Ellen Herzfeld : Velléitaire et fantasque, un journal à parution kantonpeusuelle

dimanche 23 février 2014

Ann Leckie : Ancillary Justice

Pour un premier roman, Ancillary Justice est stupéfiant. J'ai choisi de le lire parce qu'une critique, dans Locus, je crois, disait qu'il y avait des aspects rappelant les romans de la Culture de Iain M. Banks.

C'est vrai, il y a un petit quelque chose, surtout des vaisseaux intelligents, conscients, avec de fortes personnalités, mais c'est quand même très différent.

L'univers décrit est complexe, avec une galaxie habitée par des êtres de cultures et même d'espèces très diverses. Depuis plusieurs millénaires l'empire Radchaii s'étend pour apporter la "civilisation" aux systèmes voisins de gré ou de force, avec les méthodes bien connues de notre propre histoire et de nos empires successifs. Mais il existe d'autres espèces intelligentes, certaines plus puissantes encore, qui mettent un frein aux velléités hégémoniques du Radch.

L'histoire est racontée à la première personne, avec des chapitres qui alternent entre un présent et un passé remontant à près de vingt ans où on suit les événements qui ont abouti à la situation actuelle. Le narrateur du présent est Breq, un soldat "ancillaire", seule survivante et dernière instance du vaisseau Justice of Toren. Elle vit depuis toutes ces années avec un seul but, mettre la main sur une arme très spéciale qui lui permettra de tuer le Maître du Radch, qu'elle a bien des raisons de haïr. Arrivée sur la planète Nilt, où elle pense enfin parvenir au bout de sa quête, elle sauve la vie de Seivarden, seule survivante d'une catastrophe remontant à mille ans et restée en animation suspendue pendant tout ce temps. C'est un officier issu d'une famille bien placée à l'époque mais, de retour dans un monde où elle n'est plus personne, elle a sombré dans la drogue et, pour des raisons pas très évidentes, se retrouve protégée par Breq, qui va œuvrer, parfois à contrecœur, pour la réhabiliter.

Dans les chapitres qui se passent dans le passé, le narrateur est le vaisseau Justice of Toren, dont la conscience est située dans un lieu central du vaisseau mais aussi distribuée à travers de multiples corps, ses soldats ancillaires. Ce sont en fait d'anciens "humains" dont la mémoire a été effacée, souvent comme punition pour un crime ou autre action qui a pu déplaire aux autorités. Ainsi, la notion de "je" est éclatée, et le point de vue peut passer d'un soldat à un autre, retourner au vaisseau lui-même, de façon quasi simultanée.

Cette utilisation de "soldats cadavres" a ses avantages, car l'IA centrale du vaisseau obéit aux officiers sans la moindre hésitation, et donc les soldats, habités par cette même conscience, font de même. De plus, il n'y a jamais de problèmes de discipline, comme cela arrive avec des soldats humains qui existent aussi sur certains vaisseaux. Les officiers sont, eux, totalement loyaux au chef suprême de l'empire.

Ce maître vénéré et absolu du Radch, Anaander Miannaai, est également un être multiple, se manifestant dans un corps ou un autre, parfois dans plusieurs à la fois et ensemble. Et en plus, elle est un peu schizophrène, car certaines parties de sa personnalité complotent contre d'autres parties. Donc, la pauvre Breq ne sait plus trop contre quelle instance elle doit orienter ses projets de vengeance.

Un autre élément qui ajoute à l'originalité du roman, c'est la question du genre. La langue Radchaai ne comporte pas de pronoms de genre et l'auteur a choisi une voie inhabituelle en utilisant toujours le pronom féminin, quel que soit le sexe de la personne. J'ai fait la même chose ci-dessus, ce qui, en français, me semble encore plus tordu. Parfois on apprend le sexe effectif de la personne en question, mais pas toujours, et le retour systématique au pronom féminin ajoute nettement au sentiment d'être dans une autre culture. De plus, dans certaines situations et dans d'autres langues que celle du Radch, le sexe a une importance et pourtant il est très difficile pour un non natif de la culture en question de savoir ce qu'il en est. D'où le risque permanent de faire une grosse bourde, au mieux une impolitesse, au pire une insulte grave.

Les deux éléments ensemble, le point de vue à la première personne éclatée en de multiples instances et l'utilisation universelle du pronom féminin auraient pu rendre l'histoire totalement confuse et opaque, et c'est le grand mérite de l'auteur d'avoir réussi presque à tous les coups à rester aussi clair que possible dans les circonstances.

Le fait est, néanmoins, que je ne sais plus trop si les protagonistes principaux sont en fait de sexe féminin ou masculin... C'est aussi une façon de pousser le lecteur à remettre en question ses préjugés sur le comportement et les sentiments des personnes selon qu'ils sont physiquement ou génétiquement mâle ou femelle...

Le tout est partie thriller, partie space opera, partie planet opera... Un premier roman très agréable et remarquablement bien fait. Mais certainement pas pour des débutants en SF...

À la fin du livre, il y a une interview de l'auteur puis un extrait d'un autre roman, d'un autre auteur, à titre de pub. De sorte que je suis arrivée à la fin de l'histoire, de ce volume du moins, sans m'y attendre vraiment, car je pensais qu'il restait encore un bon nombre de pages avant la fin. J'ai eu un choc et un sentiment de frustration car je voulais rester plus longtemps dans cet univers avec Breq. Il me faudra attendre la sortie du deuxième volume sur les trois prévus, j'espère assez rapidement.

Eric Brown a écrit une série de quatre novellas entre 2007 et 2012 : Starship summer, Starship fall, Starship winter, Starship spring et j'ai attendu de les avoir toutes avant de les lire. C'est de la SF douce : pas de guerres, pas de tueries sadiques, pas de courses-poursuites sans fin, pas de violence gratuite.

Les Humains se sont établis sur de nombreuses planètes à travers la galaxie, et y ont rencontré des extraterrestres divers et plus ou moins avancés sur le plan technologique avec lesquels la coexistence paisible ne pose pas de gros problèmes. Les voyages interstellaires se font par télémasse, une technique mise au point par les Humains qui a rendu obsolète les grands vaisseaux spatiaux.

Après une série de malheurs personnels, David Conway décide de quitter la Terre pour la planète Chalcedony, dans le système Delta Pavonis IV. C'est un lieu idyllique : la nature est belle, le climat agréable, les indigènes non violent et tolérants. On y trouve en plus une monumentale colonne dorée qui est posée là sur une plaine et dont personne ne sait rien. Ni qui l'a créé, ni en quoi elle est faite, ni à quoi elle peut bien servir. Elle attire touristes curieux et pèlerins plus ou moins illuminés. Conway, en tout cas, ne vient pas pour ça ; il cherche simplement à mener une vie simple dans un lieu tranquille où il espère surtout échapper aux cauchemars qui le hantent toutes les nuits.

À peine arrivé, il rencontre Hawksworth, ancien pilote et propriétaire d'une casse où s'entassent toutes sortes de carcasses de vaisseaux spatiaux abandonnés. Il décide d'en acheter une un peu différente des autres pour lui servir de maison. Il rencontre les amis de Hawk : Maddie, une fille un peu bizarre qui se promène avec ses couverts, assiettes et verre, et refuse le moindre contact physique ; Matt, artiste renommé dont les œuvres transmettent des sentiments quand on les touche ; Kee, une autochtone humanoïde qui a dû quitter sa tribu et qui vit avec Hawk. Conway se lie d'amitié avec eux et sa vie s'en trouve transformée. Les quatre novellas racontent une série d'événements qu'ils vont vivre ensemble au fil des ans.

Il y a la “rencontre” avec une race extraterrestre inconnue et bien plus avancée que les Humains et la révélation de ce qu'est vraiment la colonne dorée ; une vengeance bizarre par une autre extraterrestre qui n'est pas contente que Matt lui ait sauvé la vie ; le rite de passage de Kee chez des indigènes locaux où ils fument une drogue qui leur permet d'avoir un aperçu de l'avenir en échange d'un taux de mortalité élevé parmi les participants ; une rencontre amoureuse qui tourne mal ; une autre qui tourne bien ; une exposition d'art qui utilise des pierres “saintes” extraterrestres aux caractéristiques bien particulières ; et enfin la découverte d'un site archéologique monumental où tout n'est pas si mort que ça. À travers toutes ces tribulations, le but des personnages n'est jamais d'écraser l'opposant ni de gagner plus d'argent ou de pouvoir. Tout ce qu'ils veulent, c'est mener une vie paisible et sans histoire, entre amis, à l'abri des foules et des regards. Voilà qui est rafraîchissant. Évidemment, s'ils y arrivaient trop facilement ou trop vite, il n'y aurait pas de quoi faire un roman.

L'ensemble se tient bien et d'ailleurs il vient de paraître en un volume sous le titre Starship seasons. C'est une lecture facile et agréable avec des intrigues qui ont maintenu mon intérêt tout au long même si aucune ne se poursuit sur les quatre épisodes. Ce sont les liens qui se tissent entre les protagonistes, Conway et ses amis, qui fournissent la colle qui lie les histoires entre elles et qui donne une épaisseur certaine aux personnages et aux événements. Les histoires foisonnent de détails sur leur vie de tous les jours, sur leurs émotions et leurs états psychologiques. C'est finalement très intimiste et tendre.

Une chose était tout de même un peu trop présente… la bière. Conway avait manifestement toujours un verre à la main, toute rencontre commence par la proposition d'une petite bière, on en boit une avant, pendant, et après tout et n'importe quoi. Et quand ça va vraiment très mal — ou très bien —, on améliore avec un peu de scotch… Au bout d'un certain temps (et d'un certain nombre de bouteilles), j'hésitais entre le rire ou l'agacement à chaque nouvelle chope.

Il n'en reste pas moins que certains lecteurs trouveront que c'est un peu trop guimauve, un peu trop lisse. Dans le quatrième volume, où les enjeux sont les plus importants, on est même prévenu à l'avance que tout va bien se passer. Bien sûr, ça peut être un subterfuge pour mieux nous assommer ensuite… mais non, pas du tout.

J'ai dit plus haut que l'ensemble se tenait bien, mais il y a un élément qui m'a franchement dérangée. Dans le premier volume, on apprend que Maddie a subi une intervention chirurgicale pour augmenter une capacité existante mais dormante chez tous les Humains. L'opération a mal tourné, ou plutôt a trop bien réussi, ce qui l'oblige à éviter tout contact avec des gens et même avec de nombreux objets. Une parade temporaire est trouvée à la fin du volume qui lui permet de vivre un peu plus normalement. Mais curieusement, on n'en entend plus jamais parler par la suite alors que Maddie est présente et active dans les trois volumes suivants. J'aimerais bien demander à l'auteur pourquoi il a fait ça.

Néanmoins, les aspects positifs l'emportent nettement sur ces quelques bémols que je ne peux m'empêcher de rapporter pour rester honnête. Ce n'est pas de la grande littérature, pas de la grande SF non plus. C'est un petit plat mitonné qu'on a plaisir à savourer, en qui ne reste pas sur l'estomac.

Ayant bien aimé le précédent livre de Gribbin, Timeswitch, je partais pleine d'optimisme pour celui-ci. The Alice encounter est un très court roman, une novella — 160 pages, ce qui est souvent un bon point en ce qui me concerne. Mais dès la première, j'ai compris qu'il y avait un problème. L'auteur précise dans une petite introduction qu'il s'agit ici en fait d'une suite à deux romans qu'il a écrits « il y a longtemps » avec Marcus Chown (c'était en 1988 et 1991, mais il ne le dit pas explicitement) et donne en deux courts paragraphes quelques éléments indispensables à la compréhension de la situation présentée dans ce nouveau livre. Ensuite, tout au long de l'histoire, il y aura des rappels brefs d'événements peut-être décrits plus longuement dans les livres précédents, ce qui est certes suffisant pour comprendre le texte actuel mais pas assez pour en faire quelque chose, même court, qui soit intellectuellement et émotionnellement satisfaisant.

Pourtant, c'est une histoire de Science-Fiction de la plus pure espèce, dont la prémisse est que si notre univers est apparemment composé de 90 % de matière que nous ne pouvons percevoir, la matière sombre [1], il se peut qu'il existe un univers similaire au nôtre fait de cette matière, dans lequel pourraient vivre des êtres pensants qui constateraient qu'il manque 10 % de matière dans leur univers, c'est-à-dire celle qui compose le nôtre. Et, ces êtres, curieux comme il se doit, auraient les moyens de venir explorer une anomalie de leur univers qui semble contenir une forte densité de leur matière sombre. Cette intrusion chez nous entraîne des perturbations diverses qui ont des conséquences fâcheuses pour notre système : un refroidissement de la surface du soleil et une pluie de comètes dont certaines risquent d'entrer en collision avec des planètes habitées, la Terre et Mars.

Car ça se passe autour de l'année 2550, alors que Mars est colonisée par les restes d'une rébellion de colons lunaires et que la Terre se résume à une petite population réfugiée sur quelques îles qui restent habitables après les changements climatiques et autres catastrophes.

En plus, il y a deux intelligences artificielles évoluées qui sont sur une sorte de vaisseau interstellaire fabriqué à partir d'une ancienne station spatiale. Le détail de l'histoire des IA, qui remonte aux événements décrits dans les premiers livres, est entrevu ici par bribes qui m'ont laissée largement sur ma faim.

Un des personnages majeurs de l'histoire, Ondray, un ex-Terrien, existe en deux exemplaires : l'un vit sur Mars où il a un rôle de chef, du genre maire de la ville, et l'autre est sur le vaisseau, tantôt sous la forme d'une copie informatique, en symbiose avec l'une des IA, voir avec les deux, tantôt transféré dans le corps d'un clone fabriqué dans le seul but de lui servir de support matériel quand il en a besoin.

Le vaisseau, habituellement stationné entre la Terre et Mars, est maintenant parti aux confins du système solaire pour trouver, si possible, la cause des perturbations astronomiques constatées. Ce qui va aboutir à un contact entre les êtres des deux univers.

La version martienne d'Ondray vit des aventures assez banales, dans un contexte de terraformation difficile et de dissentions politiques, avec un peu d'amour, d'amitié et de jalousie saupoudrée pour donner du goût.

Une première version, plus courte, de cette novella est parue dans Interzone en 1994. Je l'ai parcourue et j'ai pu constater qu'il s'agissait de toute la partie qui se passe sur le vaisseau interstellaire. Je n'ai pas vérifié s'il y avait eu ou non de la réécriture. Le vraiment nouveau, c'est la partie qui se passe sur Mars, celle que j'ai trouvée nettement moins intéressante : peu d'originalité et beaucoup de clichés.

Voici donc un sujet accrocheur, du moins ce qui concerne la rencontre du nième type — la “communication” avec des êtres faits de matière sombre n'étant pas traitée tous les jours — , entrepris par quelqu'un qui sait de quoi il parle (Gribbin est astrophysicien de formation et écrit surtout des articles scientifiques et de vulgarisation). Hélas, le résultat est sec, sans émotion, sans vie. Il aurait peut-être fallu que je lise les deux livres qui le précèdent pour mieux apprécier mais les quelques critiques de l'époque que je viens de regarder ne m'y incitent guère et de toute façon il est trop tard. J'ai eu l'impression que l'auteur n'a pas su concilier le fait que le lecteur ne connaissait pas les événements qui avaient abouti à la situation décrite avec une absence d'envie de se répéter, lui, qui avait déjà raconté tout ça par le menu. On peut penser, pour être charitable, qu'il s'agit de trois livres qui auraient dû n'en faire qu'un seul, si l'auteur avait voulu ou avait pu s'y consacrer. Le contraire d'une trilogie, en quelque sorte.

Quant à l'écriture, au sens littéraire du terme, passons.

Voilà qui démontre encore une fois, si besoin était, que les idées hardies ne suffisent pas à faire un bon texte, même en SF hard. Éditeurs, petits ou grands, qui vous arrêtez un court instant ici, passez votre chemin.

Notes

[1] Cette matière sombre est aussi, parfois, appelée “matière miroir” ou, par extension, du moins chez les Anglo-saxons férus de Lewis Carroll, “matière Alice”, d'où le titre du livre.

Le titre, Redshirts, fait allusion aux personnages de Star Trek qui apparaissent pour la première fois dans un épisode et qui sont immanquablement victimes d'un accident, ou qui sont mangés par un monstre ou un autre avant le dénouement. Ce sont toujours des recrues de fraîche date et leur uniforme comporte une veste rouge qui les rend reconnaissables de loin.

Ici, un groupe de jeunes enseignes arrive sur l'Intrépide, vaisseau amiral de la flotte de l'Union Universelle et se lient d'amitié. Il y a Andrew Dahl, ancien séminariste dans une secte extraterrestre dénommée Forshan (!) qu'il a dû quitter à cause d'une guerre entre factions, mais qui est aussi xénobiologiste et linguiste, Maia Duvall, plus ou moins aventurière, le riche héritier Jimmy Hanson, et Finn et Hester, impliqués dans une histoire de drogue que la hiérarchie veut éviter de rendre publique.

Dahl constate rapidement que ses collègues du labo où il est affecté se comportent de façon bizarre. En particulier, ils s'arrangent systématiquement pour être hors de vue — partis chercher du café, ou en train de faire l'inventaire dans un placard — quand un officier passe par là, de sorte qu'ils ne sont jamais envoyés en mission d'exploration. Et pour cause, car à chacune de ces excursions, des petits nouveaux se retrouvent immanquablement dans des situations très fâcheuses et il y a toujours au moins un membre peu gradé de l'équipage qui y laisse sa peau. Alors que, quelle que soit la tournure des événements, les officiers supérieurs s'en sortent à tous les coups. L'un d'entre eux, le lieutenant Kerensky, est certes souvent blessé, mais il récupère étonnamment vite et repart rapidement pour de nouvelles aventures.

Il y a aussi ces moments bizarres où il se passe des choses absurdes que personne ne semble trouver anormales et un appareil mystérieux et caché qui fournit toujours, à la dernière minute, la solution espérée, sans que personne ne se pose trop de questions.

Dahl fait part de ses observations à ses amis et ils se mettent à chercher des explications plausibles. Ils vont être aidés dans leur quête de la vérité par un étrange personnage, également membre de l'équipage, mais qui se cache dans les coursives de maintenance situées dans les murs du vaisseau. Suivra une série d'aventures, parfois rocambolesques, mais toujours bien menées.

Le récit est plein de clins d'œil à la SF écrite et en images, par quelqu'un qui connaît très bien le domaine, et de l'intérieur. Ce n'est pas une parodie mais plutôt un hommage à la SF des séries télé et du cinéma. Scalzi s'est manifestement amusé follement à montrer les clichés et les faiblesses de nombre de leurs scénarios mais son regard est toujours chaleureux et ses personnages étonnamment crédibles. On sent qu'il aime ce dont il parle. L'histoire principale se termine alors qu'il reste encore un cinquième du livre. Les trois derniers chapitres explorent plus à fond le devenir de quelques personnages apparemment secondaires. C'est une approche originale que j'ai trouvée particulièrement bien réussie.

Un livre fort agréable et, dirais-je, sympathique. De la bonne rigolade mais aussi une réflexion plus en profondeur sur la vie, l'univers et le reste. Oui, quelque part, il m'a fait penser à Douglas Adams, bien que dans un registre tout à fait différent.

samedi 22 décembre 2012

Charles Stross : the Apocalypse codex

the_Apocalypse_codexVoici donc le quatrième roman de la série (après le Bureau des atrocités, Jennifer Morgue et the Fuller memorandum) qui mélange allègrement la SF, le roman d'espionnage, la Fantasy (du fait de l'existence de magie, de sorts, de “charme”, de conjurations) et l'Horreur.

Cette fois, le héros, Bob Howard, se trouve en passe d'avoir de la promotion dans son administration secrète. Mais, pour le mettre à l'épreuve, il est transféré dans un autre département, celui des Ressources extérieures. Celui-ci travaille apparemment avec des collaborateurs indépendants, ici Persephone Hazard aux nombreux talents, et Johnny McTavish, élevé dans une secte bizarre plus ou moins chrétienne, qu'il a quittée dès qu'il a pu. Howard a pour mission de les surveiller et de les aider si nécessaire, alors qu'ils partent pour Denver aux États-Unis dans le but d'enquêter sur un évangéliste américain, Ray Schiller, qui semble vouloir infiltrer les hautes sphères politiques du Royaume-Uni.

Schiller, véritable gourou qui monte, est en contact avec les dieux/démons/monstres lovecraftiens qui vivent dans des univers parallèles et qui sont la raison d'être du service secret pour lequel Howard travaille. Il s'est donné comme objectif de “sauver”, au sens biblique du terme, le maximum d'âmes avant la seconde venue du Christ, événement qu'il se propose d'ailleurs de précipiter. Apparemment, il y croit vraiment, alors qu'il se trompe complètement sur la vraie nature de ses contacts dans ce qu'il prend pour l'au-delà. Et si on le laisse faire, il risque de provoquer la fin du monde, ou plutôt, ce qui revient un peu au même, d'ouvrir grandes les portes aux horreurs indicibles qui n'attendent que ça pour nous envahir et nous manger.

L'histoire est prenante et fort bien menée, avec un excellent mélange d'action, de réflexions sérieuses et d'humour.

Dans les précédents épisodes, Stross donnait libre cours à son opinion sur les administrations, en décrivant les tribulations de son héros dans son service, certes secret mais tout aussi, sinon plus, bureaucratique que les autres. Cette fois, il continue sur le même thème, bien que nettement moins qu'avant, et il explique, en compensation, que tout ça sert en fait à quelque chose. C'est fort bien vu, à mon avis.

Il se laisse par contre aller à exprimer crûment son avis (fort négatif) sur la secte en question mais aussi sur la religion en général. Ce qui donne quelques passages croustillants et je dirais même osés, dans le genre blasphématoire. Courageux, l'auteur…

Il y a, comme toujours, plein de blagues et de références pour le lecteur initié au jargon informatique. Ça ajoute au plaisir quand on les saisit, sans que ce soit indispensable si ça passe au-dessus de la tête.

Bien qu'il s'agisse d'histoires indépendantes les unes des autres, les épisodes de cette série s'enchaînent et approfondissent les personnages et la société décrite de sorte qu'il est fortement conseillé de commencer au début et non pas n'importe où pour pouvoir comprendre et apprécier ce qui se passe.

Les quelques dernières pages laissent entrevoir, sans le moindre doute, de nouvelles aventures, que j'attends avec plaisir.

Une fois n'est pas coutume, j'ai lu un livre en français. Il s'agit de l'anthologie Destination univers et je peux dire que c'est de la Science-Fiction pur jus. Des textes très “classiques” et d'autres plus osés, pour un ensemble finalement assez cohérent et solide. Certes, tout ne m'a pas plu, mais je reconnais que dans ce cas, c'est plus une question de goût personnel que de qualité des textes. Lors de la lecture, j'ai jeté sur le papier… euh, sur l'écran, quelques impressions à chaud après chaque nouvelle. Je vous les livre ici, quasi brut de fonderie.

Thomas Geha : les Tiges

Les Humains ne sont plus que des instruments dans une guerre qui oppose Tiges et Ailaidarlis. Pas mal, mais un peu confus au début et quelques phrases mal foutues. L'histoire m'a paru un peu “basique” et manquant de subtilité. Il s'agit d'une guerre dans l'espace, somme toute parfaitement classique, mais il y a heureusement des extraterrestres végétaux assez originaux et que l'auteur s'évertue avec un certain succès à rendre “autres”. Ils m'ont fait penser — de ma part, c'est un compliment — aux "Vignes" qu'on trouve dans deux romans de Nancy Kress. En fait, cette nouvelle se passe dans l'univers du roman la Guerre des Chiffonneurs que je n'ai pas lu et cette lacune explique peut-être mon impression de manque d'épaisseur et de profondeur.

Anthony Boulanger : Évaporation et sublimation

Du grandiose au-delà du cosmique. Des oiseaux de feu gigantesques qui vivent dans les étoiles et s'en nourrissent. Ce qui n'arrange pas les affaires des Humains, qui sont moins que des fourmis en comparaison, et dont les lieux de vie sont balayés sans que les êtres immenses s'en aperçoivent même. Les hommes se rebiffent, et comme ça se passe dans un avenir lointain, ils ont les moyens de contrer ces bestioles. Mais comme ils n'ont rien compris à ce qui se passait vraiment, le résultat final est l'anéantissement de tous les protagonistes. Un exercice de style impressionnant, avec une dimension plus poétique qu'astronomique, parfois carrément biblique..., mais il n'aurait pas fallu que la nouvelle soit plus longue car l'élément “humain” est réduit à peu de chose, et mon sense of wonder était sur le bord de l'overdose.

Célia Deiana : le Bal des méduses

Pas mal. Un enfant s'est introduit clandestinement dans un vaisseau, a été pris et mis en prison, où sa situation s'avère être bien meilleure que sur sa colonie d'origine. Puis tout bascule, et il comprend que le vaisseau a été attaqué. Il trouve un survivant, un apprenti Vogueur, Humain comme lui, venu là pour accomplir un voyage initiatique dans l'espace. Il prend finalement la place du Vogueur et part on ne sait où faire on ne sait quoi. Les chapitres sont entrecoupés de textes qui semblent être les pensées de quelqu'un... qui ? Sur le coup, je n'ai pas compris. Peut-être le jeune Vogueur ou son remplaçant. Ce n'est pas clair. Mais le texte n'est pas mal écrit, avec de l'ambiance, et le point de vue de l'enfant est intéressant et bien réalisé.

Anne Fakhouri : Sleeping Beauty

Olbomce est un génie en bioélectronique, et son jeune fils idem. Il a choisi, après une vie agitée, de rester désormais loin de tout, dans son vaisseau Sleeping Beauty, avec son fils comme seul compagnon. On apprend petit à petit des choses sur son passé, sur l'univers compliqué et violent où il vit, la traîtrise (?) de son ex-femme, sa relation avec une de ses créatures, biodroïde presque (et peut-être complètement) humaine. En fait, cette nouvelle me donne l'impression d'être le résumé d'un roman où toute cette complexité aurait de la place pour s'épanouir. Manifestement, l'auteur a du répondant, mais en l'état, je n'ai pas trouvé le texte abouti.

Olivier Gechter : le Gambit de Hunger

Amy, chasseuse de prime, arrive à capturer Hunger, pirate extrêmement dangereux et habile. Mais le temps de le ramener sur une planète où elle pourra le remettre à la police et toucher sa prime, le prisonnier réussit à prendre le contrôle de son cerveau. L'histoire est racontée en alternance par l'IA du vaisseau et à la troisième personne du point de vue d'Amy. Curieusement je n'ai pas aimé du tout et je n'arrive pas à mettre le doigt sur la raison. J'ai vu venir le coup du contrôle psychique dès les premières scènes où Hunger apparaît. Les scènes en question sont répétées ensuite trop souvent, du moins quand on a déjà compris. On pourrait penser que l'histoire raconte comment Amy arrive à s'en sortir, à déjouer le méchant qui détient un pouvoir exorbitant. Mais pas du tout. Elle est victime jusqu'au bout. Pas de retournement, rien. C'est Hunger le plus fort, du début jusqu'à la fin. Finalement, le héros potentiel c'est l'IA, qui pourra peut-être prendre le dessus, mais rien n'est moins sûr, et la suite est laissée à l'imagination du lecteur. Pour le reste, c'est correctement écrit et bien ficelé. Mais j'ai trouvé l'histoire pénible. Trop proche de la vraie vie sans doute.

Aurélie Ligier : le Marathon de trois lunes

C'est l'histoire d'un voyage vers une planète que les Terriens espèrent coloniser, mais qui tourne mal en route avec une épidémie qui rend violent et qui tue de façon peu ragoûtante. Le capitaine n'arrive pas à prendre les bonnes décisions (d'ailleurs, je n'ai pas bien compris laquelle il aurait dû prendre). Il se retrouve à devoir courir un marathon épique où seul le vainqueur aura droit au retour à une vie normale, les autres seront soldats dans une guerre qui semble mal partie. Ça commençait mal : des médecins qui regardent des malades « avec dégoût »... Puis de nombreuses considérations médicales peu crédibles (mais bon, sur ce point, je suis biaisée). Ensuite, une violence des propos à répétition qui n'auguraient rien de bon. Mais finalement, ça s'est amélioré, et l'histoire est même devenue intéressante avec un protagoniste ambigu assez bien campé. Pas trop long et pas trop court, pas inutilement alambiqué, bref, pas mal, même si je n'ai pas tout suivi, à supposer que ce soit suivable. J'ai la nette impression que toutes ces nouvelles laissent une (trop) bonne part à l'imagination du lecteur.

Laurent Genefort : les Dieux bruyants

Une planète en cours de colonisation par les Hommes, qui ne pensent qu'à exploiter les ressources trouvées sans se préoccuper des êtres pensants qui vivent en symbiose avec la nature. Ces êtres, les Pilas, sont petits avec un aspect entre araignée et pieuvre, et ils communiquent entre eux par des changements de couleur sur leur surface. Deux d'entre eux se mettent en tête de rencontrer les “dieux bruyants” pour apprendre ce qu'ils peuvent auprès d'eux. Et ce malgré les histoires que racontent les différents clans sur le non retour de ceux qui ont suivi ce chemin. La première partie de la rencontre se passe plutôt bien car, par chance, ils tombent sur Alexis, qui ne leur veut pas de mal et qui a, de plus, un appareil pour communiquer avec eux. Il est employé par une corporation alors qu'en fait c'est un espion d'une autre... mais en réalité, c'est un membre d'une secte qui cherche son (ou ses) messie(s). Puis ça tourne mal à cause d'un groupe d'enfants qui passe près d'eux par hasard et l'un des Pilas est tué. Alexis va alors renier les Hommes et trahir ses coreligionnaires pour sauver la civilisation des Pilas. L'histoire est un peu simpliste et comporte trop d'explications et pas assez d'action mais j'ai surtout eu l'impression que Genefort avait besoin de plus de place pour développer ses récits. Quoi qu'il en soit, il en sort fort sympathique à titre personnel.

Olivier Paquet : le Khan Mergen

Une planète habitée par des Mongols qui vivent dans des villes nomades qui sillonnent la plaine sur des pattes mécaniques, avec la ville entière sur son dos. Relents du Monde inverti... Tout le monde est sous l'influence d'un "conditionnement culturel" qui les rend dociles et qui leur impose un mode de vie bien réglé, avec des tas d'interdits et d'obligations — une forme de religion en quelque sorte. Une partie de ce conditionnement consiste à ne rien savoir de l'espace et des autres mondes de l'Expansion de l'Humanité. Certains, très rares, arrivent à transcender le conditionnement et à se faire accepter comme élève à bord du Melkine, vaisseau d'exploration à vocation scientifique, si j'ai bien compris. Kushi est justement un de ceux-là. Il revient, après huit ou quinze ans d'absence, selon son référentiel, sur la planète Aral, à Oulan-Bator, sa ville natale, pour voir ce qui se passe avec une nouvelle recrue qui est censée partir sur le Melkine. Il apprend qu'il n'y a personne en attente de départ et que l'autre ancien du Melkine, Eustache, qui a été son maître, est mort. C'est une histoire compliquée, et pour cause, car ce texte fait partie d'un cycle, avec une trilogie en préparation. Cela dit, je n'ai pas été enthousiasmée par cette nouvelle que l'auteur présente peut-être comme "hors-d'œuvre", avant le plat principal à venir. J'ai trouvé les gens et l'histoire trop artificiels, le style poussif avec parfois des phrases incompréhensibles (pour moi du moins). Je sens aussi (à tort ou à raison) qu'en arrière-plan — dans le monde de la future trilogie — l'histoire doit surtout tourner autour de luttes de pouvoir et d'intrigues de palais. Ce n'est pas le genre de texte que je préfère.

Couverture

Ce court roman (189 pages) aurait pu être bien plus long, les idées et la matière ne faisant pas défaut, mais Nancy Kress avoue que la longueur qu'elle préfère, c'est la novella et elle sait parfaitement comment s'y prendre.

Comme indiqué par le titre, il y a trois fils narratifs en parallèle. L'un, en 2035 (after the Fall, après la Chute), nous montre un petit groupe d'humains qui vivent enfermés dans une sorte de coquille géante dans laquelle ils ont été placés plus de vingt ans plus tôt par des entités apparemment extraterrestres dont ils ne savent pas grand-chose. Ils sont convaincus que ce sont ces êtres qui ont dévasté la Terre et tué pratiquement tout ce qui y vivait, puis ont sauvé — on se demande bien pourquoi — une poignée de personnes (vingt-six exactement) qu'ils ont mises dans cet endroit protégé pour qu'ils puissent, peut-être, repeupler la planète. Après vingt ans, il n'y a eu que six naissances viables, et encore, la plupart ont des anomalies liées au haut niveau de radiations subi par leurs parents pendant la grande destruction. Les extraterrestres ont donc mis à leur disposition une étrange machine à voyager dans le temps qui s'active épisodiquement et permet à une personne de retourner, pour quelques minutes seulement, dans le passé, juste avant la fin du monde, pour ramener, selon le lieu où ils arrivent, soit du matériel et des aliments, soit des enfants en bas âge. Le protagoniste principal de cette partie est Pete, quinze ans, un des six nés dans la coquille.

Un deuxième fil narratif se passe en 2013, dans le monde que nous connaissons (before the Fall, avant la Chute). Julie Kahn, brillante mathématicienne, est chargée par le FBI d'aider à élucider des événements récurrents bizarres, soit des vols sans effraction dans divers magasins où les objets pris sont de peu de valeur, soit des enlèvements d'enfants où les témoins racontent des choses peu crédibles. On comprend tout de suite qu'il s'agit des excursions des gens de la coquille de 2035. Elle espère trouver un rythme discernable à ces occurrences, ce qui lui permettrait de calculer le lieu de la prochaine.

Le troisième fil (during the Fall, pendant la Chute) nous montre, par petites touches, les modifications écologiques et géologiques d'abord insignifiantes un peu partout sur la planète, qui s'amplifient progressivement pour aboutir à une véritable apocalypse. On n'en voit de près qu'une infime partie, mais on en connaît les conséquences.

L'intrigue tourne un peu, très peu, autour du mystère des extraterrestres — qui sont-ils, que veulent-ils ? —, mais consiste plutôt à découvrir comment les trois fils finiront par se rejoindre. On suit surtout Julie et Pete, chacun de son côté, et Nancy Kress montre là son talent habituel pour créer des personnages vivants, touchants et crédibles.

La brièveté du texte ne permet pas de construire une vision très globale de la situation et j'ai eu un peu de mal à avaler certains postulats. Comment croire qu'un cataclysme, aussi destructeur soit-il, et même si les Hommes eux-mêmes s'y mettent, puisse tuer l'Humanité entière en si peu de temps, tout en laissant la planète en suffisamment bon état pour que la vie reprenne petit à petit en à peine vingt ans. D'ailleurs, ce sont les quelques rescapés dans la coquille qui affirment être les seuls Humains sur Terre, mais on peut se demander comment ils peuvent bien en être si sûrs. Et, s'ils ont raison, comment croire envisageable de repeupler la Terre avec un pool génétique réduit à quelques individus.

Cela dit, après avoir suspendu sans mal mon incrédulité, j'ai pris grand plaisir à lire cette histoire assez tragique, mais pas triste. J'espère qu'un éditeur français courageux la fera traduire.

Couverture du livre

La série Spiral Arm comporte à ce jour trois volumes : the January Dancer et Up Jim River dont j'ai déjà parlé, et voici maintenant In the lion's mouth, dont les événements font suite directement au second volume.

Donovan-Fudir, l'homme balafré à la personnalité éclatée en une dizaine de fragments, est kidnappé par Ravn Olafsdottr, Ombre au service de Ceux de Nom. Lui qui voulait rejoindre sa fille, la harpiste Méarana, et sa mère, Bridget ban, une Hound agent de la Ligue de la Périphérie, se retrouve en route pour les planètes de la Confédération, fief des Noms.

Le "Lion's mouth" (gueule du lion) du titre fait référence à la confrérie des Ombres, où une rébellion occulte est en cours depuis vingt ans. Ravn avait mission de ramener Donovan aux chefs des rebelles car ceux-ci (ou du moins certains d'entre eux) souhaitent que l'homme balafré se rallie à leur cause dont le but serait de renverser le pouvoir de Ceux de Nom. Les hostilités semblent, à première vue, entre Ombres fidèles au pouvoir en place et rebelles. Mais il apparaît ensuite qu'il y a également dissidence au sein même de Ceux de Nom et que les Ombres sont pour la plupart manipulées par une faction ou par une autre de leurs maîtres.

Il s'agit donc d'une histoire de luttes entre pouvoirs, de rébellions et de traîtrises tout ce qu'il y a de classique.

Ce qui l'est nettement moins, c'est la façon de la raconter. Le livre commence avec Ravn Olafsdottr qui s'insinue dans la forteresse où Bridget ban et Méarana se sont retirées après leurs aventures à la fin du précédent volume. Elle vient apporter des nouvelles de Donovan-Fudir et annonce qu'elle le fera à sa manière. Ainsi, un chapitre sur deux consiste à suivre les événements entre le kidnapping de Donovan par Ravn et le moment actuel où elle est en train de les raconter. Les chapitres intermédiaires nous montrent les réactions de Bridget et de Méarana au fur et à mesure qu'elles découvrent la situation dans la Confédération, ennemie de la Ligue, le rôle passé et présent de Donovan, et les liens tissés entre lui et Ravn. Elles veulent surtout savoir ce qu'est devenu celui qui est l'ancien amant de Bridget et le père de Méarana, et pourquoi ce n'est pas lui qui est là pour raconter ses aventures. Ce qu'elles apprendront à la fin du livre, qui n'est pas la fin de l'histoire.

[Voir la note[1] pour un résumé de la suite du livre, jusqu'à la fin. Donc, caveat lector.]

Comme dans les épisodes précédents, on retrouve une écriture rythmée parfois à la limite de la poésie en prose (avec des passages carrément en vers). La langue est, comme dans les deux premiers volumes, très particulière, pleine de constructions grammaticales bizarres, de termes apparemment tirés du Gaélique ou même d'autres langues, de dialectes plus ou moins inventés où les mots sont quelquefois déformés à l'extrême. Ce qui fait que j'ai par moments eu un peu de mal à suivre les événements, à retenir tous les noms (les personnages en ont souvent plusieurs) voire à l'occasion tout simplement à comprendre le texte. Malgré cela, j'ai trouvé l'écriture tout à fait fascinante et les personnages principaux attachants et mémorables. Le tout crée une ambiance envoûtante, mélange du récit à la manière médiévale et du space opera que j'estime finalement réussi.

J'attends donc le quatrième (et peut-être dernier) volume de la série, On the razor's edge, prévu selon l'auteur pour l'année prochaine.

Notes

[1] Donovan apprend que si les Ombres rebelles veulent qu'il se rallie à leur cause c'est parce que, vingt ans auparavant, il avait lui-même fait partie d'une rébellion qui a échoué. Il est devenu une figure héroïque susceptible d'enflammer le cœur des troupes et de décupler leur courage. Surtout, il a réussi à sortir de la Cité secrète par un passage qui permettrait maintenant d'y entrer, et que lui seul connaît — à condition que la mémoire lui revienne. Car il ne se souvient aucunement d'avoir été ce Geshler Padaborn, héros de l'époque. Pour des raisons compliquées, il doit continuer à faire croire qu'il est très diminué par le traitement subi aux mains des vainqueurs après la rébellion ratée, alors qu'en réalité ses multiples personnalités commencent à se réintégrer ou du moins arrivent à se coordonner de telle manière qu'il se retrouve même avec des capacités qui dépassent celles qu'il avait auparavant. Le livre se termine avec une grosse bataille entre les rebelles et les fidèles et où on rencontre enfin quelques Noms en personne. Ils détiennent manifestement des atouts technologiques très supérieurs aux Ombres et aux gens de Ligue, et sont eux aussi en pleine guerre interne. À la fin, on apprend que Donovan a été envoyé sur Terra, dans une zone à laquelle il est quasiment impossible d'accéder si on n'est pas invité, du moins si on veut en sortir vivant. Ce qui, bien évidemment, ne va pas décourager les trois dames de son cœur de partir à sa rescousse.

samedi 28 avril 2012

Stephen Baxter : Évolution

Couverture de ´Évolution´J'ai mis des années à me décider à lire Évolution car je craignais de n'y trouver qu'une simple saga préhistorique, ce qui ne me tentait guère. C'est en discutant avec plusieurs fans de Baxter, chez Scylla, je pense, que je me suis laissé convaincre. Et je n'ai pas été déçue. Sur la forme, c'est plus une suite de nouvelles, voire de vignettes, qu'un véritable roman.  C'est l'histoire de l'Humanité racontée par épisodes, en commençant il y a 65 millions d'années, lors de la disparition des dinosaures, pour se terminer plus de 500 millions d'années dans le futur, avec un épilogue situé vers 2050. Bien qu'il n'y ait, bien évidemment, aucun personnage qui traverse les époques, on retrouve Joan Useb, paléontologue de notre siècle, dans le prologue, dans quelques chapitres ou interludes au milieu et dans l'épilogue, de sorte que j'ai quand même ressenti une sorte de continuité romanesque.

À chaque étape de ce grand voyage à travers le temps, on s'arrête un peu et on suit un personnage, nommé pour l'occasion — même si pour lui la notion n'existe pas encore —, dans sa vie de tous les jours, en commençant par un ancêtre lointain d'homo sapiens, Purga (de purgatorius, un mammifère primitif supposé ancêtre des primates, et donc des Hommes) qui assiste — et nous avec elle — à la chute de la comète qui a créé le cratère Chicxulub, événement qui déclenche un bouleversement planétaire et la disparition d'innombrables espèces, dont celle des dinosaures. Puis, petit à petit, on rencontre des êtres de plus en plus proches de nous, pour ensuite repartir vers nos lointains descendants, aussi différents de nous que ceux du début. Les histoires ne sont le plus souvent pas gaies du tout, et pour cause, car la vie sur Terre n'aura été, à aucun moment, une sinécure pour les êtres vivants. La continuité génétique est en fait la seule véritable force motrice de l'évolution et la justification de tout le reste — notion qui est répétée de diverses façons à travers tout le roman.

La voix de l'auteur est bien présente, avec des digressions fréquentes, souvent pour remplir les périodes sautées entre deux chapitres très éloignés dans le temps, parfois pour détailler un peu les fondements scientifiques de ses spéculations, parfois pour nous entretenir de sa vision du monde, dont j'ai déjà largement pris connaissance par la lecture de bon nombre de ses autres livres — et à laquelle j'adhère en grande partie il faut le dire. Ici, il montre que l'évolution n'est pas la conséquence d'un quelconque dessein, qu'il n'y a nulle part de “volonté” d'optimisation des espèces. Il n'y a que le désir inné des êtres de survivre et de protéger leur progéniture et leur famille, c'est-à-dire, au final, de préserver leurs gènes. Les changements répétés de l'environnement entraînent une adaptation continue des espèces par une sélection sans répit ; c'est, du point de vue de l'individu, une œuvre plus de mort que de vie, imposant sans relâche la disparition des spécimens les moins bien adaptés. Que ce système quasi mécanique puisse aboutir — peut-être — à une amélioration de la situation globale dans un avenir hypothétique n'apporte aucune consolation à ceux qui doivent le subir.

Evolution (version originale)Dans un chapitre qui se situe cinq millions d'années dans le passé, il raconte avec force détails, parfois croustillants, que la lente accession à la “conscience” commence par la faculté de percevoir les intentions des autres, de comprendre que ces autres peuvent avoir des pensées et des croyances différentes des siennes, et que ce qu'on fait peut influencer ces croyances. Il y a là, dans cette nouvelle capacité “à lire dans la tête des autres”, certes les prémisses de l'empathie, mais aussi celles de la traîtrise et du mensonge. J'ai été impressionnée par la capacité de Baxter de se mettre dans la tête de ces êtres primitifs, de nous faire partager leur vie intérieure, sans jamais sombrer dans une anthropomorphisation déplacée.

Baxter garde, dans cette immense saga terrestre, son don pour la description, que, même dans ce contexte, je qualifierai de “cosmique”, comme ce paragraphe d'un épisode qui se passe dans le Sahara, il y a 60 000 ans. Il décrit ici le cerveau des hominidés qui a déjà atteint une complexité extraordinaire :

« Le cerveau hominidé, dopé par un plus grand besoin d'intelligence et par un nouveau régime riche en graisses, s'était rapidement développé. Il était plus complexe que tous les ordinateurs que l'Homme construirait jamais. La tête de Mère contenait cent milliards de neurones — ces interrupteurs biochimiques interactifs —, soit autant que d'étoiles dans la galaxie. Mais chacun de ces interrupteurs pouvait de positionner de cent mille façons différentes, et cet échafaudage complexe baignait dans un fluide composé de plus d'un millier de substances chimiques, qui variaient en fonction du temps, des saisons, de l'humeur, du régime alimentaire, de l'âge et de cent autres facteurs — et qui affectaient toutes le fonctionnement des interrupteurs. »

C'est l'époque du début du langage, et en même temps de la manipulation du plus grand nombre par quelques-uns qui ont compris comment faire. Ici, c'est une femme, une sorte de génie préhistorique, dont les capacités mentales sont hors du commun pour l'époque, et qui fonde une proto-religion, sans savoir trop ce qu'elle fait, mais en ayant bien compris où était son intérêt. Elle sera aussi la première à se donner un nom, Mère, et à nommer un autre.

Plus on s'approche de notre temps, plus les proto-humains, puis les humains deviennent capables et intelligents, mais leurs défauts se développent dans les mêmes proportions.

Un autre moment crucial est situé il y a 9600 ans, quand une partie de la population humaine est passée du stade de la chasse et la cueillette, avec une vie simple, par petits groupes disséminés dans de grands espaces, à l'agriculture, avec son corollaire, la création de cités, où les humains peuvent se reproduire sans être limitée par un problème de subsistance. Mais ces nouveaux modes de vie imposent des sacrifices considérables. Les Hommes — ou du moins certains d'entre eux — doivent consacrer toute leur vie à gratter le sol, renonçant à la liberté, à la santé et au bonheur. Le résultat est que les humains « cessent de se reproduire comme des primates et se mettent à le faire comme des bactéries ». Vision très Baxtérienne de la chose. D'autant que, malgré l'abondance relative de nourriture, celle-ci s'avère bien moins variée et de moins bonne qualité que celle d'avant. D'où le cortège de conséquences, dont les anémies, les mauvaises dents, les corps abîmés par le travail de force répétitif. L'entassement des populations dans les cités crasseuses aboutit à la prolifération de maladies. Ainsi, en dépit d'une plus grande disponibilité de nourriture et de l'accroissement du nombre des naissances, la mortalité augmente tout autant, et touche les très jeunes, les vieux et les faibles. Tout ceci crée un stress social propice à l'agressivité, aux crimes, et j'en passe.

Un épisode situé en l'an 482 de notre ère porte pour titre "Lumière sur le déclin". On comprend que la période gréco-romaine représente l'apogée de l'espèce humaine, le moment où la raison atteint son sommet et où le côté obscur de cette force n'a pas encore tout à fait produit les résultats qu'on connaît.

« Athalaric comprenait ; c'était un sujet qu'Honorius avait ressassé mille fois. Au cours des derniers siècles de l'Empire, les critères de l'éducation et de l'érudition avaient chuté. Dans les têtes embrumées des masses abêties par une médiocre alimentation et les spectacles barbares des cirques, l'antique rationalisme des Grecs et les valeurs sur lesquelles Rome avait été fondée avaient cédé la place au mysticisme et à la superstition. Honorius avait expliqué à son élève que c'était comme si toute une civilisation avait perdu la tête. Les gens ne savaient plus réfléchir, et bientôt ils oublieraient même qu'ils avaient oublié. Pour Honorius, le christianisme ne faisait qu'exacerber le problème. »

La chute de l'Empire romain marque ainsi le début de la fin.

Baxter n'accorde pas un mot à la renaissance, et arrive ensuite directement à notre époque, ou plutôt à une vingtaine d'années dans l'avenir, où tout bascule par la conjonction du délabrement écologique, économique et politique avec une éruption volcanique majeure.

En même temps que le volcan Rabaul explose, on apprend qu'un robot envoyé sur Mars a réussi à se répliquer avec les matériaux trouvés sur place. Et ils continuent leur mission : créer d'autres robots puis des usines pour fabriquer encore plus de robots. Ils avaient été programmés pour préparer la planète à l'arrivée des colons humains. Mais personne n'est venu et ils ont cessé de recevoir les instructions en provenance de leurs créateurs. Ils avaient été conçus pour se répliquer et donc, en l'absence de toute autre directive, c'est ce qu'ils font. Bien sûr, les nouvelles productions comportent des imperfections et des variations, mais ils ont été programmés pour apprendre, pour conserver ce qui marche bien et éliminer le reste. Les robots les plus faibles disparaissent et les plus solides perdurent et appliquent les modifications favorables à la génération suivante. Bref, les robots évoluent… jusqu'à recouvrir complètement la planète rouge, puis la consommer entièrement. C'est osé, ça ! Les robots ont alors atteint un niveau de sophistication qui leur permet de quitter l'orbite de Mars et partir à la recherche de ressources ailleurs.

Le premier chapitre post-cataclysmique raconte l'histoire d'un petit groupe de soldats de la marine britannique de notre époque, mis en hibernation pour des raisons militaires, en principe pour quelques années tout au plus. Ils se réveillent on ne sait — pas plus qu'eux — précisément ni où ni quand, mais manifestement dans un avenir assez lointain, au bas mot mille ans selon leurs estimations, mais sans doute bien plus. Ils se rendent petit à petit compte qu'ils sont peut-être les derniers de leur espèce (et que Mars a disparu…), ce qui ne suffit pas à les unir pour faire face à l'adversité ensemble. Ils finissent donc par se retrouver seuls, chacun pour soi, dans un monde définitivement sur la pente descendante.

On est ensuite le témoin de la régression progressive de ce qui, brièvement, a été l'Humanité que nous connaissons, par étapes d'une étendue impressionnante : 30 millions d'années, 500 millions d'années dans l'avenir… Rien de tout ce qui a précédé n'aura eu d'importance devant la destruction inéluctable de toute vie sur la Terre, en attentant celle de la planète elle-même. Au cas où vous auriez encore besoin d'être convaincu de la vanité de toute chose, cette partie du livre vous ouvrira peut-être les yeux. Néanmoins, à la fin des fins, il ne reste pas rien du tout. Les descendants des robots — qui sont finalement les seuls héritiers de l'Humanité — sont toujours là quelque part, et on en voit une manifestation passagère — et consciente — sur la Terre mourante. Et, pendant les derniers soubresauts géologiques du système alors que le Soleil, dans son expansion, consume la Terre, il y a la dissémination des spores de bactéries terrestres, contenant de l'ADN bien de chez nous, à travers les espaces intersidéraux, et plus particulièrement dans une zone où de nouveaux soleils sont en train de naître. Le cycle est fermé.

Jack Cohen, biologiste et fan bien connu du milieu SF anglo-saxon, dit, sur la quatrième de couverture, que Baxter l'a convaincu que les choses auraient pu se passer comme il le raconte. Effectivement, tout est tellement vraisemblable que j'ai eu parfois l'impression de lire un documentaire et non une fiction. Baxter a dû prévoir ce “risque” car il a trouvé nécessaire, dans une courte postface, de dire qu'il s'agit d'un roman et non un cours sur l'évolution. Il est certain qu'il est solidement documenté, mais j'ai lu ici ou là des critiques qui lui reprochaient des “erreurs“ ou des invraisemblances trop importantes. Bof, peu importe. Ce qui compte, quand on lit, et sait lire de la SF, c'est le plaisir de se laisser émerveiller grâce à l'imagination fertile des auteurs.

Personnellement, je considère qu'un livre est une véritable réussite lorsque je continue à y penser après avoir tourné la dernière page et quand mon regard sur le monde est ensuite un peu coloré par cette lecture. Évolution entre sans problème dans cette catégorie. Bien que j'aie un peu peiné au milieu, pendant quelques chapitres situés au moment où les hominidés deviennent de plus en plus humains — donc de moins en moins sympathiques —, le tout est finalement bien plus que la simple somme des parties. Il atteint, pour moi, au véritable tour de force tant par l'ampleur de son sujet, que par la vision de l'auteur, constamment présente, qui allie le soin du détail à un regard pénétrant toujours tourné vers des horizons lointains. Baxter est indiscutablement un “grand“ auteur.

samedi 21 janvier 2012

Jack McDevitt : Firebird

Firebird

Après une expérience de lecture un peu pénible avec deux livres de Paul McAuley (la Guerre tranquille et sa suite), c'est avec un plaisir certain que j'ai entrepris de lire le dernier livre de Jack McDevitt, Firebird, une nouvelle aventure d'Alex Benedict. C'est le sixième de la série dont j'ai lu les cinq premiers (a Talent for war, Polaris, Seeker, the Devil's eye, Echo). Je savais donc parfaitement ce que j'allais trouver : une énigme à résoudre en rapport avec un objet rare que quelqu'un veut mettre aux enchères par l'intermédiaire d'Alex Benedict, marchand d'antiquités de son métier. C'était effectivement à peu près ça. On pourrait croire, à me lire, que ces romans sont répétitifs, mais ce n'est absolument pas le cas.

Le livre commence par un prologue où le vaisseau interstellaire Abonai disparaît bizarrement. Comme aucun débris n'est retrouvé, il faut conclure qu'il n'est jamais ressorti de son saut dans l'hyperespace, accident qui arrive de temps en temps.

Puis l'histoire débute quand Karen Howard contacte l'entreprise d'Alex. Son beau-frère, Chris Robins, physicien connu, a disparu de façon mystérieuse quarante ans auparavant, et maintenant, après le décès de son épouse, Elizabeth, sœur de Karen, celle-ci cherche à monnayer quelques objets par l'intermédiaire d'Alex. Il accepte, mais sait qu'il ne suffit pas d'être physicien, même connu, pour que les objets en question soient recherchés par les collectionneurs et prennent de la valeur. Pour faire monter les prix, il va entreprendre de faire de la pub autour du personnage de Chris, grâce à deux éléments médiatiquement intéressants  : ses spéculations un peu excentriques sur la théorie des univers multiples et sa disparition soudaine et complète, jamais élucidée, quasiment sur le pas-de-porte de sa maison alors qu'il revenait d'une expédition. Pour ce faire, Alex va participer à diverses émissions et débats télévisés (oui, même si les noms ont un peu changé c'est bien de ça qu'il s'agit, à des milliers d'années dans l'avenir [1]) et surtout il va essayer d'en savoir plus sur les circonstances de sa disparition tout en espérant plutôt ne rien trouver que de découvrir une explication banale, car dans ce dernier cas, les prix n'iraient pas bien haut.

Dans le cadre de son enquête, il est amené à visiter un monde un peu particulier, Villanueva, où tous les habitants humains sont soit partis soit morts sur place sept mille ans plus tôt, quand le système est passé dans un nuage cosmique. Il ne reste que les machines et les intelligences artificielles, les Betas. Celles-ci ont continué à entretenir tout le matériel sur la planète, mais certaines, qui ont plus ou moins pris le pouvoir, sont devenues férocement hostiles aux Humains de sorte que toute tentative d'y aller est fortement déconseillée car très dangereuse. Bien entendu, Alex y va quand même pour les besoins de la cause. Après avoir constaté qu'il y a effectivement des IA qui en veulent à sa peau, il décide de quitter les lieux, mais reçoit un appel au secours d'une IA qui a pris le nom de Charlie. Celui-ci le supplie de venir le chercher, car il n'en peut plus d'être tout seul et isolé depuis des millénaires. Alex se laisse convaincre par Chase de tenter le coup malgré les risques et ils réussissent, in extremis, à le récupérer et à le ramener sur Rimway, la planète où ils habitent. Ce qui va entraîner Alex dans un débat sur la nature exacte des IA qui n'a jamais cessé depuis qu'elles existent. Sont-elles conscientes ? Doit-on leur accorder les mêmes droits que les Humains ? Etc. Mais Charlie n'était pas le seul Beta qui avait gardé ses esprits et il demande à Alex de faire ce qu'il peut pour que les autres Betas non hostiles coincées sur Villanueva soient évacués. Ce qui ne va pas se faire sans mal. Cette affaire constitue une intrigue secondaire pendant tout le roman.

Le sujet principal reste le devenir de Chris Robin, car l'objectif de vendre ses affaires au meilleur prix est toujours présent. Mais comme d'habitude, la curiosité pousse aussi Alex et Chase à poursuivre leur quête avec d'autant plus d'énergie que les obstacles s'accumulent. De plus, s'il y avait le moindre indice sérieux laissant penser qu'il avait disparu en passant dans un univers parallèle, ça serait épatant pour le commerce. Ils découvrent que, bizarrement, le savant avait été deux fois le témoin du passage inexpliqué dans l'espace d'un vaisseau inconnu. Il s'agit en quelque sorte d'OVNIs mais leur existence réelle est dûment authentifiée par les autorités. Seulement, ils ne répondent pas aux appels et disparaissent après quelques heures en s'effaçant progressivement (contrairement aux vaisseaux normaux qui passent dans l'hyperespace subitement, sans transition). Qu'il ait été présent une fois à un événement très rare se conçoit, mais deux fois… Petit à petit, il apparaît qu'il faisait des recherches sur le phénomène récurrent — environ tous les trente ou quarante ans — de ces vaisseaux qui disparaissent dans des conditions non élucidées. Et de fil en aiguille, Alex trouve de plus en plus de choses bizarres concernant Chris, par exemple le fait qu'il ait acheté quatre vieux tacots de vaisseaux spatiaux pour procéder, apparemment, à des expériences dont personne ne sait rien, mais qui ont abouti à la perte de tous les bâtiments en question. Il finit par déduire que les navires étranges qui font des apparitions épisodiques depuis des siècles sont en fait la réapparition de ces vaisseaux disparus, parfois depuis longtemps. Il suppute qu'ils sont en fait perdus dans l'hyperespace avec des commandes qui ne répondent plus, et qu'ils font surface de façon régulière et calculable. Le pourquoi et le comment, en relation avec le passage dans le sillage de trous noirs, est expliqué, suffisamment mais sans trop appuyer, grâce à l'aide d'une amie physicienne. Ce qui va les mener à essayer d'intercepter la prochaine apparition, avec l'idée qu'il y a peut-être encore des gens en vie à bord qu'il convient de secourir. Des gens qui viendraient alors d'un passé plus ou moins lointain.

Au total, c'est encore une fois un excellent roman, peut-être un tout petit peu lent au départ, mais néanmoins agréable de bout en bout, avec une écriture limpide et sans prétention. Les personnages sont intéressants, les spéculations sont crédibles et bien vues, l'action est bien menée. Et il n'y a ni descriptions hyperdétaillées de paysages lunaires, ni batailles interminables dans l'espace, ni manigances politiques compliquées à n'en plus finir. Pas non plus de méchants extraterrestres qu'il faut réduire en bouillie le plus vite possible (il y a, certes, les méchantes IA, mais elles ont des excuses), ni même d'ailleurs de méchants Humains, ce qui est certes peu vraisemblable, mais néanmoins rafraîchissant. Un régal, donc. J'attends le volume suivant, bien évidemment.

Notes

[1] Le fait que le monde d'Alex et Chase soit curieusement très similaire au nôtre par certains côtés bien que situé en l'an 11321 selon la datation terrienne (c'est la première fois que McDevitt fournit cette information de façon précise) m'avait titillée sérieusement lorsque j'avais lu Echo, le précédent roman dans la série, et j'en avais parlé dans mon billet. Je ne suis pas la seule car Russell Letson, dans sa critique de Firebird parue dans le numéro de décembre 2011 de Locus, a ressenti la même chose. Il dit que, compte tenu de l'échelle de temps et d'espace décrite, on s'attend à trouver toute sorte de possibilités sociales et humaines (ou post-humaines) exotiques. Mais la Confédération et le monde de Rimway ne sont pas seulement familiers et compréhensibles, on s'y sent carrément chez soi. Et Letson explique comment il a résolu le problème de cette dissonance. Il fait un rapprochement avec les représentations de certaines œuvres de Shakespeare où des costumes, le décor et même des accents actuels sont plaqués sur les situations dépaysantes ou inhabituelles présentées dans l'histoire. C'est comme si McDevitt avait réalisé une sorte de traduction/adaptation pour nous éviter de passer notre temps à rester bouche bée devant l'allure des immeubles, la manière dont les gens se coiffent et ce qu'il y a vraiment dans leur thé. Certes, ils ont des voitures qui volent par anti-gravité, leurs maisons disposent d'une IA et de nanotechnologie, ils peuvent vivre plus de deux cents ans, mais au fond ce sont des gens comme nous. Ils peuvent avoir des vaisseaux interstellaires, et parmi leurs voisins, un groupe extraterrestres, il n'en reste pas moins que leurs angoisses et leurs plaisirs sont bien ceux qu'on s'attend à trouver dans n'importe quelle culture à l'abri du besoin matériel. Ce qui est nécessaire au bon fonctionnement des affaires d'Alex Benedict — et des intrigues de la série —, ce sont des profondeurs historiques pleines d'énigmes, d'événements étranges, de disparitions. C'est quand on sort des salons, des bureaux et des cafés, qu'on part au-delà des quais orbitaux vers les profondeurs galactiques, qu'on va retrouver les monstres, les merveilles et les mystères. Il se peut même qu'un premier plan familier soit un élément indispensable à la réussite de la recette. Et il conclut que tout ça ne l'empêche pas d'en redemander à chaque fois. Je trouve cette analyse intéressante, même si on ne sait rien de ce qu'en pense l'auteur. En ce qui me concerne, j'en suis arrivée à me dire que c'est peut-être justement cette façon de faire qui me rend les textes de McDevitt si sympathiques.

La Guerre tranquille est un roman de SF très classique. Du space opera d'aventures, à la sauce thriller. Des courses poursuites autour de Saturne ou Jupiter, et d'une lune à l'autre. L'intrigue raconte les diverses luttes pour le pouvoir, essentiellement entre la Terre et ses ex-colonies, les Outers (traduit par Extros) qui ont pris le large à l'occasion de multiples conflits des dizaines ou des centaines d'années avant les événements du livre, et aussi pour la prééminence d'une faction terrestre ou Extro sur une autre.

Sur Terre, le Grand Brésil contrôle toutes les Amériques, les autres puissances politiques et économiques étant l'Europe et l'Asie et les pays du Pacifique. Partout, les grandes familles tiennent le pouvoir, et ceux qui ne sont pas “du sang” ne sont que citoyens de seconde zone, utilisés et manipulés comme des pions. L'objectif commun consensuel est tout de même de restaurer la Terre à son état plus ou moins pré-industriel, ou du moins à une situation écologique acceptable, ce qui n'est pas mince affaire après les siècles du pétrole et ceux du changement climatique, assortis de conflits à répétition. Les familles ont d'ailleurs leurs “Saints verts”, qui sont les scientifiques qui ont mis au point les méthodes pour tenter de réparer tout ça. On tient aussi à sauvegarder le génome humain à peu près en l'état, et toute transformation un peu radicale nécessitant des manipulations génétiques profondes est mal vue.

Par contre, les colonies extérieures dispersées à travers le système solaire ont pris leur indépendance et forment une société morcelée beaucoup moins conservatrice ; certains groupes parmi les plus jeunes sont même favorables à un posthumanisme sans limites. On y pratique une démocratie très directe et un peu anarchique, dans des cités-états sans politique unifiée. Les manipulations génétiques sont la norme, voire la nécessité pour survivre dans des conditions parfois très différentes de celles de la planète d'origine.

Il y a les factions pour la guerre et d'autres pour la paix, tant sur Terre que sur les colonies, chaque groupe ayant des atouts scientifiques et techniques qui intéressent l'autre. Au début de l'histoire, les tenants d'une collaboration pacifique tiennent encore les rênes, mais rapidement l'autre camp prend le dessus et manifestement le conflit sanglant ne pourra être évité. On suit donc une série de personnages : des pilotes terriens profondément modifiés pour s'unir totalement à leur vaisseau ; des clones conçus pour être des soldats hyperperformants ; des scientifiques atteignant au génie, surtout Sri Hong Owen de la Terre, et Avernus, sa rivale enviée, chez les Extros, toutes deux consumées par leur passion à sculpter le vivant, à adapter la faune et la flore aux conditions extrêmes des géantes gazeuses et de leurs lunes ; un diplomate particulièrement sournois mû uniquement par ses intérêts et sa carrière ; des généraux et des politiciens sans scrupules ; et quelques petites gens de tous bords, militants pour la paix ou pour la guerre, ou pour leur folie personnelle.

Tout n'est que traîtrise, manipulations, situations kafkaesques et à retournement où toutes les solutions sont mauvaises, et où tous les personnages sont soit utilisateurs soit utilisés, souvent les deux en même temps.

Des courses poursuites, des bagarres et des batailles, des voyages à travers des paysages lunaires d'origine ou modifiés décrits avec un souci du détail hard SF crédible et même vraisemblable. Une grande importance est accordée à la végétation génétiquement adaptée à survivre dans le vide et aux multiples technologies nécessaires pour permettre aux humains de vivre sur les lunes de Jupiter ou de Saturne dans des conditions qui semblent parfois même idylliques — quoique forcément fragiles — sous des dômes gigantesques où ils ont développé un biotope charmant, de campagne, de rivières et de jardins. Le fait que l'auteur soit botaniste de formation n'y est sans doute pas pour rien.

Certains personnages auraient probablement pu être plus intéressants, si j'avais pu apprendre à les connaître un peu, autrement que par leurs aventures à jet continu. Ils n'ont que peu le temps de penser, et le lecteur non plus. Beaucoup d'entre eux sont plutôt antipathiques et ne se posent pratiquement pas de question sur le bien-fondé de leurs actions. Ils sont "tout là" comme ont dit, sans aucun second degré. Des personnalités tout d'un bloc, qui foncent droit devant. Rien de très subtil, dans l'ensemble.

Heureusement, il y a un clone génétiquement modifié et complètement endoctriné, Dave nº 8, envoyé comme espion par la Terre sous l'identité fictive de Ken Shintaro, né sur Callisto, pour noyauter et saboter Paris, une ville importante de Dioné, une lune de Saturne. Il s'est toujours senti “différent” de ses “frères” et a quelques doutes sur ses capacités. Manifestement, il n'est effectivement pas tout à fait au point, car tout en accomplissant sa mission, il va peu à peu totalement s'identifier à ce Ken qu'il fait semblant d'être. Et tomber amoureux à sa façon d'une fille bizarre qui semble plus psychotique qu'autre chose. Il y a aussi Macy Minnot, ingénieur écologiste dans un projet de collaboration entre la Terre et les Extros sur Callisto qui tourne mal. Malgré son destin chaotique depuis l'enfance, elle ne semble avoir que des bonnes intentions et le désir de rester fidèle à elle-même envers et contre tous. Sans ces deux-là pour m'accrocher, je ne serais pas arrivée au bout des plus de quatre cents pages qui ne constituent en fait que la moitié de l'histoire (l'autre étant Gardens of the Sun, non traduit à ce jour). Mais ça a été tout juste, vraiment.

Ce n'est certes pas un “mauvais” livre — d'ailleurs, les critiques dans les magazines anglo-saxons étaient dans l'ensemble très positives —, mais il y avait trop de grosses ficelles de thriller et de cinéma d'aventure à grand spectacle et pas assez de réflexion philosophique ou psychologique à mon goût. Et même les scènes de grand space opera n'ont pas le vent cosmique et ne déclenchent pas le sense of wonder que j'apprécie (et que je trouve presque toujours dans les livres de Stephen Baxter). J'ai même l'impression d'en trouver parfois plus dans les textes de vulgarisation d'astronomie que je lis régulièrement !

Vais-je tenter de lire la suite ? Je ne sais pas encore. Sans doute…

dimanche 2 octobre 2011

Robert Charles Wilson : Axis

J'ai lu l'excellent roman Spin (gagnant du prix Hugo 2006 du meilleur roman) dès sa parution il y a plus de six ans. À l'époque, rien ne laissait penser qu'il allait s'agir d'une trilogie ; l'auteur lui-même n'avait apparemment rien prévu de tel. Mais en 2007, lors de la sortie d'Axis, on savait qu'il y aurait un troisième volume. J'ai donc attendu la parution récente de Vortex pour m'y mettre. Comme je ne me souvenais plus trop des détails de Spin, j'ai décidé de le relire avant de me lancer dans sa suite.

La deuxième lecture a été aussi agréable, voir plus, que la première car, connaissant le déroulement de l'histoire, j'ai pu mieux en savourer toutes les subtilités. Spin s'achève lorsque le narrateur, Tyler Dupree, et sa femme Diane, passent sous l'arche gigantesque mise en place dans l'océan Indien par les énigmatiques “Hypothétiques”, qui ont également fait le nécessaire pour que la planète lointaine vers laquelle mène cette “porte” soit habitable par les Humains. Le couple espère pouvoir là-bas entreprendre une nouvelle vie, car sur Terre ils sont traqués par les autorités qui ne leur veulent pas du bien.

Axis commence environ trente ans plus tard, avec un garçon d'une douzaine d'années, Isaac, qui vient de s'apercevoir qu'il arrive à discerner l'est et l'ouest, même les yeux fermés. Il est le seul enfant dans une communauté qui vit isolée dans le désert du continent Équatoria, sur la planète à laquelle on accède par la grande arche mise en place par les Hypothétiques. Les adultes, tous des fourths (traduit par Quatrième Âge), se considèrent tous un peu ses parents, lui disent qu'il est spécial, et eux aussi, on le sent bien, ne sont pas tout à fait “normaux”. Une femme mystérieuse et très âgée, nommée Sulean Moï, arrive à pied au village et il apparaît rapidement qu'elle est venue à cause d'Isaac avec lequel elle noue une relation de confiance. Puis commence une pluie bizarre, faite de cendres manifestement en provenance de l'espace, qui contiennent des structures évoquant des machines ou des hybrides machine-animal.

D'un autre côté, il y a Lise Adams, venue à Port Magellan, ville principale d'Équatoria, pour retrouver son père disparu subitement quand elle était adolescente, ou du moins savoir ce qu'il est devenu. Pour ce faire, elle tente de rencontrer toutes les personnes qu'il a connues ou côtoyées.

Son ex-mari, Brian, travaille pour une agence gouvernementale qui s'occupe de traquer les Quatrième Âges. Il s'agit de ceux qui ont utilisé une technologie en provenance de la civilisation martienne (dont l'existence est expliquée dans Spin) pour modifier leur biologie et prolonger leur durée de vie de plusieurs décennies. Ce traitement est maintenant interdit sur Terre, au nom, entre autres, de la sauvegarde du patrimoine génétique humain, et les Quatrième Âges sont donc des parias qui doivent se cacher en permanence. Et l'agence en question s'intéresse tout particulièrement à Sulean Moï.

Lise avait déjà tenté d'atteindre un lieu à la lisière du désert (où se sont installés des forages pétroliers) pour essayer de rencontrer un certain docteur Dvali, ancien collègue de son père, mais une tempête avait obligé l'avion à atterrir avant d'arriver. Elle s'était donc trouvée isolée avec le pilote, Turk Findley, pendant plusieurs jours, et ça c'était plutôt bien passé… Leur relation en était restée là mais quand elle apprend que Turk a transporté Sulean Moï, dont elle a une photo prise dans un groupe avec son père, elle reprend contact avec lui.

Le seul personnage de Spin qu'on retrouve, c'est Diane, maintenant très vieille mais physiquement tout à fait valide. Elle s'était établie sur Équatoria, dans un village de pêcheurs avec son mari Tyler Dupree (le narrateur de Spin) et Ibu Ina, tous deux médecins. Ils ont prodigué leurs soins à la population pendant des années et, depuis leur décès, il ne reste plus que Diane qui fait fonction d'infirmière grâce aux connaissances acquises au fil des ans.

Il y a donc, d'une part, Lise qui veut rencontrer Dvali et Sulean Moï, et Turk qui, à la suite d'ennuis financiers, est sur le point de perdre son avion, donc son gagne-pain, et, d'une autre Brian, toujours amoureux de Lise, qui est contraint par des sbires de son employeur à les suivre afin de mettre la main sur Sulean Moï. Diane se retrouve également embarquée dans l'affaire. Bien entendu, de multiples liens se tissent entre toutes ces personnes, et en particulier entre Lise et Turk. De leur côté, les gardiens de l'enfant Isaac — qui est en fait le sujet d'une expérience tentée par une faction un peu extrémiste des Quatrième Âges qui pensent avoir ainsi trouvé le moyen de communiquer avec les Hypothétiques — doivent abandonner leur village pour ne pas être découverts par les agents qui traquent Sulean Moï.

En même temps, les phénomènes météorologiques étranges se reproduisent, avec chute d'une cendre qu'on pense être le résidu des machines dont seraient constitués les Hypothétiques, réseau artificiel et autoentretenu s'étendant entre les étoiles. Cette poussière, lorsqu’elle s'accumule, génère des artefacts baroques et transitoires, apparemment dotés d'une forme de vie inquiétante. Et Isaac, curieusement attiré vers un point particulier du désert où les manifestations anormales semblent se concentrer, réagit de façon violente et inexplicable lors de ces événements.

Ce roman très agréable est assez typique de l'œuvre de Wilson : mélange d'aventures, de relations humaines complexes et crédibles, et de manifestations mystérieuses, aussi grandioses qu'incompréhensibles qui se déroulent en ne tenant aucun compte du devenir des insignifiantes fourmis que sont les Humains. On apprend tout de même quelques petites choses sur ce que seraient les Hypothétiques et sur ce qui pourrait les motiver, si ce mot a même un sens pour cet (ces ?) être(s). Mais la question de leur nature : sont-ils intelligents et surtout, sont-ils conscients et, si oui, s'agit-il d'un être unique ou de personnalités distinctes, revient sans cesse mais reste sans réponse.

Cette interrogation sur le lien entre intelligence et conscience rappelle un peu celle de Peter Watts dans Vision aveugle. Mais c'est bien le seul point commun entre les deux livres.

À la fin de la lecture de Spin, j'avais été frappée par le fait que la civilisation terrienne était présentée comme en passe de s'autodétruire, ou du moins de dévaster son lieu de vie, et que l'arrivée de l'arche avec un passage vers une nouvelle planète toute neuve allait tout simplement permettre aux Humains de saccager un deuxième monde. C'est bien ce schéma qui se poursuit dans Axis. Sur Équatoria, les colons mènent une vie de pionnier, plus libre, sans carcan administratif ou autoritaire, mais aussi plus dangereuse et précaire. Et les Hommes ne se gênent pas pour polluer, casser, piller et ramener des matières premières vers la Terre où, finalement, la vie continue pratiquement comme avant le Spin.

Au terme de ce deuxième volume, si les situations individuelles ont été à peu près démêlées, on ne voit pas poindre la moindre parcelle d'espoir pour une amélioration plus globale du comportement de l'être humain, et on ne sait rien d'une éventuelle solution à long terme des conséquences du Spin. Les Martiens sont pourtant présentés comme étant nettement plus attentifs à l'écologie — par la force des choses, il faut le dire : leur biosphère est très fragile —, et ayant apparemment réussi à établir — après des millénaires tout de même — une civilisation assez harmonieuse malgré leur héritage terrestre. Je constate néanmoins qu'on ne les a pas beaucoup vus jusqu'à présent, ces Martiens si avancés — un seul personnage dans Spin et un autre dans Axis. Peut-être dans le tome suivant, Vortex

dimanche 11 septembre 2011

Alexander Jablokov : Brain thief

Couverture du livre

J'avais gardé un bon souvenir de quelques textes de Jablokov lus il y a des années, de sorte que j'ai entrepris Brain thief avec enthousiasme. En plus, les critiques le présentaient comme bien enlevé et très drôle.

Hélas, les premières cent pages ont été difficiles. J'avais du mal à suivre une intrigue qui ne semblait aller nulle part. J'ai failli abandonner mais finalement j'ai commencé à m'y intéresser suffisamment pour aller jusqu'au bout.

Le personnage principal, Bernal, travaille pour Muriel Inglis, riche excentrique qui finance des projets bizarres, parmi lesquels le clonage de mammouths pour les réintroduire dans la nature, ou la création d'un engin d'exploration de planètes extraterrestres piloté par une intelligence artificielle dénommée Hesketh. Bernal est son seul employé et s'occupe de tout, à la demande.

Dès le début, Muriel disparaît dans des conditions étranges. Bernal rentre tout juste d'une mission et trouve un message cryptique de sa patronne, une carte manuscrite insérée dans une botte de cowboy, posée sur le rebord de la fenêtre de sa chambre. C'est Muriel qui lui dit d'aller au laboratoire où Hesketh est en cours d'assemblage. Juste à ce moment il entend un bruit et la voit, vêtue d'une chemise de nuit, qui coure vers le garage, et il se lance à sa poursuite. Mais ayant constaté que sa voiture était en panne, elle part chez le voisin et, le temps que Bernal arrive à la suivre, elle a disparu à bord d'une Mercedes stationnée là-bas. Un homme sort alors de la maison en hurlant que quelqu'un vient de voler sa voiture. Il apparaît rapidement qu'il s'agit en fait d'un voleur en train de dévaliser la maison voisine et qu'il a un besoin urgent d'un véhicule pour prendre la fuite. Il assomme donc Bernal avec un chien en bronze...

À partir de là, tout le reste du livre consiste en une suite de courses poursuites et de rencontres de personnages tous plus bizarres et déjantés les uns que les autres. Bernal agit plus ou moins comme le ferait un détective privé à la recherche d'une personne disparue sans raison apparente. Mais il se débrouille nettement moins bien et va d'une source prometteuse à une autre pour constater soit qu'il a fait fausse route soit qu'il est tombé dans un piège...

Toute cette action est décrite longuement, avec de multiples détails et des dialogues qui partent dans tous les sens, parfois apparemment juste pour le plaisir de la phrase. On ne peut nier que ce soit souvent inventif, certes, mais je l'ai trouvé un peu lassant à la longue. Je ne dédaigne pas les digressions (Iain M. Banks et Neal Stephenson sont des spécialistes) mais celles de Jablokov m'ont paru irrémédiablement mainstream.

Parmi les bizarres rencontrés, il y a un certain Spillvagen, ancien employé d'une société, Long Voyage, qui s'occupe de congeler puis de conserver les corps ou les têtes de personnes décédées qui, de leur vivant, espéraient, grâce à ce procédé, revivre un jour. Il est poursuivi en permanence par Yolanda, dont l'oncle (ou plutôt sa tête) a, elle en est persuadée, subi des dommages que l'entreprise refuse d'admettre. On rencontre Charis Fen, femme au gabarit impressionnant, ancienne policière, qui connaît Muriel et travail épisodiquement pour elle. Il y a Ignacio, dont la boîte de réparation mécanique est en fait une couverture pour divers trafics, et qui a une employée, Patricia, qui lui sert aussi d'amante et de punching-ball... Et d'autres encore.

En arrière-plan, il y a une série de meurtres, certains avec décapitation, et le meurtrier court toujours.

On comprend rapidement que Hesketh, dont on ne verra jamais que des morceaux, fonctionne en fait, non pas avec des microprocesseurs mais avec des cerveaux congelés provenant soit de têtes volées à Long Voyage, soit de personnes assassinées, d'où le titre du livre. Et, apparemment, Hesketh a des projets personnels.

Il m'est totalement impossible de décrire l'intrigue qui est plutôt compliquée voire confuse bien que j'aie l'impression que, possiblement, tout se tienne car à plusieurs reprises j'ai pu constater que des éléments mentionnés en passant à un endroit servent effectivement à quelque chose par la suite.

Il y a enfin la question de l'humour. J'ai lu plusieurs critiques qui décrivaient ce livre comme très drôle. J'ai peut-être souri deux ou trois fois, mais je n'ai certainement jamais ri. Bon, je trouve aussi que Mel Brooks est rarement drôle, alors c'est peut-être mon sens de l'humour qui est en cause. Pourtant, Douglas Adams, Fredric Brown et certains films du cinéma français m'ont fait rire aux éclats. Allez savoir.

Le sujet aurait, on s'en doute, pu être spéculativement intéressant, mais ce n'était manifestement pas l'objectif de l'auteur. On est essentiellement dans une suite de scènes, parfois très loufoques, qui feraient un film d'action original, avec une belle brochette de personnages plutôt minables mais hauts en couleur. L'enchaînement des événements se tient quand même suffisamment pour que j'aie eu envie de savoir comment ces aventures bancales allaient se terminer. La fin est une apothéose, toujours très cinématographique, mais sans grand intérêt science-fictif. Comme l'ensemble du livre d'ailleurs, du moins en ce qui me concerne.

Voilà, la 38e convention nationale de SF est passée. C'était à Tilff, en Belgique, dans le château Brunsode, à côté de l'auberge de jeunesse. Un endroit très agréable, dans un grand parc, que je connaissais déjà depuis la convention de 2002. L'organisateur était, au départ, Alain le Bussy, qui n'en était pas à sa première. Hélas, le destin n'a pas permis qu'il aille jusqu'au bout de son projet et c'est son fils, Olivier, qui a repris le flambeau. Ça n'a pas dû être facile mais j'ai l'impression que de nombreux membres du fandom l'ont largement soutenu.

Sans connaître les chiffres, je pense quand même qu'il y avait nettement moins de monde que l'année dernière, à Grenoble. Était-ce la date, pas tout à fait à la fin du mois, ou le fait que c'était en Belgique, donc un peu loin pour les sudistes ? Mystère. En tout cas, pour moi, la date était idéale et la situation géographique aussi (au nord de la Loire).

Cela n'a pas empêché Bridget Wilkinson de venir de sa lointaine patrie britannique. Voilà une fanne (ça de dit ?) qui m'épate. Elle sillonne l'Europe depuis des années pour participer à pratiquement toutes les manifestations de SF importantes (en particulier les EuroCon). Rien ne l'arrête, ni les difficultés linguistiques (elle parle quand même un peu le français) ni les problèmes physiques (là elle marchait avec une canne du fait d'un accident, survenu d'ailleurs en Pologne !). Chapeau.

Nous sommes arrivés le vendredi vers midi et nous avons donc raté le terrible orage de la veille qui a laissé place à du beau temps pour les deux jours suivants. Ce qui a permis de se balader un peu et de flâner à l'extérieur. Nous avons cependant pris tous les repas sur place, sans avoir été tentés d'aller explorer les restaurants de la ville. C'est toujours un peu aléatoire pour nous, en tant que végétariens, mais là il y avait suffisamment de choix pour que nous trouvions de quoi mettre dans notre assiette.

J'ai malheureusement raté les traditionnels jeux organisés par Raymond Milési. Dommage. En fait, du moins pour ce que j'ai pu constater, il n'y avait jamais d'annonce très claire (avec suffisamment de décibels) lorsque quelque chose commençait à l'étage et c'était donc facile de continuer à papoter sans se rendre compte de rien. La prochaine fois, je ferai plus attention.

J'ai quand même pu assister à quelques conférences. Celle de Carole Ecoffet sur les "ondes" (je ne me souviens plus du titre exact). C'était intéressant et elle a manifestement l'habitude d'essayer d'expliquer des concepts scientifiques à des enfants ou des personnes qui ont oublié tout ce qu'ils ont appris à l'école (ou qui n'ont rien appris car ils dormaient près du radiateur).

Aussi celle de Sara Doke sur la traduction. Je n'imaginais pas Sara si timide et troublée de parler en public. Pourtant les gens présents étaient sympas et l'ambiance détendue. Je suppose que ça ne se commande pas. L'éternelle question du degré d'adaptation de l'œuvre originale que peut (ou doit) se permettre un traducteur a été discutée. Apparemment, la réponse c'est “c'est selon”. On n'est guère surpris.

Je suis passée à l'assemblée générale d'Infini, en fait juste pour prendre quelques photos, mais je suis restée un peu pour assister aux “débats”, si l'on peut dire. Moi, j'ai l'habitude de ce genre de réunion mais je me demande bien ce que peuvent penser des personnes qui débarquent en toute innocence pour la première fois. Si on ne sait pas déjà pourquoi on est là, on ne risque pas de l'apprendre sur place. Tiens, j'en profite pour informer ceux qui ne le savent pas encore, le prix Infini a changé de nom : c'est maintenant le prix Alain le Bussy.

Il y a eu, comme il se doit, le vote pour le lieu de la convention dans deux ans. Et comme pratiquement chaque fois, il n'y avait qu'un seul candidat, donc peu de suspense, mais avec, cette année, une présentation avec photos. C'est donc Aubenas qui a gagné haut la main. Un peu trop au sud à mon goût, et les dates ne sont pas fixées car elles dépendent de la date de la rentrée scolaire 2013, actuellement inconnue. C'est encore loin…

Comme d'habitude pour nous, l'intérêt principal de cette convention a été de revoir les vieux copains et de faire de nouvelles connaissances. Et aussi revoir certains jeunes fans qui commencent à venir régulièrement aux manifestations SF. Ça fait plaisir de constater qu'il y a une relève et que les conventions ne deviennent pas seulement un lieu de rencontre entre anciens combattants.

Nous sommes rentrés dimanche, complètement épuisés. On se demande bien pourquoi, sauf si c'est l'âge. J'ai trié les photos et je les ai mises sur Picasa. Il y en a bien moins que l'année dernière, et j'ai fait bien moins de portraits. Il en reste au final soixante-sept sur les deux cent cinquante prises.

Prochaine convention l'année prochaine à Semoy, près d'Orléans.

mardi 19 juillet 2011

Stephen Baxter : Starfall

Starfall

Comme d'habitude, Baxter est une valeur sûre. Cette novella, Starfall (non traduite à ce jour), est un épisode du Cycle des Xeelees, et se passe entre l'an 4771 et 4820. La Terre est le centre d'un (petit) empire stellaire qui inclut le Système solaire et les étoiles les plus proches, dont Alpha du Centaure. Les colons d'Alpha montent une expédition dont l'objectif apparent est de se libérer de la tutelle de la Terre, et de démettre par la même occasion l'impératrice Shira XXXII qui, pourtant, ne semble pas être une despote abominable. Les armes prévues sont terribles, et même disproportionnées par rapport à l'enjeu ; en tout cas, elles devraient donner aux rebelles une chance face à la puissante armée terrienne.

Comme le système de trous de vers, du moins ceux entre Sol et Alpha, qui permettait de s'affranchir de la limite luminique a été mis hors service sur ordre de l'impératrice, le voyage va prendre très longtemps et, pour une partie des troupes, s'étendre même sur plusieurs générations. Les problèmes techniques et humains de relativité que posent les voyages à des vitesses proches de c sont bien vus et l'auteur ne s'appesantit pas, considérant manifestement que le lecteur connaît suffisamment le sujet.

L'histoire est bien menée, et on suit le déroulement des opérations tantôt du côté des Alphans, tantôt du côté des Terriens, aucun des deux n'étant présenté comme un “bon” ou comme un “méchant”.

Il y a quelques références à des événements ou à des personnages rencontrés dans d'autres textes de la série, ce qui fait qu'il est sans doute préférable d'être un peu au fait de cette histoire future pour bien apprécier les détails.

La fin est un peu trop vite expédiée à mon goût, mais les textes courts de Baxter sont souvent si riches qu'il y aurait eu matière à roman. Et comme ce n'est qu'un épisode dans une grande fresque, ce n'est pas trop gênant. En fait, ça me donne surtout envie de lire d'autres histoires dans la série.

Donc, une histoire certainement conseillée aux amateurs, mais pas comme introduction, ni au Cycle des Xeelees, ni plus généralement à l'œuvre de Baxter.

lundi 11 juillet 2011

John Gribbin : Timeswitch

Timeswitch

Je viens de lire un court roman (172 pages) que j'ai fort apprécié, et dont le titre, Timeswitch, était pour moi irrésistible. L'auteur, John Gribbin, docteur en astronomie, n'est pas très connu pour sa fiction car il en a peu écrit, mais l'est beaucoup plus dans d'autres domaines où il a à son actif une centaine de livres de vulgarisation scientifique, ainsi que des biographies de savants célèbres.

L'histoire débute en Angleterre, en 1966, près d'une ville nommée Sarum (qui, pour les moins ignares que moi en histoire et géographie de l'Angleterre, donnait déjà un indice majeur). C'est une petite ville en comparaison avec la capitale, Winchester... La situation climatique n'est pas brillante : chaleur, sécheresse, au point que le sud du pays est en voie de désertification. Le monde est dans l'état où sera peut-être le nôtre dans un avenir pas si lointain que ça. Jan Ricardo arrive au Complexe, lieu secret et fort sécurisé, pour aider les responsables à tirer au clair la découverte d'un intrus dans les locaux, intrus qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau et qui prétend d'ailleurs être Jan Ricardo, en provenance de 1968. Matt, scientifique et ami de Jan, et MacNeil, le patron du lieu, refusent de le croire car cela signifierait que la mission secrète qu'ils sont en train de préparer sera un échec. En effet, le Complexe a été créé autour d'une machine découverte dans des cavernes souterraines, juste sous un cercle de pierres (devinez lequel) en surface. Ils ont réussi à la mettre en marche et ont compris qu'il s'agissait d'une porte à travers l'espace-temps. D'où l'idée d'envoyer quelqu'un dans le passé pour modifier l'Histoire juste comme il faut dans l'espoir d'éviter la situation écologique catastrophique dans laquelle se trouve la Terre.

Je ne vais pas raconter l'histoire, trop compliquée à résumer, et je me contenterai de donner quelques éléments que j'ai trouvés tout particulièrement amusants. On apprend que, dans ce monde, les savants du passé qui font telle ou telle découverte, en particulier en physique ou en astronomie, portent souvent les mêmes noms que ceux que nous connaissons, mais tout semble s'être produit beaucoup plus tôt : la relativité c'est Newton, alors que les lois du mouvement c'est Galilée. Toute l'histoire est ainsi bousculée, avec un Empire britannique qui règne sur une grande partie de la planète, dont pratiquement toute l'Europe.

L'intrigue consiste essentiellement à suivre Jan à travers le temps et donc à travers les univers possibles, pour essayer de faire en sorte que le vrai univers, celui qui existe dans la réalité, ne soit pas celui où la révolution industrielle est arrivée trop tôt, avant que les humains aient été capables de comprendre leurs erreurs et, ils l'espèrent, de faire le nécessaire pour les corriger. Cela devient vite une course contre le temps en quelque sorte, alors que le voyageur se multiplie et se croise lui-même, au point qu'il ne sait plus trop quel Matt, ou quel chef, a dit ou fait telle ou telle chose et dans quel univers. On remonte donc d'abord de trois cents ans, puis de six cents, puis de neuf cents... Arrivée en 1066, même moi, nulle en histoire, je savais à quel événement d'importance on allait assister.

Le tout est fort bien enlevé et le mélange de vraie science actuelle et d'une solide aventure, avec séjours dans diverses périodes d'un passé qui n'est pas tout à fait le nôtre, donne un récit qui rappele la bonne vieille SF classique agréablement remise au goût du jour.

Recommandé aux amateurs qui lisent en VO, en attendant une très hypothétique traduction.

Up Jim RiverEn rédigeant mes impressions après avoir terminé un livre, j'ai jusqu'à présent fait attention à ne pas dévoiler des éléments qui pourraient gâcher le plaisir de futurs lecteurs. C'est une attitude que j'ai peut-être apprise à force de lire, depuis des années, les critiques dans Locus où les chroniqueurs évitent en principe les spoilers (terme qui serait traduit par béquet, mais que je n'ai jamais vu ou entendu utiliser en pratique).[1] C'est sans doute une bonne chose pour les lecteurs, mais dans mon cas, ça a des inconvénients. Car si j'écris, c'est un peu pour moi, pour pouvoir me remémorer mes impressions d'un roman. Mais comme je ne raconte pas l'histoire dans sa totalité ni jusqu'au bout, si j'oublie les détails de l'intrigue et même le dénouement, ce n'est pas la relecture de mes écrits qui va m'aider. Ce qui n'a en général pas beaucoup d'importance, sauf dans le cas précis d'un deuxième tome qui est publié assez longtemps après le premier et où la connaissance des événements du premier est utile pour bien comprendre la suite.

C'est ce qui s'est passé avec Up Jim River, qui est une suite directe de the January dancer, que j'ai lu il y a plus de deux ans. De sorte qu'après avoir commencé le nouveau, je suis partie relire les dernières pages du premier pour pouvoir m'y retrouver. J'aurais pu me douter que l'auteur n'en avait pas terminé car la fin de the January dancer m'avait parue incomplète, comme je l'ai écrit à l'époque. Lorsque je sais d'avance qu'il y aura une suite, j'attends d'avoir l'ensemble avant de me lancer. Par exemple, j'ai lu Spin de Robert Charles Wilson sans savoir que ce n'était pas tout (l'auteur ne le savait peut-être pas lui-même au départ). Mais quand Axis est sorti, je ne l'ai pas lu car je savais qu'un troisième volume était prévu. Vortex est imminent et je me demande bien si je ne vais pas carrément relire Spin avant de commencer. C'est un suffisamment bon livre pour que ce soit envisageable.

Pour en revenir au sujet de ce billet, les événements d'Up Jim River commencent vingt ans après l'affaire du January Dancer. Dans le premier volume, un chapitre sur deux se passe sur la planète Jéhovah, où l'homme balafré raconte à la jeune harpiste l'histoire du Danceur qui remonte à vingt ans, mais qu'on suit comme si on y était dans les autres chapitres. Donc ici, on retrouve la harpiste et l'homme balafré qui a fini son récit. La harpiste, Méarana — née après les événements décrits —, est la fille de Bridget ban, héroïne du précédent volume. Celle-ci a disparu deux ans auparavant, sans laisser de trace. Elle a été recherchée pendant un temps par ses collègues Hounds mais ils la croient morte, car une Hound ne reste pas absente si longtemps sans donner de nouvelles au “chenil”. Méarana s'est mis en tête de retrouver sa mère, ou du moins de savoir où, comment et pourquoi elle est morte, si c'est le cas. Car une Hound ne part pas comme ça sans bonne raison, et ne rate pas sa mission pour des broutilles. Donc, elle cherchait forcément quelque chose d'important, et si elle a péri ça devait être dans des circonstances hors de l'ordinaire.

Elle arrive à convaincre l'homme balafré de l'accompagner. Il s'agit en fait du personnage principal du précédent livre, tantôt le Fudir, tantôt Donovan, qui à la fin s'était approprié le Danceur convoité par tous et, ayant compris le danger qu'il représentait, l'avait fait disparaître. Mais il a été pris par Ceux du Nom, maîtres de la Confédération qu'il avait trahis. Ceux-ci, pour le punir, lui ont littéralement découpé le cerveau de telle manière qu'il est maintenant habité par sept personnalités partielles, parfois antagonistes mais en fait complémentaires. Elles vont plus ou moins se chamailler pendant une bonne partie du roman, et prennent, pour quelques-unes d'entre elles, tour à tour les rênes du corps qu'elles partagent. Par exemple, le Pédant, celui qui dispose de la très excellente mémoire à long terme du héros, est toujours en train de la ramener car il a engrangé beaucoup de connaissances au fil des années. Son attitude — à l'origine de son surnom — agace les personnalités dominantes, celles de Donovan et du Fudir, qui l'envoient parfois balader, avec comme résultat qu'il boude et se retire, refusant de participer aux affaires et privant de ce fait le personnage d'informations qui seraient très utiles. De même, le Limier qui concentre les capacités de déduction, se fait parfois désirer et ne livre pas ses cogitations au moment opportun. Il y a l'Enfant intérieur, qui a peur de tout et cherche toujours la solution la moins risquée, et la Brute, celui qui se régale quand il y a de la castagne. Ce dernier arrive même a prendre le contrôle du corps pendant que les autres dorment et va à la salle de gym pour se maintenir en forme. Le résultat est que l'être multiple n'est pas toujours très opérationnel, mais c'est aussi un des aspects les plus intéressants et amusants de l'histoire.

Ils partent donc avec l'idée de suivre le chemin qu'a parcouru Bridget afin de récolter le plus d'indices possible sur sa trajectoire finale. Ce qui est l'occasion de visiter des planètes hautes en couleur et fort variées, à bord de vaisseaux où ils voyagent tantôt en première classe, tantôt quasiment dans la soute. (Il y a une carte au début du livre mais je ne l'ai pas trouvée très utile.) Sur l'une, Harpaloon, ils prennent la défense d'un pauvre type, Billy Chins, sur le point de se faire lyncher par une bande de voyous. Comme celui-ci est tenu par ses coutumes de servir, quasiment comme un esclave, celui qui lui a sauvé la vie, ils se retrouvent à voyager à trois. Sur une autre, Boldly Go, matriarchie interdite aux mâles sous peine de mort (après avoir fait office de fournisseur de matériel génétique), ils arrivent à obtenir la libération d'un homme, Teodorq Nagarajan, qui deviendra leur garde du corps. Et ainsi de suite jusqu'au dénouement final.

Dans les premiers deux tiers du livre l'intrigue avance à très petits pas et a eu du mal à maintenir mon intérêt. L'essentiel est dans le décor et la description des lieux et des personnages, l'action consiste en grande partie à suivre les protagonistes qui vont d'un endroit à un autre, en espérant trouver à chaque étape un petit quelque chose qui leur indique où aller ensuite. Il leur faut décrypter des messages sibyllins laissés par Bridget et comprendre pourquoi elle s'était intéressé à certains livres anciens. Finalement, ils partent vers les contrées sauvages, hors des chemins habituels qui relient les planètes civilisées et technologiquement avancées. Là, sur une planète dont les habitants sont encore très primitifs, dans une zone extrêmement difficile d'accès, il y aurait un objet céleste étrange, considéré comme un dieu par les indigènes, qui viendrait régulièrement les visiter, pour féconder la terre mais aussi apporter la destruction. Ils ont des raisons de penser que c'est cet artefact qui intéressait la mère de Méarana. Pour parvenir à l'endroit en question, il faut remonter une rivière avec de nombreuses gorges et chutes d'eau impraticables et ils doivent, pour y parvenir, être aidés par les membres pas très engageants des tribus successives trouvées sur le chemin. Les aventures s'accumulent donc dans le dernier tiers.

[Un paragraphe, qui aurait été le suivant, est reporté en note[2] car j'y raconte tout jusqu'à la fin. Donc, caveat lector.]

L'écriture n'est pas pour rien dans l'attrait de ce livre. Le style est indiscutablement de niveau supérieur avec un quelque chose de rythmé et d'archaïque qui crée une ambiance très spécifique et marquante, ce que j'avais déjà noté dans le premier volume et que j'ai instantanément reconnu ici. Les divers langages et dialectes sont rendus en partie par des néologismes astucieux, en partie par des jeux sur la syntaxe et la grammaire, le tout assaisonné d'une forte sauce celtique que j'ai trouvée très bien faite et même amusante à décrypter. Un autre point fort est la façon très soigneuse dont l'auteur construit l'intrigue. Chaque événement compte, rien de ce qui est présenté n'est inutile et des incidents apparemment peu importants du début s'avèrent être des éléments nécessaires pour la suite.

Mais, malgré l'habillage somptueux, le fond se résume à une histoire de voyages et d'aventure, bien faite, avec quelques retournements, quelques personnages qui ne sont pas ce qu'ils semblent être et un dénouement bien mené mais un peu décevant. Mon problème principal est qu'il n'y a pas beaucoup de philosophie ni de “spéculation” au sens où je l'entends, c'est-à-dire de la réflexion sur le devenir de l'homme face au changement. Les protagonistes ne sont pas très introspectifs, même pas l'homme balafré, avec ses personnalités multiples. Méarana ne sort pas tellement du rôle de petite fille à la recherche de sa maman et c'est tout, même si elle est pleine de courage et sait manier l'arme blanche. Et malgré les nombreux systèmes visités et les descriptions parfois à rallonge de toutes les zones de la région du bras de la galaxie où ça se passe, je n'y ai absolument rien trouvé de cosmique. De sorte que je n'ai pas l'impression d'avoir été récompensée à la hauteur des efforts que j'ai dû fournir du fait de la complexité de l'écriture. C'est pour ça que finalement, tout en reconnaissant ses multiples qualités, je n'ai aimé ce livre que moyennement. Ce qui ne veut pas dire que je ne lirai pas le prochaine épisode, car Donovan-Fudir reste un héros inhabituel et attachant, et ma curiosité naturelle me poussera certainement à vouloir connaître la suite de ses aventures.

Notes

[1] Il y a un endroit où j'ai lu des vrais résumés qui dévoilent tout : l'Année de la Fiction chez Encrage. En général, ça me coupait complètement l'envie de lire le livre.

[2] Le dieu de la légende s'avère être en fait un gigantesque vaisseau de l'ancienne civilisation du Commonwealth, parti avec une cargaison de colons qui auraient dû s'installer sur une nouvelle planète dès que les machines avait fini de la terraformer. Manifestement, une première vague de colons a pu être débarquée et les habitants actuels sont leurs lointains descendants. Mais avant que le projet n'ait pu être mené à son terme quelque chose a endommagé le vaisseau et ses systèmes internes tournent maintenant en boucle. Les colons restés à bord en hibernation sont pour la plupart morts. L'intelligence artificielle qui gérait tout ça n'a plus la notion du temps passé et pense à chaque cycle qu'elle arrive tout juste pour terraformer la planète. C'était bien ça que Bridget cherchait car les technologies du Commonwealth étaient dans certains domaines très en avance sur celles actuellement en cours. Ce qui explique qu'elle ait pu être capturée par l'IA psychotique du vaisseau. Le petit groupe a réussi à monter à bord du vaisseau ancien et découvre Bridget dans un module d'hibernation car l'IA est persuadée que tout humain qu'elle trouve en train de circuler ne peut être qu'un colon qui s'est réveillé avant l'heure. Après une bataille épique ou Bridget, Méarana et Donovan-Fudir doivent échapper d'un côté à une machine monstrueuse activée par l'IA pour les attraper et d'un autre à Billy Chins qui s'avère être un vrai ou faux traître selon son point de vue (on savait déjà qu'il était en réalité un agent de la Confédération mais il avait apparemment tourné sa veste). Donovan-Fudir (qui a avoué être le père de Méarana) est presque tué mais lui et les deux femmes arrivent à s'échapper, au prix de la destruction du vaisseau qui était le but de la quête de Bridget. Une destruction de merveille technologique que ne renierait pas Jules Verne. Méarana et Bridget repartent chez eux, Donovan-Fudir retourne sur Jéhovah où il se retrouve dans son bar habituel. Et à la dernière minute, un autre des personnages du premier volume réapparaît, Ravn Olafsdottr, agent de la Confédération qui vient informer Donovan que Ceux du Nom ont de nouveau besoin de lui. Voilà qui annonce clairement une suite.

How to live safely in a science fictional  universe

C'est très difficile de parler de ce livre, How to live safely in a science fictional universe, titre qu'on peut traduire littéralement par Comment vivre en sécurité dans un univers science-fictif, premier roman surprenant de Charles Yu. Mais je vais essayer quand même.

Il y a une histoire, si l'on peut dire. Le narrateur — son nom est Charles Yu — est un « technicien certifié pour véhicules chronogrammaticaux à usage personnel de class T », plus simplement un réparateur de machines à voyager dans le temps. Son travail consiste à porter secours aux clients de son employeur qui ont loué un véhicule temporel pour s'amuser et qui se sont retrouvés dans une mauvaise passe, en général parce qu'ils n'ont pas respecté les consignes et ont essayé de changer le passé. Ce qui de toute façon était vain car ce n'est pas possible.

Sur le plan personnel, il a décidé de ne plus vivre de façon chronologique — pour lui, dans un sens ou dans un autre, c'est pareil — et passe son temps enfermé dans sa machine (un modèle TM-31 de base qui a la forme d'une boîte allongée) dans une zone intermédiaire, entre les “temps”. Son problème est qu'il ne sait pas trop quoi faire de sa vie. Son seul but concret est de retrouver son père, qui a disparu, parti il ne sait ni où ni quand.

Les notions de fiction et de science-fiction prennent une signification toute particulière avec une interpénétration de la réalité, de l'histoire elle-même mais aussi de la narration, et par ricochet une superposition de tout ça dans la tête du lecteur. L'univers du livre est explicitement science-fictif — au sens propre — car il s'agit de l'univers mineur 31 (structure spatio-temporelle appartenant à Time Warner Time), qui a été un peu raté lors de sa construction et qui n'a jamais été terminé. Il est donc un peu bancal et ses habitants pas toujours très au point.

Une bonne partie du livre consiste en des réminiscences de scènes de l'enfance du narrateur. Enfance passée à aider son père, génie méconnu, à mettre au point, dans leur garage, une machine à voyager dans le temps. Ce père, triste et distant mais admiré, avec lequel il n'a jamais pu vraiment communiquer, le hante en permanence. Il revoit dans le plus infime détail les scènes de bonheur (rares) et de peine, et rumine les moments où il a peut-être fait le mauvais choix, pris la mauvaise décision, où il aurait peut-être pu faire en sorte que la suite des événements soit différente. On rend visite aussi à sa mère qui, elle, a décidé de passer le reste de ses jours dans une sorte de boucle temporelle où elle revit indéfiniment la même heure idéalisée (plus long c'est trop cher) de sa vie.

À la première page, le narrateur vient de se rencontrer lui-même et a tiré une balle dans le ventre de son incarnation future. C'est-à-dire qu'il s'est tué lui-même. On saura plus tard que cet acte l'a placé dans une boucle temporelle et qu'à la dernière minute, le Charles du futur (celui qui reçoit la balle) donnera au Charles du passé (celui qui tire et qu'on suit depuis le début… mais c'est évidemment le même) un livre, devinez lequel… Ce livre qu'il a écrit et qu'il devra écrire, au mot près. Bref des paradoxes à tiroir qui sont en fait l'occasion de disserter sur la vie, l'univers et le reste.

Tout le livre est une sorte de méta-fiction à propos de la science-fiction elle-même, avec de nombreuses références, des jeux de mots, des jeux sur la langue (bonjour pour la traduction). On y trouve du jargon pseudo-scientifique qui ne se prend pas au sérieux mais qui parfois pourtant ressemble à de la vraie hard SF, et aussi une intelligence artificielle de sexe féminin et un chien. L'IA, nommée TAMMY, est en fait le système d'exploitation de sa machine — on choisit son sexe lors de la première mise en route — mais c'est aussi quasiment la seule compagnie “humaine” du narrateur. Le chien, Ed, n'a pas d'existence réelle mais est quand même bien présent.

C'est également, et sans doute essentiellement, une réflexion psychologique et philosophique sur la vie, sur ce qu'on en fait, comment on peut la passer sans jamais vraiment exister au présent, et sur ce qu'il faudrait peut-être faire pour mieux la vivre.

C'est donc un livre étonnant, qui sort vraiment des sentiers battus — du moins des miens. Par certains côtés, il se rapproche de la littérature “ordinaire” par sa préoccupation centrée sur la très petite histoire personnelle du narrateur et par son côté métaphorique certain. Heureusement, les éléments de SF sont suffisamment indiscutables et solides pour ne pas passer du mauvais côté de la barrière. Le tout est, à mon avis, très original ; la seule comparaison qui me vienne à l'esprit sur le plan de l'impression générale c'est Kurt Vonnegut, ce qui, de ma part, est un compliment de taille.

mercredi 2 février 2011

Jack McDevitt : Echo

Echo est le cinquième livre dans la série de McDevitt qui raconte les aventures de l'antiquaire-archéologue Alex Benedict et de son assistante-pilote Chase Kolpath. Manifestement, l'auteur a trouvé un filon qu'il exploite avec allégresse. Il y a toujours un mystère à élucider, souvent initié par un objet ancien ou inconnu. Pour résoudre l'énigme, Chase et Alex doivent se déplacer à travers la galaxie, parfois en prenant de gros risques, et ce qu'ils découvrent apporte en général des informations nouvelles sur le passé plus ou moins ancien de l'Humanité.

Cette fois-ci, l'affaire est lancée lorsque Chase tombe par hasard sur une petite annonce qui propose gratuitement, à qui voudra se donner la peine de l'emporter, une sorte de stèle en pierre, d'apparence ancienne, portant des inscriptions dans une langue inconnue. Mais avant qu'elle n'ait eu le temps d'aller le chercher, l'objet est embarqué par quelqu'un d'autre. Intrigués, nos deux amis entreprennent de le retrouver pour pouvoir au moins l'examiner.

Ils découvrent ainsi que la pierre appartenait à un certain Somerset Tuttle, mort depuis près de trente ans, qui avait consacré sa vie à la recherche d'extraterrestres autres que les Ashiyyurs, rencontrés plusieurs fois dans les épisodes précédents, en particulier dans the Devil's eye. C'était un excentrique, connu surtout pour son obstination à poursuivre cette quête que beaucoup estiment vaine, convaincus qu'ils sont qu'en dehors des humains et de leurs multiples colonies, certaines perdues et oubliées, et des Ashiyyurs, il n'y a rien à trouver nulle part. Néanmoins, pour des raisons inconnues, Tuttle avait pris sa retraite prématurément et était mort peu de temps après.

La stèle a été récupérée par Rachel Bannister, une ancienne pilote et amie de Tuttle. Elle avait, bizarrement, abandonné son métier à peu près à l'époque où Tuttle cessait ses recherches. Interrogée par Alex, elle prétend avoir fait jeter la pierre dans la rivière, mais ses explications sont peu convaincantes. Elle se montre particulièrement peu disposée à répondre à leurs questions, ce qui ne fait, bien évidemment, qu'attiser leur curiosité. Alex et Chase se mettent donc à enquêter sérieusement sur tout ce qui tourne autour de Tuttle et de Bannister. Ils fouillent les archives, rencontrent des gens qui ont pu les connaître à l'époque et découvrent ainsi peu à peu un faisceau d'éléments qui laissent penser qu'il s'est passé quelque chose de grave il y a une trentaine d'années, quelque chose qui a marqué de façon indélébile la vie d'un certain nombre de personnes, toutes plus réticentes les unes que les autres à s'étendre sur le sujet. Alex pense qu'en fait Tuttle a trouvé trace d'une civilisation extraterrestre inconnue et qu'il a, de manière inexplicable, caché sa découverte. De même, ils n'arrivent pas à comprendre l'attitude étrange de ceux qui ont été au contact de Tuttle et de Bannister au moment des événements supposés. S'y ajoutent rapidement quelques tentatives d'assassinat d'allure professionnelle qui rendent la poursuite de leurs recherches de plus en plus dangereuse.

À la fin, tout est expliqué, et on comprend pourquoi la découverte — car découverte d'une civilisation il y a bien eu — a été tue par tous ceux qui en avaient eu connaissance. Il y a de plus une surprise finale qui n'est qu'une cerise sur le gâteau, mais que j'avais devinée bien avant. Je n'en dis pas plus pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur futur.

Donc, au total, une enquête intéressante et bien ficelée qui, comme les fois précédentes, est l'occasion de visiter des coins inconnus de la galaxie et de rencontrer une brochette variée de plus ou moins gentils et de plus ou moins méchants. Tout au long du roman, on trouve des passages qui décrivent une ambiance bien vue de tristesse devant le vide apparent de notre vaste univers, au point que l'esprit de découverte des humains semble s'être en grande partie atrophié. Les possibilités techniques qui permettent de parcourir des années-lumière en quelques semaines ne servent plus qu'à faire des allers-retours sans surprises pour transporter marchandises et voyageurs sur des parcours balisés. S'il s'agit d'aller dans des zones inexplorées, ce n'est jamais que pour vérifier rapidement qu'on peut y amener sans danger quelques touristes huppés pour une croisière de luxe, où ils seront plus occupés à festoyer qu'à visiter.

Malgré le côté indiscutablement agréable et distrayant de l'histoire, j'ai eu quelques problèmes de dissonance assez sérieux en cours de lecture, surtout pendant les passages plus lents lorsque je n'étais pas prise par l'action. Premièrement, où est passée la relativité ? Alex et Chase vivent apparemment à une époque située à plusieurs milliers d'années dans l'avenir. Le voyage et la transmission de messages plus vite que la lumière sont des acquis de longue date. Il n'y a jamais aucune explication, ce qui peut se comprendre, car il n'est guère utile d'entrer dans le détail du fonctionnement d'un moteur à combustion dans un roman situé à notre époque. Mais ce qui me gêne, c'est qu'il n'y a apparemment pas plus de conséquences en rapport avec la relativité qu'il y en a pour des voyages sur Terre aujourd'hui. Là, j'ai quand même du mal. Il y a, me semble-t-il, de la place entre des textes de hard science pur jus où les lois de la physique telle que nous la connaissons sont respectées au maximum — donc c est la limite ultime — et l'attitude qui consiste à esquiver complètement le problème, comme le fait McDevitt ici. Baxter et Stross ont besoin, pour certaines de leurs histoires, du voyage supraluminique, mais ils arrivent habilement à sauvegarder et la chèvre et le chou.

Je passe rapidement sur le fait que les gens vivent plusieurs centaines d'années, au moins deux cents, mais on ne voit guère d'impact sur la structure de la société.

Mais le plus dur à avaler pour moi, c'est le fait qu'en sept ou huit mille ans (ce n'est jamais dit clairement, mais c'est au moins ça), beaucoup de choses de la vie courante n'ont quasiment pas changé : les gens lisent des livres en papier, vont dans des restaurants et des boîtes de nuit qui ressemblent comme deux gouttes d'eau à ce qu'on connaît maintenant. Il y a toujours un “web”, des talk shows sur une télé qui est apparemment plus ou moins en 3D ou holographique, mais c'est tout, le fond étant toujours le même. Et j'en passe. On visite un village qui a une église et une synagogue. Pourquoi uniquement ces deux-là ? Et pas un mot de l'évolution des religions. Et ainsi de suite. J'ai eu un peu la même impression qu'en lisant je ne me souviens plus quel texte [1] qui se passe dans des milliers d'années et où l'utilisateur doit taper F1 sur le clavier de son ordinateur pour obtenir de l'aide… À l'époque, j'avais ouvert des yeux ronds… était-ce vraiment possible d'écrire ça ? Manifestement, oui.

Tout ceci est en contraste extrême avec d'autres livres que j'ai lus ces dernières années (ceux de Wright, et certains de Stross en particulier) où, au contraire, le lecteur se prend le choc du futur de plein fouet avec un monde et une histoire tellement “autres” qu'ils en deviennent difficiles à comprendre, ou bien tellement éloignés de notre vécu qu'il n'est plus possible de s'identifier aux protagonistes, quand ce n'est pas les deux à la fois. Finalement, j'ai l'impression que l'écriture d'une Science-Fiction située dans l'avenir un peu lointain est un art très exigeant où toute la difficulté est de trouver un équilibre intellectuellement et esthétiquement satisfaisant entre le trop étrange, trop différent, et le pas assez. Mais pour dire vrai, si je préfère évidemment quand cet équilibre est trouvé, ce qui arrive tout de même souvent, quand il s'agit de lire pour le plaisir et la détente, la solution, que l'appellerais de facilité, m'est tout à fait acceptable. Ce qui veut dire que, malgré ces réserves, j'ai bien aimé ce roman sans prétention, que je pardonne à McDevitt ce que je considère comme de petites fausses notes, et que je lirai certainement, dès sa sortie, la suite des aventures d'Alex et de Chase, dans le roman Firebird, qu'il vient de terminer.

Notes

[1] En fait si, je me souviens quand même : c'est dans une nouvelle d'Ayerdhal au sommaire de l'anthologie Genèse

dimanche 2 janvier 2011

Hannu Rajaniemi : the Quantum thief

The Quantum thief [1] est un premier roman spectaculaire mais plutôt difficile. Spectaculaire par les images et les idées absolument foisonnantes. Difficile parce que l'auteur n'explique rien, et fonce droit devant, en laissant parfois le lecteur loin derrière lui.

Ça se passe dans un avenir lointain, dans notre système solaire, essentiellement sur la planète Mars, dans une ville au nom évocateur : Oubliette, qui se déplace continuellement à la surface. L'auteur étant un fan de Maurice Leblanc, de très nombreux personnages portent des noms français : Isidore Beautrelet, le jeune détective prodige, Jean le Flambeur, le voleur, héros principal de l'histoire, mais aussi Raymonde, Joséphine, Marcel et d'autres. C'est amusant quand on le lit en V.O. ; dans la traduction ça perdra nécessairement de son charme.

L'histoire commence avec Jean le Flambeur enfermé dans une prison bien particulière, où il subit un châtiment bizarre consistant en l'obligation de tirer avec un pistolet sur un autre prisonnier avant que celui-ci ne tire sur lui, tout en tentant d'obtenir de la part de l'autre une sorte de “coopération” qui aboutirait à ce qu'aucun des deux ne tire. Heureusement, il est secouru par une jeune femme, Mieli (et son acolyte, le vaisseau vivant et pensant Perhonen, un des personnages que j'ai trouvé le plus attachant du livre), qui vient de la zone du nuage d'Oort. Mieli s'est engagée auprès d'une espèce de “déesse” qu'elle porte dans sa tête à faire des choses en échange, on le suppose, d'une récompense qui semble en rapport avec un amoureux perdu. Le but de la manœuvre est d'obtenir l'aide de ce voleur tout particulièrement doué pour subtiliser quelque chose qui intéresse les employeurs de Mieli. Ceux-ci sont des “post-humains” qui se sont transformés en des sortes de dieux en montant leur “esprit”, ou du moins le contenu de leur cerveau dans un environnement virtuel. Ce grand cerveau plus ou moins collectif, le Sobornost, semble être l'entité qui gouverne plus ou moins tout. Ce “tout” étant un enchevêtrement de réalités plus ou moins virtuelles.

Mieli et Jean vont donc sur Mars, dans la ville Oubliette, où Jean a manifestement vécu dans une existence antérieure, pour faire leurs petites affaires. La vie à Oubliette est ce que j'ai trouvé le plus intéressant. La société semble s'être construite après une révolution qui est censée avoir libéré les citoyens du joug d'un Roi qui les maintenait en esclavage. Tout ceci, bien entendu, dans un monde où le virtuel et le réel s'interpénètrent et se confondent souvent. Les gens vivent dans un système élaboré de niveaux d'accès et de barrières, nommé "gevulot" (mot qui vient de l'hébreu et qui signifie "frontière" ou "barrière"), qui protègent la vie privée des citoyens. Il permet des échanges contractuels façonnés au fur et à mesure en fonction des besoins et des choix, et donne accès à l'exomémoire, commune à tous. On ouvre ou on ferme son gevulot à volonté, et on partage des informations en se passant des morceaux de mémoire qui font qu'on se “souvient” de ce qu'on ne savait pas une minute plus tôt.

La monnaie d'échange, c'est le Temps. Chacun a une Montre qui sert de porte-monnaie — on paie en nanosecondes, en secondes, en minutes — mais qui décompte aussi le temps restant à vivre sous une forme humaine normale. Quand on a épuisé son stock de Temps on “meurt” et on devient un Quiet, un être silencieux animé par l'esprit du “mort“. Ce sont des sortes de robots de toutes les tailles et de toutes les formes dont le rôle est d'assurer l'ensemble des fonctions de maintenance nécessaires à la vie de la ville — dont celle de la faire circuler en permanence à la surface de la planète Mars — et aussi de la protéger des méchants qui cherchent à l'envahir. Après un certain temps à trimer en tant que Quiet, on a droit à une nouvelle période dans un corps humain avec une nouvelle quantité de Temps à écouler.

Il y a des intrigues parfois compliquées, des histoires d'amour, des traîtrises, des guerres, et j'en passe. C'est un feu d'artifice permanent, mais pas toujours facile à suivre. Souvent les images ont suffi à soutenir mon intérêt, car l'histoire elle-même, finalement assez mince, malgré les complications et retournements, ne m'a pas tellement intéressée. De même, les personnages, pourtant variés, originaux et bien structurés n'étaient pas vraiment attachants, peut-être par leur apparente invulnérabilité (on peut être ressuscité sans trop de mal dans ce monde), peut-être parce que je ne savais pas trop si c'était de “vraies” personnes, ou des avatars ou des constructions virtuelles, éventuellement copiables à volonté. Qui est qui, et quand ? Pas toujours évident.

La plupart des commentaires que j'ai lus à propos de ce livre le comparent à Stross (dans sa veine Accelerando) et à John C. Wright dans le cycle de l'Âge d'or. Je suis tout à fait d'accord (et il faut dire que ce sont des textes que je n'ai que moyennement aimés). Par contre, quand il est comparé à Iain M. Banks et surtout à Greg Egan, je ne comprends pas. À la rigueur, Banks, dans certains de ses romans hauts en couleur, mais la texture me semble être totalement différente. Quant à Egan, il y a toujours chez ce dernier un fond philosophique, une analyse profonde de la condition humaine (et une rage contre sa fréquente stupidité affligeante), une réflexion sur la conscience, sur l'éthique, associée à une vision sur l'évolution possible à court et à long terme de la société. Très peu de tout ça ici. Certes, Egan fait parfois évoluer ses personnages dans des mondes virtuels et utilise, dans certains textes, les données à la pointe de la physique et de la mécanique quantique, comme le fait ici Rajaniemi — qui sait aussi de quoi il cause : il a un doctorat en physique mathématique et a fait sa thèse sur la théorie des cordes — mais la ressemblance s'arrête là. Rajaniemi nous donne bien un peu de réflexion sur l'évolution de la société en expliquant que le projet de terraformation de Mars avait pour but de recréer une Terre sans les problèmes qui l'ont minée, et nous met une pincée de politique avec les quelques passages sur la révolution martienne. Mais c'est vraiment très accessoire, la substance du roman étant, d'un côté, le décor absolument flamboyant et surréaliste, au fond assez Dickien, avec des réalités qui vacillent et des virtualités qui se concrétisent et, d'un autre, des intrigues à la petite semaine, genre roman policier, aux enjeux finalement ordinaires. Le fonctionnement de la société autour du gevulot et de l'exomémoire est peut-être la seule chose que je qualifierai de véritablement eganienne, et c'est d'ailleurs, comme je l'ai dit plus haut, ce qui m'a paru le plus intéressant. J'ajouterai que je n'ai jamais eu le moindre mal à suivre et à comprendre un texte d'Egan, même les plus hard.

Donc, un roman que tout le monde classe bien évidemment dans la catégorie hard science, avec mention “très hard” dans la mesure où il utilise larga manu le vocabulaire idoine, mais il va tellement loin qu'il passe carrément de l'autre côté — de la singularité en quelque sorte — où il n'est plus vraiment besoin d'expliquer ce qui nous dépasse manifestement. Je ne le conseillerai qu'aux amateurs éclairés et aguerris à ce type de texte. Pour les autres, je crains qu'il ne soit totalement incompréhensible.

Pour bien faire, je pense qu'il aurait fallu que je le lise une deuxième fois dans la foulée. Je m'aperçois que j'ai déjà dit la même chose pour le Fleuve des dieux, et que je l'ai effectivement fait pour Vision aveugle. Soit les livres deviennent de plus en plus difficiles, soit je deviens gâteuse… Allez savoir. Mais pour lire un livre deux fois de suite il faut vraiment qu'il m'ait déjà beaucoup plu la première fois et que j'espère en tirer un plus grand plaisir au deuxième passage. Ce n'est pas tout à fait le cas ici. Alors on en restera là, et tant pis si je n'ai pas tout bien vu.

Lire aussi l'entrée du carnet de Philippe Curval consacrée à : le Voleur quantique

Notes

[1] Bonne nouvelle, le Voleur quantique a paru en français en janvier 2013.

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