Martinique Domel : Comme par technologie…

Catégorie : Général

jeudi 11 janvier 2007

Le Petit Robert des noms sales

Ah qu'il est doux de ne rien faire en installant sur Mac OS X la nouvelle version électronique du Petit Robert de la langue française. Passons sur les aspects pénibles (obligation d'aller télécharger un programme d'activation, insertion du CD-ROM tous les quarante-cinq jours d'utilisation, caractères graphiques manquants si l'on n'a pas par ailleurs la police Wingdings) pour constater qu'il s'agit là d'une préfiguration des logiciels du proche avenir : tout est en HTML + CSS + JavaScript, y compris l'interface, et, quand on sélectionne du texte, il faut faire attention de ne pas déborder sur les boutons :-) On imagine facilement que très bientôt tout cela ne sera présent que sur un serveur distant avec accès sur abonnement au travers d'un navigateur sans spécificité particulière.

La brochure publicitaire accompagnatrice liste un certain nombre de nouveautés en dehors de la prise en compte du corpus de l'édition papier 2007. Nous en retiendrons plus particulièrement une qui est mentionnée de manière très allusive à la rubrique Confort : la recherche peut maintenant respecter les accents, ce qui nous permet d'avoir enfin la certitude, après des années de soupçon, que "où" est bien le seul mot contenant un "ù" et que "ì" ne fait pas partie de l'ensemble, bien qu'il arrive souvent qu'on le croise cì et là.

L'amateur de Science-Fiction ne sera pas choqué par les définitions avancées : « Genre littéraire qui fait intervenir le scientifiquement possible dans l'imaginaire romanesque. » ou « Littérature dont le fantastique est emprunté aux réalités supposées de l'avenir. ». Il remarquera cependant que son vocabulaire habituel n'est guère représenté, et sans finasser avec chronolyse, géoprogrammateur ou nexialiste, il notera néanmoins l'absence d'antigravité, astroport, cyberpunk, cyborg, désintégrateur, dystopie, empathe, holovision, matriarchie, précog, supraluminique, téléportation, terraformation, uchronie, etc., tout en constatant que « Les androïdes peuplent les romans de science-fiction. »… Les Anglo-Saxons s'y étant mis récemment avec Brave New Words: The Oxford Dictionary of Science Fiction, pourrait-on espérer voir un jour l'équivalent ici, ou faut-il vraiment que le site de Quarante-Deux se prenne en main et ouvre une nouvelle section façon wiki où tout amateur éclairé pourrait venir apposer sa définition favorite, avec étymologie, créateur et lieu de premières utilisations ?

Côté citations, les auteurs SF francophones se cherchent également à la loupe. Même pas René Barjavel qui aurait pourtant fait bonne figure à "ravage" ou avec « Être et ne pas être ». Et quand un mot existe parce que passé dans le domaine public, comme "hyperespace", aucune mise en contexte ne vient éclairer les différentes acceptions, dont seule la mathématique est d'ailleurs donnée.

Nul.

On se console un peu en remarquant par hasard qu'Élisabeth Gille (la directrice de la collection "Présence du futur", eh inculte !) a réussi à rentrer par la petite porte. Mais pas pour son important travail littéraire en faveur de la fiction spéculative, bien sûr, qui n'est manifestement rien à côté des quelques textes pathétiques certes mais parfaitement normaux et donc reposants et rassurants qu'elle a consacrés à ses années de cancer : « Dites-donc, vous commencez à avoir des hématomes partout, je me demande où je vais vous piquer » et « Il est trop tôt pour déterminer si je m'en sortirai ou pas ». Non, Élisabeth, tu ne t'en sortiras pas, et nous non plus d'ailleurs.

Chez Gibert Joseph, juste au pied de l'escalier qui mène au deuxième étage, une table ronde est recouverte de livres conseillés à la clientèle. On ne sait si c'est comme avec l'électroménager dans d'autres magasins, c’est-à-dire si ce qui est proposé correspond à la marge la plus forte pour le vendeur cette semaine-là, en tout cas il est bien difficile de ne pas y jeter un œil dans l'espoir futile que traînerait là un livre de crypto-SF dont personne n'aurait entendu parler.

C'était en quelque sorte le cas cette après-midi sous le titre improbable de Lire aux cabinets d'un certain Henry Miller, un livre rose comme il va de soi. La quatrième de couverture fait bien sûr appel à la psychanalyse pour voir un signifiant dans la différence notable entre ce que l'on lit là et pas ailleurs, et après un sourire amusé, on pourrait se contenter de reposer l'objet pour en prendre en main deux ou trois autres en laissant faire le hasard. Pourtant quelque chose nous a poussé — rien de paranormal, bien sûr — à lire les deux dernières pages du texte et bien nous en a pris.

En voici un court extrait, où l'on reconnaît tout de suite une relation très forte avec le nouveau space opera cher à nos éditeurs modernes :

Et dire que c'est nous […] qui allons d'ici une cinquantaine d'années conquérir l'espace. C'est nous qui […] allons nous transformer en êtres interplanétaires ! En tout cas, on peut prédire une chose : c'est que même là-haut dans l'espace nous aurons nos water-closets ! […] Quand nous voyagerons à une vitesse plus grande que celle de la pensée […] est-ce que nous serons seulement capables de lire là-haut entre les étoiles et les planètes ? Je demande cela parce que je suppose que l'astronef modèle aura des lavabos aussi impeccables que des laboratoires, et que, dans ce cas, nos nouveaux explorateurs du temps et de l'espace emporteront sans aucun doute avec eux leur littérature de cabinets. Voilà un problème sur quoi méditer… la nature de cette littérature interspatiale ! […] Ce premier vaisseau qui quitterait la terre, peut-être pour n'y jamais revenir… que ne donnerai-je pas pour connaître les titres des livres qu'il contiendra !

samedi 21 janvier 2006

Règles du jeu des Quarante-Deux

Une stratégie intéressante pour aborder une exposition d'art consiste à suivre systématiquement toutes les visites guidées, ou tout au moins celles qui sont menées par des personnes différentes. Bien qu'il y ait souvent des points de fixation communs sur tel ou tel tableau, les commentaires sont extrêmement variés à tel point qu'on se demande parfois si l'on est bien en train de regarder la même chose, ce qui est justement le but du jeu.

La qualité du discours varie aussi grandement : on passe de l'interprétation pseudo-psychanalytique nombriliste où l'intervenant ne nous apprend absolument rien et ne parle en fait que de lui face à cette œuvre, à une remise en perspective variée, cultivée, documentée qui est souvent aussi très personnelle mais bien plus fascinante.

Mais dans tous les cas, un phénomène tout à fait particulier s'observe lorsque l'on vient à passer devant certaines réalisations qu'il n'est pourtant guère difficile de qualifier. Immédiatement, l'orateur disjoncte : comme s'il était soudain frappé de cécité, comme s'il s'agissait d'une forme aiguë de daltonisme, il a recours à tous les exercices de style, à toutes les métaphores lyriques pour exprimer l'inexprimable, ce pour quoi il n'y a pas de mot, ce pour quoi il n'a pas de mot, ce pour quoi le mot qu'il a sans doute quand même ne saurait convenir puisque vulgaire, méprisable, haïssable, honni par qui bien y pense.

Et si jamais, dans l'assistance, quelqu'un suggère qu'il s'agirait peut-être simplement de Science-Fiction, tout est alors fait, dans l'hystérie la plus complète, pour réfuter la proposition. Au mieux, c'est le surréalisme qui sera convoqué, dont la SF n'est qu'un abâtardissement tardif, c'est bien connu, et si l'on fait remarquer que les deux mouvements sont parallèles au vingtième siècle, que l'un ne descend pas de l'autre, que leur essence même est foncièrement et intrinsèquement différente (liberté sans contrainte aucune selon André Breton pour l'une, règles du jeu bien définies et bien cernables pour Hugo Gernsback de l'autre), qu'il ne saurait donc y avoir confusion, et que là, justement là, c'est l'une et pas l'autre, le robot présentateur fait immédiatement appel à sa troisième loi et se disconnecte derechef alors que dans l'assistance on bougonne, on murmure au scandale.

Une stratégie intéressante pour aborder une exposition d'art consiste donc à repérer rapidement au préalable, c'est tellement facile lorsque l'on sait voir, les points de friction, là, là et là, à s'embusquer dans le voisinage, et à semer la panique en un mot lorsqu'un groupe s'approche. Cela peut s'envisager en solo, en couple ou en commando, de quoi passer une agréable après-midi après un Déjeuner du lundi ou un mercredi de la SF. Ces règles exposées, il ne reste donc plus qu'à donner un nom à cette délicieuse activité — très modestement, proposons donc "Jouer aux Quarante-Deux" — et nous voilà partis.

La préparation du terrain est une occupation à part entière que d'autres mèneront sans doute à bien, avec site internet à l'appui listant pour la communauté entière les bacs à sables putatifs illustrés de photos sans flash puisque cela semble maintenant autorisé dans certains musées. Contentons-nous, pour lancer les choses, de signaler qu'en ce moment c'est possible à Beaubourg dans l'accrochage actuel, au moins à trois endroits. Par exemple dans l'immédiate entrée, un peu sur la droite, une statue sans titre, vif-argent et assez impressionnante il faut le dire, peut sans problème s'assimiler à un terminateur T-1000 en phase semi-liquide tentant de se recombiner. Un peu plus loin, vers le milieu de l'étage, une valise à forme tout à fait caractéristique se propose de servir pour le transport d'un corps qu'on imagine sans peine plus ou moins cryogénisé. Enfin, dans un des couloirs latéraux qui séparent chaque étape de l'exposition, à notre grande surprise, trois livres détonnent affreusement parmi les chefs-d'œuvre de la littérature mondiale : la Vie sur Epsilon de Claude Ollier, Fiction philosophiques et Science-Fiction de Guy Lardreau, le Monde du Ā d'A.E. Van Vogt en édition "Rayon fantastique".

Holà ! mais dans ce dernier cas, il ne s'agit plus d'interprétation plus ou moins bien intentionnée de notre part, il ne s'agit pas d'apposer vicieusement l'étiquette "anticipation à court terme" à l'Europe après la pluie de Max Ernst, ou "contact avec des extraterrestres" aux Asperges de la Lune du même. Les trois ouvrages sont sans conteste aucun en rapport direct avec la SF, font partie du corpus, et l'un d'entre eux porte même explicitement la marque d'infamie. Qu'a bien pu traverser la tête du commissaire de l'exposition pour une telle mise en place ? S'agirait-il de la première occurrence d'un passage tardif mais inéluctable à la respectabilité ? Rendons-nous compte : les aventures de Gilbert Gosseyn au Musée National d'Art Moderne ?

On croit rêver ? Pendant un certain temps du moins, puis on revient sur Terre en se disant que ces trois livres, foutus là comme ça, c'est bien, c'est un début, c'est encourageant, ça fait date, mais pourquoi ces trois-là, justement, en vrac, n'importe comment, n'importe quoi ? Mais en y réfléchissant, on finit néanmoins par se dire que le choix n'est pas si aléatoire que ça, qu'il fait parfaitement sens : un roman bien dans le cœur du sujet, que n'importe quel amateur reconnaît pour sien immédiatement ; une récupération et une perversion amicale du genre qui le porte en quelque sorte un cran plus loin, un discours philosophique sur le signifiant des thèmes qui lui rend justice. Que demander de plus, tout est là, tout est dit.

Mais un autre jour, en parcourant l'exposition Dada, dans le même bâtiment, face à son gigantisme, à sa variété, à sa magnificence, on se dit que dans le domaine de la Science-Fction il y aurait aussi matière à faire aussi beau, aussi grand, aussi divers, que trois livres qui expriment la quintessence des choses, c'est bien, ça soulage, ça met un peu de baume sur le cœur, mais que lorsque l'on pourra un jour passer, en ces mêmes lieux, de la salle "voyage dans le temps" à l'installation "uchronie", en passant par "vision des autres mondes", ça sera quand même mieux, et qu'il n'y aura plus lieu dans ce monde, enfin, de jouer aux Quarante-Deux.

mardi 17 janvier 2006

Réduction du paquet d'onde

Il arrive parfois, lors d'un travail bibliographique, que l'on n'ait à sa disposition que des indications vagues pour l'origine d'un texte. Par exemple, un universitaire se spécialisant dans l'à peu près littéraire, ce qui est somme toute fort courant, vous informe qu'il a vu quelque chose d'intéressant, mais il ne sait plus quoi ni où ni de qui… Il confond de plus le numéro du fascicule avec le quantième du mois, et, pour parachever le tout, l'année avancée paraît également fortement improbable…

Que faire face à une telle situation ? Toujours de bon conseil, c'est Greg Egan qui nous sauve, plus particulièrement dans Isolation, en nous conseillant d'avoir recours à la mécanique quantique pour réduire le paquet d'ondes en notre faveur. Ça a l'air compliqué en théorie mais, en pratique, il suffit tout bonnement de s'avancer globalement dans la direction vaguement indiquée par l'informateur, d'ouvrir un livre au hasard parmi ceux qui traînent là, et voilà, c'était ça, c'était là.

Mais parfois, la réduction ne s'opère pas dans le sens souhaité. Ainsi, notre bibliographie des textes courts de Michel Jeury, en ligne depuis des années sur la toile, contenait une faiblesse déshonorante en 1984, pour une nouvelle supposément titrée sur manuscrit "la Grand-mère du jour", parue dans un journal qui s'appelait le Matin ou le Soir. Tout ce qui nous avions de certain, c'était une photocopie illisible un peu mal cadrée où l'on voyait surtout l'illustration, et qui nous confortait cependant dans l'existence effective de l'objet recherché, ce qui est, dans ce contexte, quand même la moindre des choses.

Déterminer le moment de la journée incriminé, au lever ou au coucher du soleil, ne fut pas simple mais, vers 1984, la réponse la plus probable était le Matin de Paris, et non le Soir de Bruxelles. Ce d'autant que, après vérification, la position générale des filets de mise en page semblait tout à fait correspondre sur la période. Il n'en restait donc plus que trois cent soixante-cinq à feuilleter. À Beaubourg, ou à la Bibliothèque nationale, c'est possible mais par où commencer ? Selon gregegan, n'importe où. C'est donc ce que nous avons fait : février. Mais là, surprise, rien qui ressemble immédiatement à l'objet de nos désirs. Nous avons donc poursuivi jusqu'en septembre, lorsque la mise en page du journal change, pour revenir sur janvier et nous retrouver finalement bredouille :-(

Et puis, en y réfléchissant, on s'aperçoit que toutes les années ne sont pas nées égales. 1968, par exemple, déborde largement sur le début des années 70. Quand pouvait-on donc parler avec insistance de 1984 pour une certaine affaire Orwell ? Quand pouvait-on penser qu'on y était de plain-pied, tout en se trouvant ailleurs ? Mais juste avant, bien sûr, quand nous avions encore affaire à une anticipation, et pas encore à une uchronie. Un survol de novembre et de décembre 1983 s'imposait donc, et "Tolstoï t'emmerde" a finalement été déniché mais, vraiment, vraiment, dans la toute dernière phase, le 29 décembre, quand l'espoir était pratiquement réduit à néant, méritant ainsi, on le remarque, parfaitement bien le titre imposé par la rédaction.

Gregou, sur ce coup-là, tu n'as pas été sympa.

lundi 16 janvier 2006

IA contre BN

On ne voit que lui au rayon dictionnaire des librairies, sous forme d'un présentoir en carton grandeur nature nous invitant à acheter son dernier né. Lui, c'est Alain Rey, responsable du tout nouveau Dictionnaire culturel en langue française en quatre volumes. Le A-D est en général en démonstration, mais voilà, nous, on préfère consulter le R-Z pour l'article sur la Science-Fiction.

Et ce n'est pas une mince affaire. Il faut apprivoiser le vendeur pendant des mois pour qu'enfin il vous sorte l'objet, et là, bien sûr, on ne trouve que trois mots ne nous apprenant pas grand-chose, si ce n'est que le terme a peut-être précédé Gernsback puisqu'on en trouve des traces auparavant chez un auteur dont nous avons oublié de noter le nom. Nous aurions dû car ça ne va pas être évident à retrouver… Un certain Wilson..?

Cependant, la mise en page a certainement été réalisée dans FrameMaker ou un logiciel technique du même acabit qui calcule automatiquement la valeur du titre courant en belle page (à droite) à partir de la dernière entrée de ladite page. Et comme la bonne dizaine de feuilles suivante est consacrée sans intitulé à un encadré culturel et circonstancié sur la science avec une grande scie, c'est la mention "Science-Fiction" qui chapeaute systématiquement le tout de manière justifiée et bienvenue, certes, mais cependant un peu perturbante.

Il faut sans doute voir là une des premières manifestations de l'Intelligence Artificielle que nous attendons tous avec impatience. Là où la Bêtise Naturelle se montre lacunaire, elle saura, comme ici, intervenir à bon escient. Vaste programme, cependant…

samedi 1 octobre 2005

Greg Bear découvre le feu

En bas de chaque page auteur, traducteur, etc., d'exliibris, un lien permet depuis un petit temps déjà de trouver les autres bibliographies consacrées à la même personne sur l'internet.

L'idée était d'abord que l'on puisse d'un seul clic aller directement voir ce que BDFI, nooSFère/Icarus ou Index SF Marseille ont à dire sur le même sujet, les dépouillements bibliographiques ne se recouvrant pas toujours.

Trois problèmes se sont cependant immédiatement présentés dans cette louable entreprise :

  • politique : est-il bien certain que les créateurs des sites mentionnés ci-dessus désirent ou même apprécient qu'un lien direct vers leurs pages soit omniprésent dans exliibris, au risque de la confusion des genres ou de toutes autres impossibilités transactionnelles qu'on l'on n'a guère de peine à imaginer ?
  • de complétude : qu'en est-il de ceux qui ne seraient pas mentionnés, soit parce qu'ils sont nouveaux et que nous ne les connaissons donc pas encore, soit parce que nous les avons omis dans un grand geste de partialité douteuse alors qu'ils pourraient néanmoins et utilement contribuer à la connaissance ?
  • technique : plusieurs milliers d'auteurs étant concernés, est-il vraiment possible d'automatiser la création des liens en raison de la structure des adresses correspondantes, par exemple ici pour Greg Bear :

www.bdfi.net/auteurs/b/bear_greg.htm
www.noosfere.org/icarus/livres/auteur.asp?numauteur=70
sf.marseille.mecreant.org/ouvaut.php3?000750
www.noosfere.org/heberg/ericb33/Biblio.asp?RevNum=490
www.quarante-deux.org/exliibris/00/01/ba/da.html

Ces URL sont codifiés, datent d'un autre âge, du Web 1.0, et tant que la recherche ne sera pas simplement formulée ainsi, façon REST :

moteur.tld/auteur/nom_prénom

il sera impossible pour l'Homme ou pour la machine de les deviner — GregB passant de 70, à 750 ou 490 jusqu'à 1bada —, et donc de les constituer automatiquement. On remarque cependant que BDFI est sur la bonne voie :-)

Néanmoins, le désir était toujours là : pouvoir, à partir d'exliibris, consulter relativement directement les sites équivalents sur le même sujet.

Comme d'habitude, la solution est venue de Google, qui évite les trois écueils :

  • le lien est vers une tierce partie et n'a donc rien de personnel ;
  • les petits nouveaux ou les moins connus sont indexés systématiquement et apparaissent automatiquement dans la liste des pages proposées ;
  • la création automatique d'un lien de recherche est parfaitement documentée et tout à fait automatisable :

www.google.fr/search?as_oq=bdfi + noosfere + icarus + mecreant + index + bibliographie + bibliographies &as_eq=exliibris &as_q=greg+bear

qui se lit en clair : quelles sont les pages sur BDFI, nooSFère, Index SF ou *ailleurs* mais *pas* sur exliibris, contenant les mots "greg" et "bear" associés à "bibliographie" ou "index" ?

À l'usage, on constate que cela marche relativement bien, et que les pages recherchées apparaissent souvent dans les premiers résultats renvoyés, avec parfois de bonnes surprises dont on ignorait tout a priori comme ici les références sur tout ce qui tourne autour de Mars.

Quelques points de détail demeurent cependant :

  • si on ne trouve rien, cela ne veut pas dire que l'information n'existe pas, Index SF, par exemple, n'étant pas toujours bien repéré par Google, principalement parce que ses pages ne contiennent aucun mot qui lui soit spécifique ;
  • la demande serait plus efficace si l'on pouvait associer dans cet ordre les deux mots "Greg Bear", qui correspondent au nom de plume effectif de l'auteur, et donc celui sous lequel il est le plus connu et le plus susceptible d'être recherché. Or, ni la page d'Index SF ni celle de BDFI ne contiennent "Greg Bear", et l'on est donc obligé d'en passer par "Greg" et par "Bear" indépendamment, ce qui est moins efficace.

Tout cela est sans doute améliorable ; nous y réfléchirons certainement de notre côté…

samedi 9 juillet 2005

Formulaire Bac plus dix

À l'occasion de la pythonisation récente du moteur de recherche d'exliibris, un nouveau formulaire bobolatête de requête spécialisée a été mis en place, qui remplace le précédent dont d'aucun nous avait pourtant bien dit qu'il n'était pas triste non plus…

Le guide a donc été remis à jour pour refléter la nouvelle organisation des choses, et cet assez long texte fera office de carnet pour cette fois-ci…

Les statistiques de fréquentation du site nous apprennent que les 5 400 pages auteur, qui sont pour l'instant les seules indexables par les moteurs de recherche sur les 30 000 potentiellement générables par la base de données :

  • sont consultées par 120 personnes différentes par jour, pratiquement toutes en provenance de Google (dans l'ordre .fr, .com, .be, .ch), qui s'intéressent principalement à des auteurs très très marginalement SF (Jean d'Ormesson, Esparbec, etc.) ;
  • qu'à partir de là 40 demandes (un tiers, donc) sont faites à la base de données par simple clic sur un lien pour avoir des précisions supplémentaires ;
  • qu'il n'y a qu'une seule requête spécialisée tous les deux jours.

La demi-personne concernée relira donc avec intérêt le guide pour nous dire ici si certains aspects sont restés obscurs. Après lecture, elle devra en principe pouvoir répondre aux questions suivantes :

  • que signifie étymologiquement exliibris ?
  • quel est l'objet d'exliibris ?
  • quelle différence y a-t-il entre l'auteur d'un texte et le signataire d'un livre ?
  • quelle action caractérise un responsable de livre ?
  • peut-on trouver Michel Jeury dans les traducteurs ?
  • peut-on trouver les romans d'Albert Higon co-écrits avec Pierre Marlson dans la page des textes de Michel Jeury ?
  • peut-on trouver un titre original en anglais à partir de l'interface de recherche simple ?
  • comment faire pour trouver toutes les aventures de Tassilo von Töplitz ?
  • comment faire pour trouver tous les textes traduits du grec ?
  • comment faire pour trouver quand même sur la même page les textes de William Gibson et ceux qu'il a co-écrits avec Bruce Sterling ?
  • peut-on trouver directement tous les comptes rendus de lecture de Philippe Curval ?
  • où trouver tous les comptes rendus de lecture de "Cryptonomicon" ?
  • où trouver ce qui a été dit sur Neal Stephenson ?
  • si l'on cherche "traduction incomplète" dans les commentaires sur les livres, qu'obtient-on ?
  • qu'est-ce qu'une anthologie ?
  • la base de données contient-elle quand même des livres parus de 1900 à 1944 ?
  • quelles sont les deux façons de trouver un roman ?
  • qu'est-ce qu'une série de textes ?
  • pourquoi ne peut-on pas chercher le nom d'un éditeur indépendamment d'un titre de collection ?
  • peut-on trouver tous les numéros de Libération contenant un texte de SF ?
  • à quoi peut bien servir de chercher les numéros d'ISBN commençant par "2-07-" ?
  • comment faire pour voir l'illustration de couverture ?
  • pourquoi "le Virus amiénois" de Philippe Cousin a-t-il été transformé en "le Virus amiennois" ?
  • tiens, on trouve quand même en cherchant "amiénois" ?
  • comment faire pour ajouter des informations manquantes sans fournir à Quarante-Deux le livre correspondant ?

Au travail !

dimanche 5 juin 2005

Carte et territoire

Lorsque tu fais journellement vingt fois le tour du jardin de la mairie en courant pour éviter les surcharges pondérales, pendant la demi-heure concernée il arrive régulièrement qu'une personne t'interpelle pour te demander où se trouve la rue Machin. Tu as beau avoir l'air concentré, rapide, inaccessible, renfrogné, toi-même, la localisation de cette rue Machin est toujours indispensable et justifie toutes les interruptions. Seulement voilà, la rue Machin, tu ne sais pas où elle se situe, tu ne l'as jamais su, alors, d'un doigt fébrile et agité tu désignes, pas loin, là juste là, le plan municipal qui a la solution, qu'il suffit de consulter pour apaiser tous les tourments.

Mais cette réponse supposément efficace a rarement l'air de suffire et même de plaire. Le requérant lance un œil fatigué vers le panneau mais ne se dirige pas vers lui ; il jure alors de manière parfois très grossière et s'éloigne dans une autre direction, préférant interroger un autre passant n'en ayant pas encore marre de passer, ou même rentrer dans le restaurant ou chez le coiffeur pour reposer sa question.

Pourquoi ? Et surtout pourquoi tant de haine ?

L'explication vient un jour, à ta surprise générale, de la part d'un questionneur moins agressif après l'échec : « Merci, mais je ne sais pas me servir des plans… ». Comment ? La chose n'était pas concevable pour toi mais pourtant si, manifestement, une partie non négligeable de la population, celle qui a l'air d'errer dans les rues battues par les vents, n'a semble-t-il aucune idée de la façon d'utiliser une carte, et n'aime pas du tout, le faisant savoir assez haut et assez fort, qu'on lui propose la chose…

Mais enfin, merde, c'est fastoche. Tu prends la lettre, pouf, tu prends le chiffre, paf, tu fais le croisement, hop, tu trouves, ah, tu repères le macaron "Tu es ici", bon, et puis voilà, de l'un à l'autre !

Les mois passent. La situation se répète à l'infini : « Où est… — Sais pas mais… — Chier, merde ! ». Jusqu'à ce qu'un jour, ô bonheur, après avoir consulté en vain deux ou trois autres sources probables, il y en ait un qui s'avance enfin vers le plan.

Ça vaut le coup de t'arrêter, non ? Alors, au tour suivant, tu t'arrêtes, tu l'accompagnes, tu t'excuses de ton ignorance, et tu le regardes faire, prêt à expliquer puisque c'est fastoche, merde : il prend la lettre, pouf, il prend le chiffre, paf, il fait le croisement, hop, il trouve, ah, il repère le macaron "il est ici", bon, et puis voilà, rien, il lève un regard lourd vers toi et te demande comment on fait pour aller de l'un à l'autre…

Te voilà complètement dépassé ; tu n'étais pas préparé à ça. Une méthode, ça oui, tu pouvais envisager d'expliquer, mais les notions abstraites, la modélisation, les correspondances, les analogies, la situation dans l'espace, etc., c'est là, dans ton cerveau, ça cherche à sortir, mais tu n'as pas de mots pour les dire, rien, alors, en pleine confusion, tu renonces : « Par là, première à gauche, à droite tout au fond, la rue qui remonte en biais. ». La prochaine fois, tu sauras. Et tu te dis que, finalement, c'est lui qui a raison : ce qu'il veut, c'est utiliser les rues, la ville, marcher, aller d'ici à là, et non pas s'appesantir sur le sujet, réfléchir à la vie, l'univers et ce qu'il en reste.

La bibliographie, eh eh, relève un peu des mêmes errances : un certain nombre de notions sont bien connues des collectionneurs et des milieux de l'édition : une collection, une série, une anthologie, un achevé d'imprimer, un ISBN, un dépôt légal, un signataire, etc., et elles sont très utiles et même nécessaires pour modéliser la base de données qui va engranger, classer, cartographier les livres et leur contenu. Mais tout ça doit en quelque sorte disparaître et éviter de s'interposer entre le lecteur potentiel et le texte perdu. Comme le démontre l'excellent article de Clay Shirky, Ontology is overrated, lorsque ledit lecteur demande : « Où se trouve la nouvelle "Machin" ? », il ne convient pas de lui montrer un formulaire de requête d'un doigt agité en cherchant à lui imposer une vue complexe et professionnelle du domaine de recherche, qui n'est pas la sienne et qui, de plus, n'a pas forcément plus de valeur que l'idée qu'il se fait, lui, des choses imprimées. Tout ce qu'il veut, c'est utiliser les livres, lire, simplement lire, et il faut donc trouver un équivalent électronique du « Par là, première à gauche, etc. ».

Clay Shirky nous dit que Google répond en quelque sorte à ce cahier des charges. Aucune catégorie de recherche n'est présentée a priori, aucune contrainte ne vient limiter le champ d'investigation. À la simple question « Quoi ? », sans s'inquiéter de ce qu'est en fait le "quoi", la réponse est simplement « Là, ou là, et peut-être là, à toi de voir. ». Soit, faisons un essai : dorénavant, la recherche simple d'exliibris, en opposition à la requête spécialisée, n'utilisera plus la base de données et ses catégories, et se contentera de renvoyer, grâce à Google, une liste informe de résultats qui seront peut-être pertinents. C'est à espérer.

dimanche 29 mai 2005

Iñtërnâtiônàlizætiøn

S'engouffrant dans les étroites avenues de l'internationalisation des régionalismes qui secoue présentement l'internet, exliibris, dans la mesure du possible, a toujours cherché à rétablir l'orthographe originale des noms propres, du moins lorsque celle-ci est d'abord en caractères latins.

C'est ainsi, puisque c'est surtout les noms d'origine hispanique qui ont souffert dans la francophonie, que les Barceló, Cortázar, Díaz, Expósito, Fernández, García Márquez, Gómez, González, Ibáñez, López, Martínez, Montalbán, Raúl, Suárez, Vázquez, etc., ont récupéré l'accent qu'on leur avait inconsciemment ravi. C'est ainsi également, a contrario, que les Borges et Fuentes ont perdu celui qu'on leur avait intentionnellement infligé.

Un travail de fond a aussi été effectué sur l'Europe de l'est : Čapek, certainement, mais aussi le Stanisław de Lem, pour finir, bien sûr, en guise de point final, avec Żelazny :-)

Dans ce cadre et à l'occasion du catalogage des essais au sommaire du très impressionnant Panorama illustré de la Fantasy & du Merveilleux, un problème nouveau s'est posé à nous. En effet, y est étudiée l'œuvre féerique et réelle de Poul Anderson qui, en bon Américain, aimait à rappeler ses origines européennes et civilisées, et était persuadé que son prénom d'origine scandinave s'orthographiait Poùl. Il l'a dit à quelques reprises dans tel ou tel entretien et, depuis, son hagiographe français, John-Daniel Break, fondamentalement mû par les mêmes préoccupations que nous, ajoute scrupuleusement et systématiquement ce grave qui manquerait douloureusement, en particulier dans ledit Panorama

gooooogle a mis à notre disposition un outil de recherche statistique absolument fabuleux, et lorsque l'on se penche sur ce que pense le danois de la chose, ou le suédois, le norvégien ou même le finnois, surprise ! force nous est de constater que Poul n'a jamais vu le moindre diacritique, et qu'il s'agissait donc, pour notre auteur, tout au plus d'une afféterie sans fondement sonnant et trébuchant !

Que faire, alors ? Mettre Poùl sans plus contenter personne puisque le régionalisme se limite là à une seule personne, décédée entre temps, et que le spécialiste ci-dessus cité sait maintenant vraiment de quoi il retourne ? Passer l'affaire sous silence en se contentant de Poul, et risquer ainsi de paraître ridicule d'inculture en public mal informé ? Mettre une note explicative et laborieuse comme celle-ci, qui de toute façon ne sera pas lue ? Le métier de bibliographe est bien difficile !

Pierre Versins, en bon collectionneur, chérissait les ouvrages ayant un rapport lointain avec la Science-Fiction. C'est ainsi qu'il produisait régulièrement au visiteur curieux de sa Maison d'ailleurs un San Antonio où l'un des personnages trouve dans un tiroir une photographie de Béru avec quelque Martienne — ou quelques Martiens, l'histoire ne le dit plus. Il s'agissait pour lui, de ce simple fait, non d'un ouvrage de Science-Fiction à part entière, très juste sanctification à laquelle on aurait pu raisonnablement s'attendre de sa part, mais simplement d'un ordinaire roman d'espionnage à l'humour douteux qui se trouvait soudain grandi par ce seul élément S.-F. qui à lui seul justifiait qu'il le thésaurisât. Voici deux autres références qui auraient sans doute convenu à son plaisir :

Dans la préface à la Puce à l'oreille, ouvrage consacré aux expressions françaises imagées et à leur histoire, Claude Duneton parle des enquêtes que le parémiologue doit parfois mener pour retrouver les racines d'une formule dont le sens a largement glissé. Il imagine alors un linguiste du futur s'interrogeant sur les origines de "griller un feu rouge", qui signifie maintenant "mourir de mort violente", et qu'il rencontre dans le communiqué de presse suivant : « Monsieur Antoine Ployé, superchairman de l'hyperhameau de Malepente, a été assaulté la dernière nuit, at home, par un gang armé. Après une vive querelle qu'elle était noiseuse, M. Ployé, célibataire sans clône, a rapidement grillé un feu rouge. ». Entre autres étymologies, notamment "griller sur un feu rouge" avec tombée de la préposition, il retient une astucieuse interprétation suggérée par la vision d'un film archaïque où l'on parle de "griller la politesse" : « […] jadis, on fixait une lampe rouge à l'arrière des véhicules, par politesse, pour indiquer qu'on s'en allait. Ainsi, la locution "griller un feu rouge" a d'abord signifié "partir", puis "mourir en voyage" — sans doute au cours d'un accident — sous l'influence de "partir pour son dernier voyage", sens qu'elle avait déjà à la fin du XXIIe siècle. Par extension, la métaphore s'est appliquée dans le langage populaire à toutes sortes de morts violentes. ».

Dans la troisième édition de Méthodes mathématiques pour l'informatique, Jacques Vélu commence par rafraîchir nos connaissances sur la théorie des ensembles. Elles en avaient bien besoin : comment ces choses, qui paraissent si claires, si limpides, si immédiatement compréhensibles lorsque l'on a seize ans et que l'on se les approprie pour la première fois, peuvent-elles devenir si difficultueuses, si évanescentes le demi-siècle passé ! L'ouvrage est pourtant parsemé d'encadrés présentant de manière vivante et prosaïque les concepts évoqués dans le corps du texte. C'est ainsi que pour le paradoxe de Russell sur l'ensemble des ensembles qui se contiennent eux-mêmes, nous lisons une description du métier de chercheur en 2043 : à cette époque, « pour avoir les moyens de faire de la recherche, il faut d'énormes crédits, pour avoir des crédits il faut les mériter, et le mérite d'un chercheur se mesure au nombre de fois où ses publications sont citées. Du coup, les notes de bas de page s'allongent démesurément — on cite beaucoup ses amis, rarement ses ennemis, et il arrive parfois qu'abandonnant toute pudeur une publication aille jusqu'à se citer elle-même. » La fable, qui nous fait bien sûr penser au pagerank de Google, continue en nous apprenant que le Grand Scribe Qelbelk VIII, lassé par tant de turpitude, va réagir en publiant un pamphlet intitulé Inventaire moderne des œuvres modestes — encore un bibliographe ! —, mais que le berger Anapale de Sardaigne prétend qu'il ne mènera jamais son projet à bout puisqu'il devra décider s'il se cite lui-même ou non…

En SF, la méthode de lecture bibliographique est bien connue : face à un texte paru hors genre et hors collection, mais qui pourrait quand même, on le sent, et dont il faut décider avec culture s'il est digne de rejoindre la base de données, il s'agit de lire jusqu'à ce que l'on rencontre une phrase qui lève le doute. Par exemple, p. 42, le soleil rentre effectivement par la fenêtre, ou se lève lentement à l'ouest. Alors, nul n'est besoin de poursuivre plus loin puisque maintenant l'on sait, et que l'on peut donc procéder au catalogage avant de passer à l'ouvrage douteux suivant. Une grande question se pose donc ici : faut-il renoncer à avancer plus fort dans la Puce à l'oreille ou Méthodes mathématiques pour l'informatique puisque l'événement science-fictif a été atteint ? Il semble bien que oui, ce qui nous amène logiquement et irrémédiablement à une nouvelle définition du genre : tout livre dont la lecture s'achève ne ressortit pas à la Science-Fiction ; tout livre dûment interrompu en relève impérativement.

Les organismes qui édictent des normes ont de tout temps été traditionnellement insupportables en ce sens que toujours ils arrivent à rendre parfaitement inintelligible un domaine, et ce même par les spécialistes du cru, et qu'ils font en général payer très cher en sueur et en argent la consultation de leurs édits transformés pour l'occasion en fourches caudines.

L'internet a un peu changé la situation en rendant les “bonnes” pratiques plus accessibles, aux deux sens du terme puisqu'il suffit d'une simple recherche pour trouver rapidement les informations normées et cryptées, et d'un autre pour consulter la littérature explicative qu'elles ne manquent pas de générer.

Lorsque le bibliographe, blafard et peu en prise avec le réel, désire soudain délaisser un dépouillement en cours et sortir de son index pour enquêter sur le monde, il va sans doute à cette occasion découvrir l'existence de l'IFLA (International Federation of Library Associations and Institutions) et mettre la main sur une version électronique ou une autre des ouvrages de la famille des ISBD (International Standard Bibliographic Descriptions).

Il peut alors, avec suffisamment d'opiniâtreté, reconsidérer sa propre base de données pour éventuellement y incorporer les champs auxquels il n'avait pas pensé : faut-il mettre l'adresse de l'imprimeur, mentionner le taux d'acidité du papier, indiquer en quelle police et quel corps le texte est composé, préciser le public visé, etc.

Mais finalement, ce qui l'intéressera le plus, c'est Functional Requirements for Bibliographic Records dont l'approche du fonctionnement de la notice bibliographique sous forme d'entités, d'attributs et de relations est quasi-philosophique :

  • une œuvre est une entité abstraite ayant une expression et une manifestation dont on peut posséder un exemplaire. L'œuvre Valis, exprimée sous forme littéraire, se manifeste par une publication et l'exemplaire de Quarante-Deux n'est pas dédicacé. L'œuvre Valis, exprimée sous forme musicale, se manifeste par un CD, et l'exemplaire de Quarante-Deux contient bien le livret associé ;
  • une personne physique ou morale est une entité ayant responsabilité vis-à-vis d'une œuvre, qu'elle peut avoir créée, réalisée, produite ou dont elle est propriétaire. Philip K. Dick est responsable en tant qu'auteur de Valis, tandis que c'est à Tod Machover que revient la paternité de l'opéra ;
  • une entité œuvre peut avoir comme sujet une autre œuvre, une expression de cette dernière, une de ses manifestations ou un de ses exemplaires. Elle peut aussi renvoyer aux entités concept, objet, événement ou lieu ;
  • une entité a des attributs. Valis a un titre, une date, un contexte. Son expression a une langue, une version. Sa manifestation a un format, une reliure, un lieu de publication. Cet exemplaire-là est défraîchi. Philip K. Dick a un nom, une date de naissance et de mort.

Les quelques exemples ci-dessous ne font qu'effleurer le sujet. On entre ensuite dans la relation de l'utilisateur aux différentes entités constitutives : recherche, identification, sélection, obtention auxquelles on pourrait ajouter ce qui sort du catalogage et de la mise à disposition, c'est-à-dire compréhension, appropriation, utilisation, etc. Tout un univers, donc, et pour une fois une lecture pleine d'inspiration dans l'espace cryptique et rébarbatif des normes.

dimanche 28 novembre 2004

Les pensées du bibliographe ?

Tout commence par un oxymoron : le bibliographe pense-t-il ? Ou plutôt : le bibliographe doit-il penser ? S'il veut être exact dans son catalogage, il se doit de ne rien ressentir face à l'objet qu'il décrit, aucune idée parasite ne s'interposant ainsi entre lui et lui. Tel l'opérateur asiatique de saisie ne comprenant mot au texte qu'ille traite, et qui fait ainsi très peu de fautes au kilomètre, le bibliographe doit donc, pour l'immense entreprise qui consiste à recopier ce qu'il voit sur le livre et absolument rien d'autre, disparaître complètement, se vider l'esprit, n'être qu'un œil et des doigts directement connectés sans passage aucun par le processeur central.

C'est cette attitude qui nous donne les splendides notices émises par les agences officielles et nationales :

Auteur(s) : Domel, Georg
Titre(s) : Georg Domel. Gutenberg [Texte imprimé], die Erfindung des Typengusses und seine Frühdrucke… 2., durchgesehene Auflage
Publication : Köln, H. Z. Gonski (Druck von Dumont Schauberg) 1921. In-8° (238 x 160), X-108 p., fig., fac-sim. [Acq. 294072]\ -Ia-

Mais finalement, quand on y pense :-), ce qui est plus intéressant, c'est le discours bibliographique autour de l'objet décrit : le contexte de sa publication, le fait qu'il s'inscrive ou non dans un ensemble manifeste mais peut-être difficile à discerner, son origine probable dans une publication antérieure, sa prise de position par rapport à un autre écrit, les métamorphoses successives de l'éditeur qui l'a publié, etc., bref tout le paratexte qui n'est pas sur le livre et qui en fait également la substance.

Le bibliographe se doit donc de penser s'il veut rédiger un commentaire signifiant dans sa notice :

Note : d'abord publié chez l'auteur en 1919, ce texte se voit souvent listé dans les bibliographies d'ouvrages en allemand consacrés à l'histoire du livre.

Le voici donc devant un dilemme : se tromper dans le nom de l'auteur en précisant le sens caché du titre, ou aller jusqu'à reproduire les fautes qui parsèment éventuellement le lieu de publication sans pouvoir en dire plus sur les conditions d'impression.

Ce carnet explorera donc la zone incertaine de l'être et du néant simultanés, le chat ayant à être obligatoirement contemplé ici dans ses deux états.