Quoi ? Tu n'as pas encore lu Axiomatique ? Tout ça parce que sur l'un ou l'autre forum où règne habituellement la paresse intellectuelle tu as vu quelques commentaires vagissants qui prétendaient que Greg Egan c'est difficile, qu'il faut faire un effort, que c'est hachement dur, qu'aïe aïe aïe, qu'accidenti, qu'oy veh ! Mais tu n'as pas honte ? Tu t'intéresses à la Science-Fiction ou non ? Tu n'es pas là simplement pour les princesses, les dragons, les monstres aux yeux pédonculés, au moins ? Tu vas me faire le plaisir d'aller me lire ça tout de suite, qu'on puisse causer, qu'on ait les mêmes références, qu'on partage quelques impressions en français.
Alors, ça y est ? C'est fait ? Quel bonheur, non ? L'essence même de la SF, sa substantifique moelle : une fiction philosophique sur la nature et les effets de la science. De la Science-Phiction en somme, si on tient à l'étiquette. Fatigué ? OK, OK, tu peux te reposer un peu si tu veux. Tiens, voilà la Tour de Babylone, un recueil de Ted Chiang ; tu verras, ça délasse…
Donc, n'ayons maintenant plus peur de révéler qu'au sommaire d'Axiomatique, il y a comme ça une nouvelle où l'un des personnages est un amateur d'art pour le moins particulier. Après un cheminement intellectuel assez personnel, Andreas Lindhquist en vient en effet à mettre véritablement en scène des tableaux qui l'ont particulièrement touché, d'abord avec des acteurs volontaires et rémunérés un peu grimés pour l'occasion, puis avec des participants retouchés chirurgicalement à leur corps défendant — c'est le cas de le dire —, mis en parfaite condition physique et psychologique pour personnifier l'œuvre représentée in vivo qui existe donc un frêle instant, juste le temps d'un regard qui suffit ensuite à ressentir que ce jour-là, en ce moment de grâce, le temps d'une caresse, oui oui, on était bien là.
Le détective Dan Segel, qui enquête sur les débordements illégaux de l'affaire, est satisfait de son apparence physique, de sa force, de la sûreté de ses gestes. Après qu'Andreas est passé par là, tout change : le voilà transformé en éphèbe, ce qui ne lui convient guère, on s'en doute, et il consacrera l'entière fin du texte à redevenir lui-même, à nier totalement cette sorte de viol, à faire en sorte de récupérer ci ou ça de son corps jusqu'à ce que, oui, tout soit redevenu normal.
Andreas a cependant averti Dan que jusqu'à la fin de sa vie il serait non seulement sa création, mais son instrument. Qu'il emporterait cet instant avec lui, le transporterait dans le monde pour lui, comme une graine, comme un virus étrange et magnifique, qui infecterait tout ce qu'il toucherait.
Et comment donc ? le lecteur s'interroge. Puisque l'affaire se tasse, qu'aucune suite policière ou judiciaire n'est donnée faute de preuve, puisque Dan récupère son soi propre et qu'il insiste lui-même sur son retour obstiné, obsessionnel et entier à la normalité, comment le virus annoncé peut-il donc encore se répandre ?
Egan aurait-il écrit n'importe quoi ? Impensable ! Le traducteur aurait-il oublié un morceau ? Peu probable ! Quelque chose aurait-il alors échappé au lecteur ? Ah ça non, alors ! La question demeure un moment, jusqu'à ce que par hasard passe par là la première édition d'Axiomatique, celle d'il y a dix ans chez DLM, celle qui reprend en couverture le tableau qui sert de fil conducteur à la nouvelle. Et qu'y voit-on ? Certainement pas, comme on s'y attendrait, un fragment de l'œuvre de Fernand Khnopff, mais tout simplement Dan et Catherine joue contre joue regardant l'ange passer. Et rien d'autre, absolument rien d'autre.
On nous a souvent parlé du virus informatique qui passe directement de l'écran à l'utilisateur. Ici, c'est la version lowtech, du papier au lecteur. Andreas Lindhquist a bien infecté le monde, au travers de ses agents Greg Egan et Dan Segel, et le lecteur ne peut plus alors regarder un tableau à peu près figuratif sans imaginer que la scène va soudain s'animer et que ceux qui la vivent vont passer à la suite des événements. En quelque sorte, comme Marcel Duchamp qui s'est approprié l'essence du geste artistique en accrochant un jour à l'envers un porte-bouteilles, Andreas Lindhquist s'est arrogé d'un seul coup l'intégralité d'un corpus : ce qui a été un jour dessiné, peint, sculpté en vue d'une quelconque représentation, lui appartient maintenant en propre et à lui seul. On ne peut plus regarder ce Khnopff, ni aucun Khnopff, ni aucun Onkr, De Vinci ou Picasso ; tout ce qu'on voit maintenant, c'est du Lindhquist. Tous les musées du monde ne sont remplis que de Lindhquist, aucune exposition n'est consacrée à un autre que lui. Des origines de l'histoire et jusqu'à la fin des temps.
Y a-t-il quelque chose qui lui échappe ? L'art abstrait ? Peut-être, mais on sent bien que là aussi ça pourrait se mettre à bouger, Miró devenant Calder devenant immédiatement Lindhquist. Le réel, alors, ce qui n'est pas encore représenté et que l'on ne peut donc pas réifier parce que ça l'est déjà ? Peut-être, mais dans la banalité la plus totale, dans l'absence absolue de tout intérêt artistique, dans la médiocrité visuelle la plus aboutie. Quelque chose que jamais personne ne voudrait jamais prendre en photo même par inadvertance. Parce que si ça l'est, si ça l'est, là ça devient représentation, et c'est foutu, foutu, foutu.
Au secours !