui intéressent l'un ou l'autre. On fait donc un tour, entre autres, dans la Grèce antique et dans l'Amérique lors de quelques moments que l'auteur a jugés signifiants de son histoire, ancienne ou plus récente. Les deux amis retrouvent, après moult difficultés, le père Shelborne, qui est coincé depuis des années dans l'Italie de la Renaissance car son appareil est tombé accidentellement dans l'eau à l'occasion d'un saut temporel.

Il y a aussi une trame sentimentale : Dave présente Helen, dont il est secrètement amoureux, à Adrian, et les deux s'attachent rapidement l'un à l'autre, créant à plusieurs reprises des dilemmes pénibles pour le pauvre Dave, qui maintient, envers et contre tout, un comportement de parfait gentleman. Les deux compères ne vont parler à personne de leurs escapades temporelles, jusqu'à ce qu'Adrian meure, dans des circonstances étranges, dans l'incendie de sa maison. Mais, quand on voyage dans le temps, on peut réapparaître après sa mort, à condition d'être parti avant…

L'intrigue est assez compliquée — comme souvent dans ce genre d'histoire — mais reste, dans le contexte, parfaitement cohérente avec des personnages sympathiques, soigneusement campés et convaincants. Un thème récurrent est la visite de la bibliothèque d'Alexandrie, où ils se lient d'amitié avec le conservateur, et arrivent ainsi à récupérer des textes perdus, dont des pièces de théâtre de Sophocle. Il s'y ajoute des réflexions philosophiques intéressantes mais sans surprise pour le lecteur habitué à ce genre de chose, présentées d'une manière qui n'alourdit en rien la narration.

La seule chose qui m'a dérangée, c'est le nombre de scènes “historiques” qui ne font guère avancer l'intrigue ; elles semblent être là uniquement pour permettre à l'auteur, dont l'intérêt pour le sujet est connu, de se faire plaisir. De plus, les deux amis participent aux événements, en faisant attention de ne pas créer de paradoxe, mais c'est quand même osé. Comme je ne connais pas grand-chose à l'histoire de l'Amérique, que ce soit celle du dix-huitième siècle ou du début du vingtième, j'ai dû assez souvent consulter Wikipédia pour comprendre ce qui se passait et en quoi l'épisode ou le personnage avait été important. Ce qui casse quand même un peu l'ambiance, mais on ne peut reprocher à l'auteur les lacunes du lecteur — et dans mon cas, il s'agit plutôt de trous béants. Curieusement, des situations similaires dans le cycle de la Compagnie de Kage Baker ne m'ont pas du tout fait le même effet.

McDevitt reste toujours très délicat, si je puis dire, ce qui change franchement de Baxter, que j'ai beaucoup lu récemment. Peu de scènes violentes, et pas de gore, même quand le sujet aurait pu s'y prêter. Les protagonistes — difficile de les appeler “héros” — sont des gens très ordinaires, qui se comportent comme tel, avec leur travers, leurs qualités, leurs faiblesses. Le sort de l'humanité est rarement en jeu — ce n'est d'ailleurs pas le but de l'histoire —, moins même dans le roman que dans la nouvelle. Pas d'actions grandioses, pas de scènes cosmiques. Un récit intimiste, agréable et distrayant, où une découverte pourtant plus qu'extraordinaire est gardée soigneusement, et sans doute à juste titre, secrète, et ne sert qu'à permettre à quelques personnes — et au lecteur par procuration — de vivre une vie tout de même hors du commun.

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