Quarante-Deux

Cosmos privés : carnets personnels

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Velléitaire et fantasque : un journal à parution kantonpeusuelle

samedi 28 avril 2012

Stephen Baxter : Évolution

Couverture de ´Évolution´J'ai mis des années à me décider à lire Évolution car je craignais de n'y trouver qu'une simple saga préhistorique, ce qui ne me tentait guère. C'est en discutant avec plusieurs fans de Baxter, chez Scylla, je pense, que je me suis laissé convaincre. Et je n'ai pas été déçue. Sur la forme, c'est plus une suite de nouvelles, voire de vignettes, qu'un véritable roman.  C'est l'histoire de l'Humanité racontée par épisodes, en commençant il y a 65 millions d'années, lors de la disparition des dinosaures, pour se terminer plus de 500 millions d'années dans le futur, avec un épilogue situé vers 2050. Bien qu'il n'y ait, bien évidemment, aucun personnage qui traverse les époques, on retrouve Joan Useb, paléontologue de notre siècle, dans le prologue, dans quelques chapitres ou interludes au milieu et dans l'épilogue, de sorte que j'ai quand même ressenti une sorte de continuité romanesque.

À chaque étape de ce grand voyage à travers le temps, on s'arrête un peu et on suit un personnage, nommé pour l'occasion — même si pour lui la notion n'existe pas encore —, dans sa vie de tous les jours, en commençant par un ancêtre lointain d'homo sapiens, Purga (de purgatorius, un mammifère primitif supposé ancêtre des primates, et donc des Hommes) qui assiste — et nous avec elle — à la chute de la comète qui a créé le cratère Chicxulub, événement qui déclenche un bouleversement planétaire et la disparition d'innombrables espèces, dont celle des dinosaures. Puis, petit à petit, on rencontre des êtres de plus en plus proches de nous, pour ensuite repartir vers nos lointains descendants, aussi différents de nous que ceux du début. Les histoires ne sont le plus souvent pas gaies du tout, et pour cause, car la vie sur Terre n'aura été, à aucun moment, une sinécure pour les êtres vivants. La continuité génétique est en fait la seule véritable force motrice de l'évolution et la justification de tout le reste — notion qui est répétée de diverses façons à travers tout le roman.

La voix de l'auteur est bien présente, avec des digressions fréquentes, souvent pour remplir les périodes sautées entre deux chapitres très éloignés dans le temps, parfois pour détailler un peu les fondements scientifiques de ses spéculations, parfois pour nous entretenir de sa vision du monde, dont j'ai déjà largement pris connaissance par la lecture de bon nombre de ses autres livres — et à laquelle j'adhère en grande partie il faut le dire. Ici, il montre que l'évolution n'est pas la conséquence d'un quelconque dessein, qu'il n'y a nulle part de “volonté” d'optimisation des espèces. Il n'y a que le désir inné des êtres de survivre et de protéger leur progéniture et leur famille, c'est-à-dire, au final, de préserver leurs gènes. Les changements répétés de l'environnement entraînent une adaptation continue des espèces par une sélection sans répit ; c'est, du point de vue de l'individu, une œuvre plus de mort que de vie, imposant sans relâche la disparition des spécimens les moins bien adaptés. Que ce système quasi mécanique puisse aboutir — peut-être — à une amélioration de la situation globale dans un avenir hypothétique n'apporte aucune consolation à ceux qui doivent le subir.

Evolution (version originale)Dans un chapitre qui se situe cinq millions d'années dans le passé, il raconte avec force détails, parfois croustillants, que la lente accession à la “conscience” commence par la faculté de percevoir les intentions des autres, de comprendre que ces autres peuvent avoir des pensées et des croyances différentes des siennes, et que ce qu'on fait peut influencer ces croyances. Il y a là, dans cette nouvelle capacité “à lire dans la tête des autres”, certes les prémisses de l'empathie, mais aussi celles de la traîtrise et du mensonge. J'ai été impressionnée par la capacité de Baxter de se mettre dans la tête de ces êtres primitifs, de nous faire partager leur vie intérieure, sans jamais sombrer dans une anthropomorphisation déplacée.

Baxter garde, dans cette immense saga terrestre, son don pour la description, que, même dans ce contexte, je qualifierai de “cosmique”, comme ce paragraphe d'un épisode qui se passe dans le Sahara, il y a 60 000 ans. Il décrit ici le cerveau des hominidés qui a déjà atteint une complexité extraordinaire :

« Le cerveau hominidé, dopé par un plus grand besoin d'intelligence et par un nouveau régime riche en graisses, s'était rapidement développé. Il était plus complexe que tous les ordinateurs que l'Homme construirait jamais. La tête de Mère contenait cent milliards de neurones — ces interrupteurs biochimiques interactifs —, soit autant que d'étoiles dans la galaxie. Mais chacun de ces interrupteurs pouvait de positionner de cent mille façons différentes, et cet échafaudage complexe baignait dans un fluide composé de plus d'un millier de substances chimiques, qui variaient en fonction du temps, des saisons, de l'humeur, du régime alimentaire, de l'âge et de cent autres facteurs — et qui affectaient toutes le fonctionnement des interrupteurs. »

C'est l'époque du début du langage, et en même temps de la manipulation du plus grand nombre par quelques-uns qui ont compris comment faire. Ici, c'est une femme, une sorte de génie préhistorique, dont les capacités mentales sont hors du commun pour l'époque, et qui fonde une proto-religion, sans savoir trop ce qu'elle fait, mais en ayant bien compris où était son intérêt. Elle sera aussi la première à se donner un nom, Mère, et à nommer un autre.

Plus on s'approche de notre temps, plus les proto-humains, puis les humains deviennent capables et intelligents, mais leurs défauts se développent dans les mêmes proportions.

Un autre moment crucial est situé il y a 9600 ans, quand une partie de la population humaine est passée du stade de la chasse et la cueillette, avec une vie simple, par petits groupes disséminés dans de grands espaces, à l'agriculture, avec son corollaire, la création de cités, où les humains peuvent se reproduire sans être limitée par un problème de subsistance. Mais ces nouveaux modes de vie imposent des sacrifices considérables. Les Hommes — ou du moins certains d'entre eux — doivent consacrer toute leur vie à gratter le sol, renonçant à la liberté, à la santé et au bonheur. Le résultat est que les humains « cessent de se reproduire comme des primates et se mettent à le faire comme des bactéries ». Vision très Baxtérienne de la chose. D'autant que, malgré l'abondance relative de nourriture, celle-ci s'avère bien moins variée et de moins bonne qualité que celle d'avant. D'où le cortège de conséquences, dont les anémies, les mauvaises dents, les corps abîmés par le travail de force répétitif. L'entassement des populations dans les cités crasseuses aboutit à la prolifération de maladies. Ainsi, en dépit d'une plus grande disponibilité de nourriture et de l'accroissement du nombre des naissances, la mortalité augmente tout autant, et touche les très jeunes, les vieux et les faibles. Tout ceci crée un stress social propice à l'agressivité, aux crimes, et j'en passe.

Un épisode situé en l'an 482 de notre ère porte pour titre "Lumière sur le déclin". On comprend que la période gréco-romaine représente l'apogée de l'espèce humaine, le moment où la raison atteint son sommet et où le côté obscur de cette force n'a pas encore tout à fait produit les résultats qu'on connaît.

« Athalaric comprenait ; c'était un sujet qu'Honorius avait ressassé mille fois. Au cours des derniers siècles de l'Empire, les critères de l'éducation et de l'érudition avaient chuté. Dans les têtes embrumées des masses abêties par une médiocre alimentation et les spectacles barbares des cirques, l'antique rationalisme des Grecs et les valeurs sur lesquelles Rome avait été fondée avaient cédé la place au mysticisme et à la superstition. Honorius avait expliqué à son élève que c'était comme si toute une civilisation avait perdu la tête. Les gens ne savaient plus réfléchir, et bientôt ils oublieraient même qu'ils avaient oublié. Pour Honorius, le christianisme ne faisait qu'exacerber le problème. »

La chute de l'Empire romain marque ainsi le début de la fin.

Baxter n'accorde pas un mot à la renaissance, et arrive ensuite directement à notre époque, ou plutôt à une vingtaine d'années dans l'avenir, où tout bascule par la conjonction du délabrement écologique, économique et politique avec une éruption volcanique majeure.

En même temps que le volcan Rabaul explose, on apprend qu'un robot envoyé sur Mars a réussi à se répliquer avec les matériaux trouvés sur place. Et ils continuent leur mission : créer d'autres robots puis des usines pour fabriquer encore plus de robots. Ils avaient été programmés pour préparer la planète à l'arrivée des colons humains. Mais personne n'est venu et ils ont cessé de recevoir les instructions en provenance de leurs créateurs. Ils avaient été conçus pour se répliquer et donc, en l'absence de toute autre directive, c'est ce qu'ils font. Bien sûr, les nouvelles productions comportent des imperfections et des variations, mais ils ont été programmés pour apprendre, pour conserver ce qui marche bien et éliminer le reste. Les robots les plus faibles disparaissent et les plus solides perdurent et appliquent les modifications favorables à la génération suivante. Bref, les robots évoluent… jusqu'à recouvrir complètement la planète rouge, puis la consommer entièrement. C'est osé, ça ! Les robots ont alors atteint un niveau de sophistication qui leur permet de quitter l'orbite de Mars et partir à la recherche de ressources ailleurs.

Le premier chapitre post-cataclysmique raconte l'histoire d'un petit groupe de soldats de la marine britannique de notre époque, mis en hibernation pour des raisons militaires, en principe pour quelques années tout au plus. Ils se réveillent on ne sait — pas plus qu'eux — précisément ni où ni quand, mais manifestement dans un avenir assez lointain, au bas mot mille ans selon leurs estimations, mais sans doute bien plus. Ils se rendent petit à petit compte qu'ils sont peut-être les derniers de leur espèce (et que Mars a disparu…), ce qui ne suffit pas à les unir pour faire face à l'adversité ensemble. Ils finissent donc par se retrouver seuls, chacun pour soi, dans un monde définitivement sur la pente descendante.

On est ensuite le témoin de la régression progressive de ce qui, brièvement, a été l'Humanité que nous connaissons, par étapes d'une étendue impressionnante : 30 millions d'années, 500 millions d'années dans l'avenir… Rien de tout ce qui a précédé n'aura eu d'importance devant la destruction inéluctable de toute vie sur la Terre, en attentant celle de la planète elle-même. Au cas où vous auriez encore besoin d'être convaincu de la vanité de toute chose, cette partie du livre vous ouvrira peut-être les yeux. Néanmoins, à la fin des fins, il ne reste pas rien du tout. Les descendants des robots — qui sont finalement les seuls héritiers de l'Humanité — sont toujours là quelque part, et on en voit une manifestation passagère — et consciente — sur la Terre mourante. Et, pendant les derniers soubresauts géologiques du système alors que le Soleil, dans son expansion, consume la Terre, il y a la dissémination des spores de bactéries terrestres, contenant de l'ADN bien de chez nous, à travers les espaces intersidéraux, et plus particulièrement dans une zone où de nouveaux soleils sont en train de naître. Le cycle est fermé.

Jack Cohen, biologiste et fan bien connu du milieu SF anglo-saxon, dit, sur la quatrième de couverture, que Baxter l'a convaincu que les choses auraient pu se passer comme il le raconte. Effectivement, tout est tellement vraisemblable que j'ai eu parfois l'impression de lire un documentaire et non une fiction. Baxter a dû prévoir ce “risque” car il a trouvé nécessaire, dans une courte postface, de dire qu'il s'agit d'un roman et non un cours sur l'évolution. Il est certain qu'il est solidement documenté, mais j'ai lu ici ou là des critiques qui lui reprochaient des “erreurs“ ou des invraisemblances trop importantes. Bof, peu importe. Ce qui compte, quand on lit, et sait lire de la SF, c'est le plaisir de se laisser émerveiller grâce à l'imagination fertile des auteurs.

Personnellement, je considère qu'un livre est une véritable réussite lorsque je continue à y penser après avoir tourné la dernière page et quand mon regard sur le monde est ensuite un peu coloré par cette lecture. Évolution entre sans problème dans cette catégorie. Bien que j'aie un peu peiné au milieu, pendant quelques chapitres situés au moment où les hominidés deviennent de plus en plus humains — donc de moins en moins sympathiques —, le tout est finalement bien plus que la simple somme des parties. Il atteint, pour moi, au véritable tour de force tant par l'ampleur de son sujet, que par la vision de l'auteur, constamment présente, qui allie le soin du détail à un regard pénétrant toujours tourné vers des horizons lointains. Baxter est indiscutablement un “grand“ auteur.

samedi 21 janvier 2012

Jack McDevitt : Firebird

Firebird

Après une expérience de lecture un peu pénible avec deux livres de Paul McAuley (la Guerre tranquille et sa suite), c'est avec un plaisir certain que j'ai entrepris de lire le dernier livre de Jack McDevitt, Firebird, une nouvelle aventure d'Alex Benedict. C'est le sixième de la série dont j'ai lu les cinq premiers (a Talent for war, Polaris, Seeker, the Devil's eye, Echo). Je savais donc parfaitement ce que j'allais trouver : une énigme à résoudre en rapport avec un objet rare que quelqu'un veut mettre aux enchères par l'intermédiaire d'Alex Benedict, marchand d'antiquités de son métier. C'était effectivement à peu près ça. On pourrait croire, à me lire, que ces romans sont répétitifs, mais ce n'est absolument pas le cas.

Le livre commence par un prologue où le vaisseau interstellaire Abonai disparaît bizarrement. Comme aucun débris n'est retrouvé, il faut conclure qu'il n'est jamais ressorti de son saut dans l'hyperespace, accident qui arrive de temps en temps.

Puis l'histoire débute quand Karen Howard contacte l'entreprise d'Alex. Son beau-frère, Chris Robins, physicien connu, a disparu de façon mystérieuse quarante ans auparavant, et maintenant, après le décès de son épouse, Elizabeth, sœur de Karen, celle-ci cherche à monnayer quelques objets par l'intermédiaire d'Alex. Il accepte, mais sait qu'il ne suffit pas d'être physicien, même connu, pour que les objets en question soient recherchés par les collectionneurs et prennent de la valeur. Pour faire monter les prix, il va entreprendre de faire de la pub autour du personnage de Chris, grâce à deux éléments médiatiquement intéressants  : ses spéculations un peu excentriques sur la théorie des univers multiples et sa disparition soudaine et complète, jamais élucidée, quasiment sur le pas-de-porte de sa maison alors qu'il revenait d'une expédition. Pour ce faire, Alex va participer à diverses émissions et débats télévisés (oui, même si les noms ont un peu changé c'est bien de ça qu'il s'agit, à des milliers d'années dans l'avenir [1]) et surtout il va essayer d'en savoir plus sur les circonstances de sa disparition tout en espérant plutôt ne rien trouver que de découvrir une explication banale, car dans ce dernier cas, les prix n'iraient pas bien haut.

Dans le cadre de son enquête, il est amené à visiter un monde un peu particulier, Villanueva, où tous les habitants humains sont soit partis soit morts sur place sept mille ans plus tôt, quand le système est passé dans un nuage cosmique. Il ne reste que les machines et les intelligences artificielles, les Betas. Celles-ci ont continué à entretenir tout le matériel sur la planète, mais certaines, qui ont plus ou moins pris le pouvoir, sont devenues férocement hostiles aux Humains de sorte que toute tentative d'y aller est fortement déconseillée car très dangereuse. Bien entendu, Alex y va quand même pour les besoins de la cause. Après avoir constaté qu'il y a effectivement des IA qui en veulent à sa peau, il décide de quitter les lieux, mais reçoit un appel au secours d'une IA qui a pris le nom de Charlie. Celui-ci le supplie de venir le chercher, car il n'en peut plus d'être tout seul et isolé depuis des millénaires. Alex se laisse convaincre par Chase de tenter le coup malgré les risques et ils réussissent, in extremis, à le récupérer et à le ramener sur Rimway, la planète où ils habitent. Ce qui va entraîner Alex dans un débat sur la nature exacte des IA qui n'a jamais cessé depuis qu'elles existent. Sont-elles conscientes ? Doit-on leur accorder les mêmes droits que les Humains ? Etc. Mais Charlie n'était pas le seul Beta qui avait gardé ses esprits et il demande à Alex de faire ce qu'il peut pour que les autres Betas non hostiles coincées sur Villanueva soient évacués. Ce qui ne va pas se faire sans mal. Cette affaire constitue une intrigue secondaire pendant tout le roman.

Le sujet principal reste le devenir de Chris Robin, car l'objectif de vendre ses affaires au meilleur prix est toujours présent. Mais comme d'habitude, la curiosité pousse aussi Alex et Chase à poursuivre leur quête avec d'autant plus d'énergie que les obstacles s'accumulent. De plus, s'il y avait le moindre indice sérieux laissant penser qu'il avait disparu en passant dans un univers parallèle, ça serait épatant pour le commerce. Ils découvrent que, bizarrement, le savant avait été deux fois le témoin du passage inexpliqué dans l'espace d'un vaisseau inconnu. Il s'agit en quelque sorte d'OVNIs mais leur existence réelle est dûment authentifiée par les autorités. Seulement, ils ne répondent pas aux appels et disparaissent après quelques heures en s'effaçant progressivement (contrairement aux vaisseaux normaux qui passent dans l'hyperespace subitement, sans transition). Qu'il ait été présent une fois à un événement très rare se conçoit, mais deux fois… Petit à petit, il apparaît qu'il faisait des recherches sur le phénomène récurrent — environ tous les trente ou quarante ans — de ces vaisseaux qui disparaissent dans des conditions non élucidées. Et de fil en aiguille, Alex trouve de plus en plus de choses bizarres concernant Chris, par exemple le fait qu'il ait acheté quatre vieux tacots de vaisseaux spatiaux pour procéder, apparemment, à des expériences dont personne ne sait rien, mais qui ont abouti à la perte de tous les bâtiments en question. Il finit par déduire que les navires étranges qui font des apparitions épisodiques depuis des siècles sont en fait la réapparition de ces vaisseaux disparus, parfois depuis longtemps. Il suppute qu'ils sont en fait perdus dans l'hyperespace avec des commandes qui ne répondent plus, et qu'ils font surface de façon régulière et calculable. Le pourquoi et le comment, en relation avec le passage dans le sillage de trous noirs, est expliqué, suffisamment mais sans trop appuyer, grâce à l'aide d'une amie physicienne. Ce qui va les mener à essayer d'intercepter la prochaine apparition, avec l'idée qu'il y a peut-être encore des gens en vie à bord qu'il convient de secourir. Des gens qui viendraient alors d'un passé plus ou moins lointain.

Au total, c'est encore une fois un excellent roman, peut-être un tout petit peu lent au départ, mais néanmoins agréable de bout en bout, avec une écriture limpide et sans prétention. Les personnages sont intéressants, les spéculations sont crédibles et bien vues, l'action est bien menée. Et il n'y a ni descriptions hyperdétaillées de paysages lunaires, ni batailles interminables dans l'espace, ni manigances politiques compliquées à n'en plus finir. Pas non plus de méchants extraterrestres qu'il faut réduire en bouillie le plus vite possible (il y a, certes, les méchantes IA, mais elles ont des excuses), ni même d'ailleurs de méchants Humains, ce qui est certes peu vraisemblable, mais néanmoins rafraîchissant. Un régal, donc. J'attends le volume suivant, bien évidemment.

Notes

[1] Le fait que le monde d'Alex et Chase soit curieusement très similaire au nôtre par certains côtés bien que situé en l'an 11321 selon la datation terrienne (c'est la première fois que McDevitt fournit cette information de façon précise) m'avait titillée sérieusement lorsque j'avais lu Echo, le précédent roman dans la série, et j'en avais parlé dans mon billet. Je ne suis pas la seule car Russell Letson, dans sa critique de Firebird parue dans le numéro de décembre 2011 de Locus, a ressenti la même chose. Il dit que, compte tenu de l'échelle de temps et d'espace décrite, on s'attend à trouver toute sorte de possibilités sociales et humaines (ou post-humaines) exotiques. Mais la Confédération et le monde de Rimway ne sont pas seulement familiers et compréhensibles, on s'y sent carrément chez soi. Et Letson explique comment il a résolu le problème de cette dissonance. Il fait un rapprochement avec les représentations de certaines œuvres de Shakespeare où des costumes, le décor et même des accents actuels sont plaqués sur les situations dépaysantes ou inhabituelles présentées dans l'histoire. C'est comme si McDevitt avait réalisé une sorte de traduction/adaptation pour nous éviter de passer notre temps à rester bouche bée devant l'allure des immeubles, la manière dont les gens se coiffent et ce qu'il y a vraiment dans leur thé. Certes, ils ont des voitures qui volent par anti-gravité, leurs maisons disposent d'une IA et de nanotechnologie, ils peuvent vivre plus de deux cents ans, mais au fond ce sont des gens comme nous. Ils peuvent avoir des vaisseaux interstellaires, et parmi leurs voisins, un groupe extraterrestres, il n'en reste pas moins que leurs angoisses et leurs plaisirs sont bien ceux qu'on s'attend à trouver dans n'importe quelle culture à l'abri du besoin matériel. Ce qui est nécessaire au bon fonctionnement des affaires d'Alex Benedict — et des intrigues de la série —, ce sont des profondeurs historiques pleines d'énigmes, d'événements étranges, de disparitions. C'est quand on sort des salons, des bureaux et des cafés, qu'on part au-delà des quais orbitaux vers les profondeurs galactiques, qu'on va retrouver les monstres, les merveilles et les mystères. Il se peut même qu'un premier plan familier soit un élément indispensable à la réussite de la recette. Et il conclut que tout ça ne l'empêche pas d'en redemander à chaque fois. Je trouve cette analyse intéressante, même si on ne sait rien de ce qu'en pense l'auteur. En ce qui me concerne, j'en suis arrivée à me dire que c'est peut-être justement cette façon de faire qui me rend les textes de McDevitt si sympathiques.

La Guerre tranquille est un roman de SF très classique. Du space opera d'aventures, à la sauce thriller. Des courses poursuites autour de Saturne ou Jupiter, et d'une lune à l'autre. L'intrigue raconte les diverses luttes pour le pouvoir, essentiellement entre la Terre et ses ex-colonies, les Outers (traduit par Extros) qui ont pris le large à l'occasion de multiples conflits des dizaines ou des centaines d'années avant les événements du livre, et aussi pour la prééminence d'une faction terrestre ou Extro sur une autre.

Sur Terre, le Grand Brésil contrôle toutes les Amériques, les autres puissances politiques et économiques étant l'Europe et l'Asie et les pays du Pacifique. Partout, les grandes familles tiennent le pouvoir, et ceux qui ne sont pas “du sang” ne sont que citoyens de seconde zone, utilisés et manipulés comme des pions. L'objectif commun consensuel est tout de même de restaurer la Terre à son état plus ou moins pré-industriel, ou du moins à une situation écologique acceptable, ce qui n'est pas mince affaire après les siècles du pétrole et ceux du changement climatique, assortis de conflits à répétition. Les familles ont d'ailleurs leurs “Saints verts”, qui sont les scientifiques qui ont mis au point les méthodes pour tenter de réparer tout ça. On tient aussi à sauvegarder le génome humain à peu près en l'état, et toute transformation un peu radicale nécessitant des manipulations génétiques profondes est mal vue.

Par contre, les colonies extérieures dispersées à travers le système solaire ont pris leur indépendance et forment une société morcelée beaucoup moins conservatrice ; certains groupes parmi les plus jeunes sont même favorables à un posthumanisme sans limites. On y pratique une démocratie très directe et un peu anarchique, dans des cités-états sans politique unifiée. Les manipulations génétiques sont la norme, voire la nécessité pour survivre dans des conditions parfois très différentes de celles de la planète d'origine.

Il y a les factions pour la guerre et d'autres pour la paix, tant sur Terre que sur les colonies, chaque groupe ayant des atouts scientifiques et techniques qui intéressent l'autre. Au début de l'histoire, les tenants d'une collaboration pacifique tiennent encore les rênes, mais rapidement l'autre camp prend le dessus et manifestement le conflit sanglant ne pourra être évité. On suit donc une série de personnages : des pilotes terriens profondément modifiés pour s'unir totalement à leur vaisseau ; des clones conçus pour être des soldats hyperperformants ; des scientifiques atteignant au génie, surtout Sri Hong Owen de la Terre, et Avernus, sa rivale enviée, chez les Extros, toutes deux consumées par leur passion à sculpter le vivant, à adapter la faune et la flore aux conditions extrêmes des géantes gazeuses et de leurs lunes ; un diplomate particulièrement sournois mû uniquement par ses intérêts et sa carrière ; des généraux et des politiciens sans scrupules ; et quelques petites gens de tous bords, militants pour la paix ou pour la guerre, ou pour leur folie personnelle.

Tout n'est que traîtrise, manipulations, situations kafkaesques et à retournement où toutes les solutions sont mauvaises, et où tous les personnages sont soit utilisateurs soit utilisés, souvent les deux en même temps.

Des courses poursuites, des bagarres et des batailles, des voyages à travers des paysages lunaires d'origine ou modifiés décrits avec un souci du détail hard SF crédible et même vraisemblable. Une grande importance est accordée à la végétation génétiquement adaptée à survivre dans le vide et aux multiples technologies nécessaires pour permettre aux humains de vivre sur les lunes de Jupiter ou de Saturne dans des conditions qui semblent parfois même idylliques — quoique forcément fragiles — sous des dômes gigantesques où ils ont développé un biotope charmant, de campagne, de rivières et de jardins. Le fait que l'auteur soit botaniste de formation n'y est sans doute pas pour rien.

Certains personnages auraient probablement pu être plus intéressants, si j'avais pu apprendre à les connaître un peu, autrement que par leurs aventures à jet continu. Ils n'ont que peu le temps de penser, et le lecteur non plus. Beaucoup d'entre eux sont plutôt antipathiques et ne se posent pratiquement pas de question sur le bien-fondé de leurs actions. Ils sont "tout là" comme ont dit, sans aucun second degré. Des personnalités tout d'un bloc, qui foncent droit devant. Rien de très subtil, dans l'ensemble.

Heureusement, il y a un clone génétiquement modifié et complètement endoctriné, Dave nº 8, envoyé comme espion par la Terre sous l'identité fictive de Ken Shintaro, né sur Callisto, pour noyauter et saboter Paris, une ville importante de Dioné, une lune de Saturne. Il s'est toujours senti “différent” de ses “frères” et a quelques doutes sur ses capacités. Manifestement, il n'est effectivement pas tout à fait au point, car tout en accomplissant sa mission, il va peu à peu totalement s'identifier à ce Ken qu'il fait semblant d'être. Et tomber amoureux à sa façon d'une fille bizarre qui semble plus psychotique qu'autre chose. Il y a aussi Macy Minnot, ingénieur écologiste dans un projet de collaboration entre la Terre et les Extros sur Callisto qui tourne mal. Malgré son destin chaotique depuis l'enfance, elle ne semble avoir que des bonnes intentions et le désir de rester fidèle à elle-même envers et contre tous. Sans ces deux-là pour m'accrocher, je ne serais pas arrivée au bout des plus de quatre cents pages qui ne constituent en fait que la moitié de l'histoire (l'autre étant Gardens of the Sun, non traduit à ce jour). Mais ça a été tout juste, vraiment.

Ce n'est certes pas un “mauvais” livre — d'ailleurs, les critiques dans les magazines anglo-saxons étaient dans l'ensemble très positives —, mais il y avait trop de grosses ficelles de thriller et de cinéma d'aventure à grand spectacle et pas assez de réflexion philosophique ou psychologique à mon goût. Et même les scènes de grand space opera n'ont pas le vent cosmique et ne déclenchent pas le sense of wonder que j'apprécie (et que je trouve presque toujours dans les livres de Stephen Baxter). J'ai même l'impression d'en trouver parfois plus dans les textes de vulgarisation d'astronomie que je lis régulièrement !

Vais-je tenter de lire la suite ? Je ne sais pas encore. Sans doute…

dimanche 2 octobre 2011

Robert Charles Wilson : Axis

J'ai lu l'excellent roman Spin (gagnant du prix Hugo 2006 du meilleur roman) dès sa parution il y a plus de six ans. À l'époque, rien ne laissait penser qu'il allait s'agir d'une trilogie ; l'auteur lui-même n'avait apparemment rien prévu de tel. Mais en 2007, lors de la sortie d'Axis, on savait qu'il y aurait un troisième volume. J'ai donc attendu la parution récente de Vortex pour m'y mettre. Comme je ne me souvenais plus trop des détails de Spin, j'ai décidé de le relire avant de me lancer dans sa suite.

La deuxième lecture a été aussi agréable, voir plus, que la première car, connaissant le déroulement de l'histoire, j'ai pu mieux en savourer toutes les subtilités. Spin s'achève lorsque le narrateur, Tyler Dupree, et sa femme Diane, passent sous l'arche gigantesque mise en place dans l'océan Indien par les énigmatiques “Hypothétiques”, qui ont également fait le nécessaire pour que la planète lointaine vers laquelle mène cette “porte” soit habitable par les Humains. Le couple espère pouvoir là-bas entreprendre une nouvelle vie, car sur Terre ils sont traqués par les autorités qui ne leur veulent pas du bien.

Axis commence environ trente ans plus tard, avec un garçon d'une douzaine d'années, Isaac, qui vient de s'apercevoir qu'il arrive à discerner l'est et l'ouest, même les yeux fermés. Il est le seul enfant dans une communauté qui vit isolée dans le désert du continent Équatoria, sur la planète à laquelle on accède par la grande arche mise en place par les Hypothétiques. Les adultes, tous des fourths (traduit par Quatrième Âge), se considèrent tous un peu ses parents, lui disent qu'il est spécial, et eux aussi, on le sent bien, ne sont pas tout à fait “normaux”. Une femme mystérieuse et très âgée, nommée Sulean Moï, arrive à pied au village et il apparaît rapidement qu'elle est venue à cause d'Isaac avec lequel elle noue une relation de confiance. Puis commence une pluie bizarre, faite de cendres manifestement en provenance de l'espace, qui contiennent des structures évoquant des machines ou des hybrides machine-animal.

D'un autre côté, il y a Lise Adams, venue à Port Magellan, ville principale d'Équatoria, pour retrouver son père disparu subitement quand elle était adolescente, ou du moins savoir ce qu'il est devenu. Pour ce faire, elle tente de rencontrer toutes les personnes qu'il a connues ou côtoyées.

Son ex-mari, Brian, travaille pour une agence gouvernementale qui s'occupe de traquer les Quatrième Âges. Il s'agit de ceux qui ont utilisé une technologie en provenance de la civilisation martienne (dont l'existence est expliquée dans Spin) pour modifier leur biologie et prolonger leur durée de vie de plusieurs décennies. Ce traitement est maintenant interdit sur Terre, au nom, entre autres, de la sauvegarde du patrimoine génétique humain, et les Quatrième Âges sont donc des parias qui doivent se cacher en permanence. Et l'agence en question s'intéresse tout particulièrement à Sulean Moï.

Lise avait déjà tenté d'atteindre un lieu à la lisière du désert (où se sont installés des forages pétroliers) pour essayer de rencontrer un certain docteur Dvali, ancien collègue de son père, mais une tempête avait obligé l'avion à atterrir avant d'arriver. Elle s'était donc trouvée isolée avec le pilote, Turk Findley, pendant plusieurs jours, et ça c'était plutôt bien passé… Leur relation en était restée là mais quand elle apprend que Turk a transporté Sulean Moï, dont elle a une photo prise dans un groupe avec son père, elle reprend contact avec lui.

Le seul personnage de Spin qu'on retrouve, c'est Diane, maintenant très vieille mais physiquement tout à fait valide. Elle s'était établie sur Équatoria, dans un village de pêcheurs avec son mari Tyler Dupree (le narrateur de Spin) et Ibu Ina, tous deux médecins. Ils ont prodigué leurs soins à la population pendant des années et, depuis leur décès, il ne reste plus que Diane qui fait fonction d'infirmière grâce aux connaissances acquises au fil des ans.

Il y a donc, d'une part, Lise qui veut rencontrer Dvali et Sulean Moï, et Turk qui, à la suite d'ennuis financiers, est sur le point de perdre son avion, donc son gagne-pain, et, d'une autre Brian, toujours amoureux de Lise, qui est contraint par des sbires de son employeur à les suivre afin de mettre la main sur Sulean Moï. Diane se retrouve également embarquée dans l'affaire. Bien entendu, de multiples liens se tissent entre toutes ces personnes, et en particulier entre Lise et Turk. De leur côté, les gardiens de l'enfant Isaac — qui est en fait le sujet d'une expérience tentée par une faction un peu extrémiste des Quatrième Âges qui pensent avoir ainsi trouvé le moyen de communiquer avec les Hypothétiques — doivent abandonner leur village pour ne pas être découverts par les agents qui traquent Sulean Moï.

En même temps, les phénomènes météorologiques étranges se reproduisent, avec chute d'une cendre qu'on pense être le résidu des machines dont seraient constitués les Hypothétiques, réseau artificiel et autoentretenu s'étendant entre les étoiles. Cette poussière, lorsqu’elle s'accumule, génère des artefacts baroques et transitoires, apparemment dotés d'une forme de vie inquiétante. Et Isaac, curieusement attiré vers un point particulier du désert où les manifestations anormales semblent se concentrer, réagit de façon violente et inexplicable lors de ces événements.

Ce roman très agréable est assez typique de l'œuvre de Wilson : mélange d'aventures, de relations humaines complexes et crédibles, et de manifestations mystérieuses, aussi grandioses qu'incompréhensibles qui se déroulent en ne tenant aucun compte du devenir des insignifiantes fourmis que sont les Humains. On apprend tout de même quelques petites choses sur ce que seraient les Hypothétiques et sur ce qui pourrait les motiver, si ce mot a même un sens pour cet (ces ?) être(s). Mais la question de leur nature : sont-ils intelligents et surtout, sont-ils conscients et, si oui, s'agit-il d'un être unique ou de personnalités distinctes, revient sans cesse mais reste sans réponse.

Cette interrogation sur le lien entre intelligence et conscience rappelle un peu celle de Peter Watts dans Vision aveugle. Mais c'est bien le seul point commun entre les deux livres.

À la fin de la lecture de Spin, j'avais été frappée par le fait que la civilisation terrienne était présentée comme en passe de s'autodétruire, ou du moins de dévaster son lieu de vie, et que l'arrivée de l'arche avec un passage vers une nouvelle planète toute neuve allait tout simplement permettre aux Humains de saccager un deuxième monde. C'est bien ce schéma qui se poursuit dans Axis. Sur Équatoria, les colons mènent une vie de pionnier, plus libre, sans carcan administratif ou autoritaire, mais aussi plus dangereuse et précaire. Et les Hommes ne se gênent pas pour polluer, casser, piller et ramener des matières premières vers la Terre où, finalement, la vie continue pratiquement comme avant le Spin.

Au terme de ce deuxième volume, si les situations individuelles ont été à peu près démêlées, on ne voit pas poindre la moindre parcelle d'espoir pour une amélioration plus globale du comportement de l'être humain, et on ne sait rien d'une éventuelle solution à long terme des conséquences du Spin. Les Martiens sont pourtant présentés comme étant nettement plus attentifs à l'écologie — par la force des choses, il faut le dire : leur biosphère est très fragile —, et ayant apparemment réussi à établir — après des millénaires tout de même — une civilisation assez harmonieuse malgré leur héritage terrestre. Je constate néanmoins qu'on ne les a pas beaucoup vus jusqu'à présent, ces Martiens si avancés — un seul personnage dans Spin et un autre dans Axis. Peut-être dans le tome suivant, Vortex

dimanche 11 septembre 2011

Alexander Jablokov : Brain thief

Couverture du livre

J'avais gardé un bon souvenir de quelques textes de Jablokov lus il y a des années, de sorte que j'ai entrepris Brain thief avec enthousiasme. En plus, les critiques le présentaient comme bien enlevé et très drôle.

Hélas, les premières cent pages ont été difficiles. J'avais du mal à suivre une intrigue qui ne semblait aller nulle part. J'ai failli abandonner mais finalement j'ai commencé à m'y intéresser suffisamment pour aller jusqu'au bout.

Le personnage principal, Bernal, travaille pour Muriel Inglis, riche excentrique qui finance des projets bizarres, parmi lesquels le clonage de mammouths pour les réintroduire dans la nature, ou la création d'un engin d'exploration de planètes extraterrestres piloté par une intelligence artificielle dénommée Hesketh. Bernal est son seul employé et s'occupe de tout, à la demande.

Dès le début, Muriel disparaît dans des conditions étranges. Bernal rentre tout juste d'une mission et trouve un message cryptique de sa patronne, une carte manuscrite insérée dans une botte de cowboy, posée sur le rebord de la fenêtre de sa chambre. C'est Muriel qui lui dit d'aller au laboratoire où Hesketh est en cours d'assemblage. Juste à ce moment il entend un bruit et la voit, vêtue d'une chemise de nuit, qui coure vers le garage, et il se lance à sa poursuite. Mais ayant constaté que sa voiture était en panne, elle part chez le voisin et, le temps que Bernal arrive à la suivre, elle a disparu à bord d'une Mercedes stationnée là-bas. Un homme sort alors de la maison en hurlant que quelqu'un vient de voler sa voiture. Il apparaît rapidement qu'il s'agit en fait d'un voleur en train de dévaliser la maison voisine et qu'il a un besoin urgent d'un véhicule pour prendre la fuite. Il assomme donc Bernal avec un chien en bronze...

À partir de là, tout le reste du livre consiste en une suite de courses poursuites et de rencontres de personnages tous plus bizarres et déjantés les uns que les autres. Bernal agit plus ou moins comme le ferait un détective privé à la recherche d'une personne disparue sans raison apparente. Mais il se débrouille nettement moins bien et va d'une source prometteuse à une autre pour constater soit qu'il a fait fausse route soit qu'il est tombé dans un piège...

Toute cette action est décrite longuement, avec de multiples détails et des dialogues qui partent dans tous les sens, parfois apparemment juste pour le plaisir de la phrase. On ne peut nier que ce soit souvent inventif, certes, mais je l'ai trouvé un peu lassant à la longue. Je ne dédaigne pas les digressions (Iain M. Banks et Neal Stephenson sont des spécialistes) mais celles de Jablokov m'ont paru irrémédiablement mainstream.

Parmi les bizarres rencontrés, il y a un certain Spillvagen, ancien employé d'une société, Long Voyage, qui s'occupe de congeler puis de conserver les corps ou les têtes de personnes décédées qui, de leur vivant, espéraient, grâce à ce procédé, revivre un jour. Il est poursuivi en permanence par Yolanda, dont l'oncle (ou plutôt sa tête) a, elle en est persuadée, subi des dommages que l'entreprise refuse d'admettre. On rencontre Charis Fen, femme au gabarit impressionnant, ancienne policière, qui connaît Muriel et travail épisodiquement pour elle. Il y a Ignacio, dont la boîte de réparation mécanique est en fait une couverture pour divers trafics, et qui a une employée, Patricia, qui lui sert aussi d'amante et de punching-ball... Et d'autres encore.

En arrière-plan, il y a une série de meurtres, certains avec décapitation, et le meurtrier court toujours.

On comprend rapidement que Hesketh, dont on ne verra jamais que des morceaux, fonctionne en fait, non pas avec des microprocesseurs mais avec des cerveaux congelés provenant soit de têtes volées à Long Voyage, soit de personnes assassinées, d'où le titre du livre. Et, apparemment, Hesketh a des projets personnels.

Il m'est totalement impossible de décrire l'intrigue qui est plutôt compliquée voire confuse bien que j'aie l'impression que, possiblement, tout se tienne car à plusieurs reprises j'ai pu constater que des éléments mentionnés en passant à un endroit servent effectivement à quelque chose par la suite.

Il y a enfin la question de l'humour. J'ai lu plusieurs critiques qui décrivaient ce livre comme très drôle. J'ai peut-être souri deux ou trois fois, mais je n'ai certainement jamais ri. Bon, je trouve aussi que Mel Brooks est rarement drôle, alors c'est peut-être mon sens de l'humour qui est en cause. Pourtant, Douglas Adams, Fredric Brown et certains films du cinéma français m'ont fait rire aux éclats. Allez savoir.

Le sujet aurait, on s'en doute, pu être spéculativement intéressant, mais ce n'était manifestement pas l'objectif de l'auteur. On est essentiellement dans une suite de scènes, parfois très loufoques, qui feraient un film d'action original, avec une belle brochette de personnages plutôt minables mais hauts en couleur. L'enchaînement des événements se tient quand même suffisamment pour que j'aie eu envie de savoir comment ces aventures bancales allaient se terminer. La fin est une apothéose, toujours très cinématographique, mais sans grand intérêt science-fictif. Comme l'ensemble du livre d'ailleurs, du moins en ce qui me concerne.

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