Martinique Domel : Comme par technologie…

Catégorie : Lectures

dimanche 31 décembre 2006

L'affaire des tableaux volés

Quoi ? Tu n'as pas encore lu Axiomatique ? Tout ça parce que sur l'un ou l'autre forum où règne habituellement la paresse intellectuelle tu as vu quelques commentaires vagissants qui prétendaient que Greg Egan c'est difficile, qu'il faut faire un effort, que c'est hachement dur, qu'aïe aïe aïe, qu'accidenti, qu'oy veh ! Mais tu n'as pas honte ? Tu t'intéresses à la Science-Fiction ou non ? Tu n'es pas là simplement pour les princesses, les dragons, les monstres aux yeux pédonculés, au moins ? Tu vas me faire le plaisir d'aller me lire ça tout de suite, qu'on puisse causer, qu'on ait les mêmes références, qu'on partage quelques impressions en français.

Alors, ça y est ? C'est fait ? Quel bonheur, non ? L'essence même de la SF, sa substantifique moelle : une fiction philosophique sur la nature et les effets de la science. De la Science-Phiction en somme, si on tient à l'étiquette. Fatigué ? OK, OK, tu peux te reposer un peu si tu veux. Tiens, voilà la Tour de Babylone, un recueil de Ted Chiang ; tu verras, ça délasse…

Donc, n'ayons maintenant plus peur de révéler qu'au sommaire d'Axiomatique, il y a comme ça une nouvelle où l'un des personnages est un amateur d'art pour le moins particulier. Après un cheminement intellectuel assez personnel, Andreas Lindhquist en vient en effet à mettre véritablement en scène des tableaux qui l'ont particulièrement touché, d'abord avec des acteurs volontaires et rémunérés un peu grimés pour l'occasion, puis avec des participants retouchés chirurgicalement à leur corps défendant — c'est le cas de le dire —, mis en parfaite condition physique et psychologique pour personnifier l'œuvre représentée in vivo qui existe donc un frêle instant, juste le temps d'un regard qui suffit ensuite à ressentir que ce jour-là, en ce moment de grâce, le temps d'une caresse, oui oui, on était bien là.

Le détective Dan Segel, qui enquête sur les débordements illégaux de l'affaire, est satisfait de son apparence physique, de sa force, de la sûreté de ses gestes. Après qu'Andreas est passé par là, tout change : le voilà transformé en éphèbe, ce qui ne lui convient guère, on s'en doute, et il consacrera l'entière fin du texte à redevenir lui-même, à nier totalement cette sorte de viol, à faire en sorte de récupérer ci ou ça de son corps jusqu'à ce que, oui, tout soit redevenu normal.

Andreas a cependant averti Dan que jusqu'à la fin de sa vie il serait non seulement sa création, mais son instrument. Qu'il emporterait cet instant avec lui, le transporterait dans le monde pour lui, comme une graine, comme un virus étrange et magnifique, qui infecterait tout ce qu'il toucherait.

Et comment donc ? le lecteur s'interroge. Puisque l'affaire se tasse, qu'aucune suite policière ou judiciaire n'est donnée faute de preuve, puisque Dan récupère son soi propre et qu'il insiste lui-même sur son retour obstiné, obsessionnel et entier à la normalité, comment le virus annoncé peut-il donc encore se répandre ?

Egan aurait-il écrit n'importe quoi ? Impensable ! Le traducteur aurait-il oublié un morceau ? Peu probable ! Quelque chose aurait-il alors échappé au lecteur ? Ah ça non, alors ! La question demeure un moment, jusqu'à ce que par hasard passe par là la première édition d'Axiomatique, celle d'il y a dix ans chez DLM, celle qui reprend en couverture le tableau qui sert de fil conducteur à la nouvelle. Et qu'y voit-on ? Certainement pas, comme on s'y attendrait, un fragment de l'œuvre de Fernand Khnopff, mais tout simplement Dan et Catherine joue contre joue regardant l'ange passer. Et rien d'autre, absolument rien d'autre.

On nous a souvent parlé du virus informatique qui passe directement de l'écran à l'utilisateur. Ici, c'est la version lowtech, du papier au lecteur. Andreas Lindhquist a bien infecté le monde, au travers de ses agents Greg Egan et Dan Segel, et le lecteur ne peut plus alors regarder un tableau à peu près figuratif sans imaginer que la scène va soudain s'animer et que ceux qui la vivent vont passer à la suite des événements. En quelque sorte, comme Marcel Duchamp qui s'est approprié l'essence du geste artistique en accrochant un jour à l'envers un porte-bouteilles, Andreas Lindhquist s'est arrogé d'un seul coup l'intégralité d'un corpus : ce qui a été un jour dessiné, peint, sculpté en vue d'une quelconque représentation, lui appartient maintenant en propre et à lui seul. On ne peut plus regarder ce Khnopff, ni aucun Khnopff, ni aucun Onkr, De Vinci ou Picasso ; tout ce qu'on voit maintenant, c'est du Lindhquist. Tous les musées du monde ne sont remplis que de Lindhquist, aucune exposition n'est consacrée à un autre que lui. Des origines de l'histoire et jusqu'à la fin des temps.

Y a-t-il quelque chose qui lui échappe ? L'art abstrait ? Peut-être, mais on sent bien que là aussi ça pourrait se mettre à bouger, Miró devenant Calder devenant immédiatement Lindhquist. Le réel, alors, ce qui n'est pas encore représenté et que l'on ne peut donc pas réifier parce que ça l'est déjà ? Peut-être, mais dans la banalité la plus totale, dans l'absence absolue de tout intérêt artistique, dans la médiocrité visuelle la plus aboutie. Quelque chose que jamais personne ne voudrait jamais prendre en photo même par inadvertance. Parce que si ça l'est, si ça l'est, là ça devient représentation, et c'est foutu, foutu, foutu.

Au secours !

dimanche 28 mai 2006

Du pareil au même

L'instance qui préside actuellement pour la francophonie aux préfixes ISBN procède à une évaluation quantitative lorsqu'elle répond à une nouvelle demande. Aux éditeurs sans grandes intentions, elle donnera, avec joie, des numéros de la forme 2-9500000-0-0 ; à ceux qui se manifestent un peu plus, elle attribuera, du bout des lèvres, des 2-900000-00-0 ; pour ceux, enfin, qui ont un plan de carrière, elle concédera, la mort dans l'âme, des 2-84000-000-0. Ces précautions n'ont manifestement pas été suffisantes car la zone 84000-89999 s'est retrouvée voici quelque temps fort embouteillée, et qu'il a donc fallu, pour retrouver un peu d'air, tronçonner la plage supérieure 200-699, prévue pour les éditeurs à cent mille livres potentiels dont on ne parle même pas ici, pour en extraire 350-399 qui aboutit à des numéros jamais vus précédemment, de la forme 2-35000-000-0. Mais comme il s'agissait là d'une simple prévoyance, et qu'il reste encore apparemment des entrées en 84000-89999, on constate que l'instance mentionnée ci-dessus effectue maintenant — et c'est nouveau — un choix qualitatif implicite : à qui aura grâce à ses yeux, elle remettra du 84000-89999 ; à qui n'aura su lui plaire, elle balancera du 35000-39999.

En librairie, dans le rayon littérature générale, sans jeter un œil aux quatrièmes de couverture ou écouter la critique, on peut donc maintenant élaborer une stratégie objective d'évaluation avant achat : choisir un auteur qui n'est plus un débutant, a une certaine notoriété mais n'est pas encore au stade du radot ; repérer de lui un livre qui est fabriqué dans la tradition, ce qui n'est plus évident de nos jours (page de garde, page de faux-titre, page de titre, titre courant, folio, achevé d'imprimer, début de partie en belle page, typographie et orthographe, cahiers cousus, indications d'origine, argumentaire sachant se tenir, etc.) ; vérifier que l'éditeur est relativement nouveau et qu'il prend quelques risques à cette publication ; enfin, et c'est de loin le plus important, s'assurer que l'ISBN est bien dans la tranche 84000-89999…

C'est le cas pour "Auprès de moi toujours" d'Ishiguro Kazuo : l'auteur, déjà désigné comme bon citoyen littéraire par une médaille des gouvernements britanniques et français, n'est cependant pas très âgé ; le dos du livre, d'occasion et qui en est manifestement à sa deuxième lecture, n'est pas encore cassé ; les marges sont suffisantes, les lettrines se font discrètes et le corps de texte n'est pas abusif dans un sens ou dans un autre ; la couverture aux tons sépia tranche élégamment sur le vulgaire des tables d'exposition ; les éditions des Deux Terres n'ont qu'une vingtaine de titres à leur actif et se veulent internationales et de qualité ; et puis, et puis, l'ISBN arbore avantageusement son 2-84893-019-5.

Arthur Schopenhauer, eh oui, nous rappelle que : « L'art de ne pas lire est très important. Il consiste à ne pas s'intéresser à tout ce qui attire l'attention du grand public à un moment donné. Quand tout le monde parle d'un certain ouvrage, rappelez-vous que quiconque écrit pour les imbéciles ne manquera jamais de lecteurs. Pour lire de bons livres, la condition préalable est de ne pas perdre son temps à en lire de mauvais, car la vie est courte. ». Nous apprenons donc, après achat et avec un déplaisir certain, qu'"Auprès de moi toujours", pourtant, comme on l'a vu, sélectionné de manière absolument scientifique, dans l'ignorance et donc l'objectivité la plus totale, était en mars numéro 2 sur la liste des meilleures ventes de l'Express. Faut-il immédiatement renoncer à la lecture ? Quelque chose nous dit que non, qui n'est pas bien difficile à imaginer. Il a effectivement transpiré ici ou là qu'il s'agissait en fait de Science-Fiction, ou plutôt que non non, il ne s'agissait surtout pas de Science-Fiction, ce qui a bien sûr contribué à nous attirer davantage. Bon, allons-y, ouvrons.

Et débarrassons-nous d'abord de l'aspect mainstream, qui fait cependant l'un des intérêts certains du livre et le rend très attachant : dans le sillage du Messager de Joseph Losey et Harold Pinter, de "High hopes" des Pink Floyd, ou d'un nombre sans doute incommensurable de romans, il s'agit d'une histoire d'enfance perdue à tout jamais dans la campagne anglaise, du récit infiniment nostalgique d'un passage tentant et redouté à l'âge adulte, où chaque phrase que dit l'un est disséquée par l'autre avec obsession pour en trouver les multiples significations et implications, où toutes les situations se répondent par un détail à des années d'intervalle, s'éclairent et s'obscurcissent mais sans rien laisser jamais au hasard. Petits bruits, petites fureurs, petites vies, on est très loin de Shakespeare mais on ressent bien là que le destin des soi-disant grands de ce monde n'a guère d'intérêt face aux délices du tous les jours, que cent mille soldats en marche n'existent pas devant une main qui effleure une joue pour y secourir une larme.

Putain, c'est beau. On s'tire ? Pas tout de suite, non. On ira jusqu'à la fin car les éléments science-fictifs ne sont pas immédiatement transparents pour l'amateur éclairé. Alors que tout est suggéré par petites touches, et bien qu'on le devine quand même un peu à l'avance, on apprend officiellement et brutalement p. 217 que les protagonistes sont des clones. Mais bien des scénarios restent cependant possibles, relativement incompatibles entre eux : on apprend en effet qu'il y aura don (réserve d'organes prêts au réemploi ?), mais aussi accompagnement (confirmé par le titre : celui-là m'a plu ; j'en veux toujours un pareil auprès de moi) ; on voit que l'enseignement prodigué dans l'institut insiste lourdement sur les arts et les lettres (clones de peintres renommés ? de poètes célébrés ?) mais bizarrement pas sur les sciences. Alors ? Alors ?

Alors, tout se saura bien sûr, dans un décor et une ambiance qui correspondent parfaitement au nom de l'éditeur français : les Deux Terres. Le décor, c'est une Angleterre uchronique de la fin des années quatre-vingt-dix, un peu beaucoup fasciste sans doute, celle que nous a montrée Kim Newman, ou Ken McLeod, où le pareil est toléré s'il est utile mais le supérieur inacceptable et condamné. L'ambiance, c'est celle du Tombeau des lucioles, l'auteur étant d'origine japonaise (石黒一雄), avec cette incroyable indifférence de la société pour le destin de certains de ses membres, et l'absolue soumission de ceux-ci au futur banal et atroce qui leur est proposé.

Clones animés, avez-vous donc une âme, qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? Finalement, tout se résoudra à la démonstration que oui, oui bien sûr, oui absolument. Mais y a-t-il encore nécessité d'un tel message ? La Science-Fiction explorant ces territoires depuis des dizaines d'années pour arriver globalement et voici bien longtemps à la même conclusion, est-il bien nécessaire de répéter sous déguisement en faisant croire que c'est nouveau ? C'est en tombant dans la rue sur une affiche qui explique en termes simples et manipulateurs que non, ça n'est pas bien de battre sa femme, non — en plein XXIe siècle ! —, que la réponse nous est donnée. Mais bien sûr qu'il faut répéter, mais bien sûr qu'il faut réexpliquer, mais bien sûr qu'il faut taire qu'il s'agit de SF pour ne pas traîner les repoussantes casseroles traditionnellement attachées au genre. Et c'est tant mieux si le livre est bien placé au hit parade de l'Express. Car il y a urgence, le second avènement que l'on nous promet depuis deux millénaires étant enfin là sous un jour méconnaissable. Il s'agit maintenant de former au plus vite les masses, celles qui se lavent, qui n'ont ni le temps d'écrire ou de lire de la SF puisqu'elles dirigent le monde et vont organiser les prochaines campagnes éducatives. On comprend donc enfin l'universalité et la banalité des situations exposées, qui ont plus de chance d'être reconnues et faites siennes par le lecteur. Lecteur auquel le personnage principal s'adresse d'ailleurs directement, le prenant à témoin, lui demandant si pour lui les choses se sont passées ainsi, si c'était bien comme ça, renforçant alors l'identification jusqu'à ce qu'il comprenne que lui aussi fait partie du livre, qu'il aurait pu écrire et dire la même chose, qu'il en est un autre, ou plutôt qu'il n'est pas autre mais pareil, qu'il est pareil et qu'il est même.

dimanche 30 avril 2006

Évanescence de la vision

Par la fenêtre du bureau et lorsque le regard s'écarte de l'écran, on aperçoit à quelques mètres le vert de la haie de thuyas, trop proche pour que les arbres se découpent dans l'encadrement, trop éloigné pour que les feuilles prennent existence. Comme plus rien ne suggère alors le réel, on pourrait presque avoir affaire à un rideau tiré, à une volée de papier peint, à une toile non figurative. Mais c'est plutôt une de ces trames mécaniques qu'on voit, de celles qui suggèrent l'impression de profondeur lorsque les yeux cessent de converger et s'élancent vers le lointain, car un défaut du verre produit étrangement cet effet : là où il n'y avait l'instant d'avant que morne plaine surgissent soudain, au détour d'un reflet ou d'une ondulation, pics, caps et péninsules qui redonnent de l'intérêt au spectacle.

Face à la Science-Fiction, le ressenti est le même : dès que le lecteur potentiel empoigne le livre, tombent de sa quatrième de couverture archétypes, clichés et quincailleries diverses, bazar bizarre qui s'entasse à ses pieds et provoque chez lui un mouvement de recul. Devant cette ennuyeuse jungle à ferraille fort clinquante, sans âme, sans sens, il ne peut que s'éloigner, mais s'il laisse un instant son imagination s'approcher de l'infini, s'il ose passer la barrière du grotesque, de la honte et des idées reçues, au détour d'un reflet ou d'une ondulation il perçoit soudain l'immensité d'une nébuleuse et la douceur d'une galaxie qui redonnent de la profondeur au propos.

Cette vision n'étant manifestement pas donnée à tout le monde, on pourrait alors penser qu'on tient là un principe objectif, une forme rapide bien qu'instantanée de test qui partagerait le monde entre obtus et mieux comprenants, entre aveugles et bien voyants. Cela marche en général fort bien : on peut en effet faire bien plus agréablement la conversation à qui perçoit qu'"Histoires sans gravité" aurait pu se passer en orbite, à qui sait, dans l'expression « Mars, 1984 », que la virgule est omnipotente et transmute radicalement le troisième mois de l'année en quatrième planète du système solaire. Et comme toute bonne théorie, on désirerait alors bien sûr qu'elle soit scientifique, qu'elle retombe du bon côté du critère de démarcation, qu'elle soit réfutable et que l'on puisse donc concevoir des situations qui pourraient l'invalider mais sans le faire, oh non, jamais…

Malheureusement, ce n'est pas le cas. On trouve en effet dans la littérature — rarement il est vrai — quelques auteurs qui ont bien compris l'essence de la Science-Fiction, qui se la sont appropriée, dont on ne peut vraiment pas douter des capacités intellectuelles, et qui persistent néanmoins à l'utiliser dans leurs écrits non pour elle-même mais en tant qu'élément supplémentaire de ridicule dans leur évocation de la misère, de l'absurdité et de la médiocrité du monde. Un peu comme si Shakespeare, en quelque sorte, trouvait qu'une barge stellaire servait mieux son propos que le royaume du Danemark…

Nous parlions récemment d'anthologies virtuelles, une proposition qui a déchaîné les foules comme on s'y attendait. En voici un nouvel exemple, pour conclure et pour illustrer notre propos :

La SF comme élément de caricature

Dans "les Hommes jaunes" d'Urs Widmer, un écrivain et son ami se réfugient dans une maison abandonnée où ils sont face, au travers du voisinage, à des situations qui évoquent l'atmosphère de Deutschland bleiche Mutter ou des tableaux d'Otto Dix. Heureusement, pour nous égailler, de large extraits des œuvres dudit écrivain nous sont donnés où la Terre a souvent à subir une invasion extraterrestre, et l'ami, dans son délire, a de plus en plus de mal à faire la différence entre ces évidentes élucubrations et la sanité bien connue du réel.

Le capitaine de vaisseau du "Dernier voyage d'Horatio II" d'Eduardo Mendoza est paresseux, incompétent, proche de la sénilité. Sa mission ? transporter on ne sait où des alcooliques, des délinquants, des dévoyés, une bande de tristes drilles dont l'unique objectif dans l'existence est la satisfaction à très court terme de pulsions insignifiantes. Des Cheech et Chong en plus nauséeux, en quelque sorte. Heureusement, pour nous égailler, l'action se situe dans l'espace, sous forme d'un space opera formaté façon Bragelonne, ce qui sert fort bien l'intrigue en lui rajoutant juste ce qu'il faut de caricature.

"Galons et galaxies", le premier texte de Comment voyager avec un saumon d'Umberto Eco, est aussi un space opera. Là, l'objectif est d'exposer et de fustiger les travers de la chose militaire, et où le faire mieux sinon dans le cadre du corps galactique, Sol III, Q.G. zone IV, Uranus ?

Folie des petitesses, nullité abjecte, intelligence militaire, la Science-Fiction a toujours servi à mettre en lumière ces qualités premières de l'espèce humaine. Mais ici, elle n'est que catalyseur : on la retrouve inchangée après lecture ; on se retrouve inchangé après lecture, sans perspective nouvelle sur le monde. Valait-ce vraiment la peine ? On pourrait peut-être alors envisager une nouvelle forme d'anthologie virtuelle, un sommaire qui rassemblerait sur un sujet précis quelques références bien documentées à des textes dont il vaut mieux se passer ? Bonne non lecture !

dimanche 5 mars 2006

Anthologie virtuelle

Au tout début des années quatre-vingt, les animateurs du fanzine français Fantascienza, déjà désireux en quelque sorte de s'affranchir des onéreuses notions d'éditeur, d'imprimeur et de papier, avaient tenté de susciter quelques anthologies virtuelles. Il s'agissait, pour l'amateur ayant un thème SF à cœur, de rédiger une courte préface pour faire les présentations, simplement suivie d'une liste de références indiquant où aller lire tel ou tel texte déjà publié qui ferait honneur au sujet. Fantascienza se chargerait alors de diffuser les deux sous forme de simple fiche ou autre méthode qui restait à déterminer.

Une circulaire expliquant le processus fut largement distribuée parmi les spécialistes du genre, à qui l'on donnait ce faisant une liberté de choix qu'ils n'avaient pas dans un contexte plus pécuniaire, eux qui ne gagnaient de plus pas grand-chose quand ils arrivaient à caser enfin et par hasard un sommaire dans la collection Galligrasseuil • les Trésors de la Science-Fiction.

Bilan de l'opération : néant. Pas une réponse, pas même un accusé de réception. À part Marc Michalet qui suggéra oralement qu'il aurait bien aimé faire quelque chose sur SF & solipsisme s'il avait le temps — luxe qu'il n'a manifestement pas eu —, personne ne proposa quoi que ce soit, n'envisagea même de réfléchir à l'éventualité.

Un quart de siècle plus tard, et avec l'aide de l'internet — qui est justement la méthode qui restait à déterminer —, la proposition tient toujours. Supprimons simplement l'obligation de préface parce que, quand même, oh, c'est du boulot, pour voir si les choses prennent mieux ainsi, et donnons ci-dessous en exemple quelques parcours de lecture qu'on pourrait un instant envisager dans ce cadre.

Histoires de pouvoir

Ces mois-ci nous suggèrent un omnibus contemporain qui rassemblerait trois romans récents dont les auteurs ne savent sans doute pas qu'ils font dans la Science-Fiction, puisque leur intention est manifestement sociale et politique, mais qui pourraient être lus autrement et surtout convenablement par les amateurs du genre :

  • Nicoléon, roman, de Serge Sautreau, situé en 2034, est le journal du Héros libéral dans toute son essence, de l'homme du Travail et de la Grande Concurrence. Il a totalement privatisé l'économie et le monde lui doit ses bénéfices, qui aurait coulé sans lui dans la fainéantise ;
  • l'Inversion de Hieronymus Bosch de Camille de Toledo, retrace la résistible ascension d'un pionnier dans l'industrie du plaisir, qui déclenche, malgré lui, une insurrection d'abstinence et de chasteté, fresque onirique, satirique et cruelle d'une régression capitaliste dans un monde rétréci, à l'américaine ;
  • les Enfants du plastique de Thomas Clément, nous présente le puissant PDG d'Unique Musique France, à qui tout semble réussir, qui décide pourtant, à la surprise générale, de lancer Intestin, un groupe de punk-rock déjanté et incontrôlable, véritable pavé dans l'univers culturel aseptisé de l'année 2010.

Le zéro et l'infini

  • L'excellentissime Ted Chiang n'a d'égal que Greg Egan, c'est dire. On n'a pas lu grand-chose de lui en français, ces dernières années, mais on le retrouve avec joie dans le numéro 41 de Bifrost avec un extrait du recueil la Tour de Babylone que Denoël nous promet depuis des arns. Au sommaire dudit recueil : "Division by zero" ;
  • L'excellentissime Robert Charles Wilson n'a d'égal que Ted Chiang, c'est dire. On a surtout lu en français ses romans Darwinia, les Chronolithes, Blind Lake ou bientôt Spin, mais ses nouvelles sont tout aussi percutantes, rassemblées dans le recueil the Perseids qu'on aimerait voir traduit au Bélial’. Au sommaire dudit recueil : "Divided by Infinity".

On se surprend à imaginer un petit volume qui rassemblerait ces divisions aux formes indéterminées qui nous font entrevoir ce qu'il advient en SF lorsque l'on passe à la limite (curvalisme).

Utopie nous voici

  • "Nulle part à Liverion", au sommaire de l'anthologie les Passeurs de millénaires, nous décrit l'insupportable selon Serge Lehman : un monde rendu aux multinationales qui le régentent sans retenues, dans l'horreur du consommable. Pour fuir, un seul lieu qui échappe au GPS et à Google Earth avant la lettre (le texte date de 1996) ;
  • "la Cité du Soleil", au sommaire du recueil éponyme, nous décrit le désirable selon Ugo Bellagamba : un monde rendu aux multinationales qui le régentent sans retenues, dans le bonheur du consommable. Pour fuir, un seul lieu qui échappe au GPS et à Google Earth pendant la lettre (le texte date de 2003).

Découverts simultanément, ces univers absolument semblables suscitent le même rejet chez le lecteur mais pour des raisons diamétralement opposées : souffrance de l'exclusion ou ignominie de l'intégration.

Quoi d'autre ?

Acte I

Scène I : Daniel Ichbiah est présent lors d'une convention de Science-Fiction. À Nancy, sans doute ? Il n'y fait pas forte impression : journaliste tendance manifestement people, se vantant benoîtement d'être le biographe officiel de Bill Gates, il bafouille quelques faussetés éphémères lors d'une conférence d'où ressort surtout son approche mystico-machinchose du monde : le ressenti, oui, la réflexion, non. Par saint Frusquin, que fout-il donc là ? Rangeons-le définitivement dans un trou noir de poche, de ceux dont on ressort difficilement, ou alors de l'autre côté, très loin.

Scène II : Bud Plant gère depuis une trentaine d'années aux États-Unis une librairie de vente par correspondance spécialisée dans les livres d'art et tout ce qui tourne autour du graphisme. Dans son catalogue régulier, impressionnant passage en revue commenté de son fond ou des publications nouvelles, il est toujours possible de repérer un ouvrage dans le domaine de la Science-Fiction, comme le dernier album de Jim Burns, le douzième Spectrum ou la nouvelle série des Exposé consacrée à l'imagerie numérique. Le voilà justement qui revient de la Poste où il vient d'expédier le dernier état des stocks.

Scène III : la Maison du Japon organise une présentation d'Asimo, le robot humanoïde Honda. Après quelques exercices au trapèze et à la montée d'escalier, la machine vient en ronronnant de tous ses gyroscopes saluer la foule, et là, bonheur, un instant de grâce plane sur l'amphithéâtre : l'humanité ancienne rend, pour la première fois en quelque sorte, par son silence assourdissant et prolongé puis par ses applaudissements généreux, hommage à son successeur ; on croit presque, la larme à l'œil, les mains en sang et le cœur chaviré, à l'imminence de la singularité si chère à Vernor Vinge…

Acte II

Scène I : le nouveau catalogue BP arrive. Un rapide coup d'œil à la rubrique F&SF permet immédiatement d'envisager et de finaliser l'achat de Robots : from science fiction to technological revolution, qui semble très prometteur. Sur plus de cinq cents pages, tout sur notre futur compagnon artificiel, dans la fiction, la science et l'industrie. Et de plus, c'est en couleur !

Scène II : arrive un beau paquet — y en a-t-il qui ne le soient pas ? Et ce qui se présente mérite en effet trois mois de traversée transatlantique : un formidable travail de recherche pour une iconographie très variée et en grande partie inédite, semble-t-il, et avec une photo d'Asimo, c'est déjà ça. De quoi regarder et parcourir pendant des heures par tranches de cinq minutes en attendant le soir que tout le monde soit installé pour le prochain épisode de Farscape. Le texte et les commentaires ont même l'air intéressants, c'est dire !

Scène III : « C'est quoi, ce bouquin impressionnant de Daniel Ichbiah qui traîne sur la table à café ?
— …biah..?
— Oui, l'album sur les robots. Très intéressant ! Il y a même page 185 la rencontre entre Aibo et un vrai chien à la Simak ; un véritable point d'interrogation à la place de la truffe :-)
— …biah..?
— Hum, tu l'as déjà dit ; il va falloir appuyer sur reset, manifestement…
— …biaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah..!

Acte III

Scène I : on trouve tout sur amazon.fr. Voyons voyons, …biah, il écrit en français, en principe. Alors, là, pour Robots, il n'y aurait pas une édition française, par hasard. Déduction complexe et hasardeuse. Et puis personne n'en a parlé sur sf-infos, sur sf-franco, sur actu-sf, sur sf-news, sur sf-flash… Ou alors mal lu, ou plutôt pas vu, trou noir trou noir trou noir. Un mot-clef, deux mots-clefs, hop, hop, voilà !

Scène II : on trouve tout d'occase chez Gibert Jeune ou Joseph.
« Heu, auriez-vous Robots : genèse d'un peuple artificiel de Daniel…
— Daniel qui ?
— Robots, Genèse… voilà le numéro d'ISBN si vous préférez.
— Oui, nous en avons trois dont un d'occasion, rayon Ingénierie industrielle.
— Rayon Ingénierie industrielle ? Il paraît que vous avez Robots : genèse d'un peuple artificiel de Daniel…
— Daniel qui ?
— …biah. Voilà le numéro d'ISBN si vous préférez.
— Oui, nous en avons trois dont un d'occasion, rayon Intelligence artificielle.
— Rayon Intelligence artificielle ? Il paraît que vous avez Robots : genèse d'un peuple artificiel de Daniel… »

Scène III : « C'est quoi, ces deux bouquins impressionnants de Daniel Ichbiah qui traînent sur la table à café ? »

Rideau

On se demande pourquoi l'amateur de Science-Fiction est toujours attiré par les textes d'Umberto Eco. On ne peut guère affirmer que le Nom de la rose en relève, ni le Pendule de Foucault, ni aucun des deux suivants. Mais si l'on en croit Pierre Lepape en page 74 du Magazine littéraire d'avril 2005, c'est sans doute parce qu'ils sont spéculatifs…

Le mot est lâché comme ça, en passant, dans la critique du cinquième, la Mystérieuse flamme de la reine Loana. Admettons sans chercher à comprendre ni avoir recours aux subjectivités collectives. C'est sans doute la même essence incernable mais manifestement discernable qui fait paraître le Cryptonomicon dans une collection de SF, avec reprise en poche dans les mêmes conditions pour entériner le délit.

Mais si la spéculation est une entité floue que l'on s'étonne sans plus à voir utiliser hors du genre, la notion de space op semblait nous appartenir entièrement. Ce n'est manifestement plus le cas. On apprend en effet en dernier paragraphe du même compte rendu de lecture, que la Mystérieuse flamme « s'achève par un hommage aux pouvoirs de la fiction en forme de space opera, une sorte de ballet magnifique et mortuaire où les personnages de papier se confondent avec les personnages réels. ».

Si l'on comprend bien, donc, ce qui est en substance l'histoire d'un amnésique qui reconstruit sa mémoire au travers des imprimés qui ont croisé sa vie, lors de son enfance ou du fait de son état de libraire en livres anciens, activité au demeurant fort sympathique, se termine ainsi : revenu à lui-même, il apprend qu'il a été exilé dans le passé et dans l'oubli par un ennemi de la fédération, qu'il est en fait le prince héritier de l'empire ; il monte alors dans son vaisseau chronospatial miraculeusement recouvré pour aller sauver la galaxie.

À moins que cela soit autre chose, mais quoi ?

samedi 8 janvier 2005

Roma fugitiva

Dans "la Fin du big bang" de Claude Ecken, repris au sommaire des Passeurs de millénaires, le sixième volume de l'anthologie francophone du Livre de poche, certains personnages passent périodiquement et involontairement au cours de leur vie d'un univers parallèle à un autre sans jamais revenir à leur environnement de départ. On les repère parfois, parce qu'ils n'ont pas entièrement actualisé leurs connaissances historiques, en remarquant par exemple qu'ils sont persuadés que Charles Martel a repoussé les Arabes à Poitiers en 732 alors que le reste du monde sait bien qu'il s'agit des Sarrasins.

On peut s'interroger sur sa propre appartenance à ce groupe de voyageurs malgré eux lorsque pour une raison ou une autre on évoque les dernières paroles de Caius Julius Cæsar telles qu'habituellement rapportées : « Tu quoque, fili. ». C'est ce qu'il aurait dit à Marcus Junius Brutus aux Ides de mars 44 en le reconnaissant parmi les assaillants venus l'assassiner, ce qui est confirmé par Aperto libro, par les Mots du latin du français et par le module Locutions latines de Myriade, version moderne et électronique des pages rousses du Petit Larose. En effet, de vagues souvenirs d'une éducation classique nous reviennent pour nous dire qu'en fait, c'est plutôt par « Tu quoque, mi fili. » qu'il aurait conclu, ce qui est quand même foncièrement différent !

Une grande enquête s'imposait donc et, comme la Camver de Lumière des jours enfuis ne sera disponible qu'en 2033, c'est, bien qu'il ne soit né qu'entre 63 et 74 et n'ait donc pas vu l'ours, vers Caius Suetonius Tranquillus qu'il faut se tourner pour consulter le paragraphe LXXXII de Vita Diui Iuli dans son texte original latin : « si tradiderunt quidam Marco Bruto irruenti dixisse: καὶ σύ τέκνον ».

Kai su teknon, mais c'est du grec ! Cela veut bien dire « toi aussi enfant » et la traduction latine qui nous est parvenue est supportable, mais cela nous apprend surtout que, dans cet univers-ci, le latin n'a été utilisé que tardivement, à l'époque des cuisines uniquement, et que tous les hauts faits d'armes de la Rome éternelle et de ses douze Césars reviennent à la civilisation hellénique et non aux descendants de Remulus et Romus.

Houps, voilà une connaissance précieuse qui nous permettra de continuer à passer inaperçu mais qui nous fait cependant jeter un regard indécis sur De peur que les ténèbres, Roma Æterna ou même l'Empreinte des dieux. À un niveau plus large, elle nous fait nous interroger sur la société actuelle et son soi-disant culte de l'à-peu-près : toutes ces erreurs, ces approximations, ces galimatias, ces travaux de gougnafiers, ce refus généralisé d'accorder la moindre importance à la compétence, ne s'agirait-il pas plutôt là de la manifestation obligée d'un melting pot d'un genre nouveau ? L'immigration de provenance parallèle est peut-être si importante que le savoir ne peut plus être reconnu en tant que tel puisqu'il varie presque d'un individu à l'autre et qu'il ne peut donc absolument plus y avoir consensus ? Au-delà de la perception historique, c'est tout qu'il faut remettre en question en faisant taire les experts, et jusque dans les notions banales comme l'erreur de grammaire ou la faute d'orthographe.

Le propre d'un texte de Science-Fiction réussi, comme "la Fin du big bang", c'est de faire voir le monde autrement. La prochaine fois que quelqu'un se trompera lourdement en notre présence, nous nous dirons toujours « D'où il sort, celui-là ? » mais en connaissant intimement la réponse à cette question…

dimanche 19 décembre 2004

La peau est froide hélas…

Une scène extraite de l'album Monstruo de Carlos Huante aurait peut-être mieux convenu à la couverture de la Peau Froide d'Albert Sánchez Piñol que le détail des Carcans de Leonor Fini qui l'illustre présentement. L'actuelle femme-poisson — qui correspond sans doute mieux à l'image habituellement véhiculée par les publications d'Actes Sud — est bien un personnage du roman mais l'impression de sérénité ingénue qu'elle communique n'a pas de place plus loin lorsque l'on a ouvert le livre et commencé la lecture. Presqu'immédiatement, on est plongé dans un bruit et une fureur d'Apocalypse, dans des scènes de terreur et de massacre dignes du forum des Halles un samedi après-midi si l'on veut s'autoriser une parabole, une allégorie.

Et justement, c'est d'allégorie sur les craintes et les désirs ataviques que l'on nous parle sur la quatrième de couverture, si l'on parvient vivant jusque-là, en faisant au passage allusion à Lovecraft qui rejoint pour l'occasion le rang des grands romanciers du… XIXe siècle. Passons sur l'imprécision historique et constatons que présenter ce texte ainsi est typique du lecteur de littérature ordinaire qui cherche toujours à entrevoir ce que l'auteur ne montre pas vraiment, ne voyant de subtilité que dans le suggéré et le non-dit. L'amateur de Science-Fiction, lui, ne voit rien d'inconnaissable, jamais et pas de métaphore non plus ; pour apprécier le genre dans son essence, il se doit de faire taire les élans de son imagination personnelle : le personnage est en poste d'observation météorologique sur une île de l'Atlantique sud pendant un an ; il est à cette occasion attaqué sans relâche par une espèce d'hommes-poissons qu'il extermine allégrement et jusqu'à la dynamite ; la situation, qui a quand même de bons côtés — cf. la couverture évoquée ci-dessus, surtout si on la voit dans son entier… —, finit par lui convenir et, son mandat achevé, il ne retourne pas à la civilisation — ou à ce qui se fait passer comme telle. C'est tout. C'est tout. C'est tout.

On aimerait pourtant autre chose, et une lueur d'espoir jaillit soudain à la page 189 lorsque finalement le héros s'écrit intérieurement : « Qui était-elle ? ». Nous y voilà donc mais le texte est presque fini, et il nous dit d'ailleurs pratiquement immédiatement que « faisant partie d'une communauté d'êtres qui vivaient sous les océans, toute sa fantasie était impuissante quand il s'agissait de concevoir son monde, sa vie quotidienne et ses banalités, les principes qui régissaient son existence ». Toute sa Fantasy, bien sûr, mais toute la Science-Fiction certainement pas ! Nous ne pouvons donc en déduire qu'il ne s'agit alors là que du début d'une fresque, que du premier tome d'un tout bien plus grand où nous explorerons les abysses, et que dans le deuxième que l'auteur doit être généreusement en train de parachever, il y aura sans doute quelque chose, quelque chose.

dimanche 12 décembre 2004

De la Science-Fiction, sinon rien

Lire, Magazine littéraire, les suppléments du Monde et de Libération, tout passe par ici, tout est à la disposition du bibliographe qui désire regarder un peu en dehors des collections de Science-Fiction bien balisées pour voir si des textes qui ne s'annoncent pas vraiment comme tels en relèveraient néanmoins. Et aussi, pourquoi pas, pour voir si à l'extérieur du genre il n'y aurait pas, par le plus immense des hasards, quelques écrits qui donneraient envie.

Mais finalement, force est de constater que c'est plutôt le supplément littéraire du journal belge le Soir qui remplit cet office. Comme un logiciel à l'interface dépouillée, il va à l'essentiel avec un petit côté européen, une touche internationale qui fait défaut aux lourdes machineries évoquées ci-dessus.

Dans le numéro du vendredi 26 novembre 2004, on repère un entretien avec Mélanie Fazi, qui écrit pour faire ressentir ce qu'elle n'arrive pas à exprimer autrement. Plus loin, Raoul Vaneigem, dans ses Modestes propositions aux grévistes, parle de l'abolition, à plus ou moins longue échéance, de l'argent et de sa valeur d'échange, marque de civilisation que connaissent bien les amateurs de Star trek ou de la Culture d'Iain M. Banks.

Dans celui du 3 décembre, à côté d'une double page sur les nouvelles aventures de Valérian et Laureline Au bord du Grand Rien, on nous révèle les motivations lovecraftiennes de Bruno Schulz : un essai désespéré de rendre compte du grand mystère, ce pressentiment de la chose sans nom dont le seul avant-goût sur le bout de la langue dépasse les limites de l'émerveillement.

Mais c'est finalement une critique parue dans un numéro plus ancien qui a déclenché un pas de côté. Qu'on en juge : que fait un amateur de Science-Fiction dans les pages de Mathématique du crime de Guillermo Martínez ? Le titre original, Crimes imperceptibles, nous fournit un début d'explication et le chapitre 7 finit de nous convaincre de l'intérêt qu'il peut trouver à sa lecture : y est présenté le besoin d'esthétique qu'a l'Homme dans ses études et ses actions, qui le pousse depuis l'origine des temps à ne voir et à ne considérer que ce qui satisfait son sens du beau. Le côté noir de la force, les émanations de Za'hadum incarnées par le théorème de Gödel ou la mécanique quantique sont rejetées avec vigueur, ignorées, et dans le cadre d'une enquête policière il suffit de déterminer ce que l'enquêteur considère comme découlant des “meilleures pratiques” de sa profession pour pouvoir ensuite manipuler à loisir ses perceptions, pour lui refaire une réalité qui n'aura que des rapports distants avec le réel mais sera plus à sa convenance… et à celle du coupable. Philip K. aurait apprécié.