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Comme par technologie : les pensées du bibliographe

Billets de la catégorie "Général"

dimanche 26 décembre 2004

Requis fonctionnels de la notice bibliographique

Les organismes qui édictent des normes ont de tout temps été traditionnellement insupportables en ce sens que toujours ils arrivent à rendre parfaitement inintelligible un domaine, et ce même par les spécialistes du cru, et qu'ils font en général payer très cher en sueur et en argent la consultation de leurs édits transformés pour l'occasion en fourches caudines.

L'internet a un peu changé la situation en rendant les “bonnes” pratiques plus accessibles, aux deux sens du terme puisqu'il suffit d'une simple recherche pour trouver rapidement les informations normées et cryptées, et d'un autre pour consulter la littérature explicative qu'elles ne manquent pas de générer.

Lorsque le bibliographe, blafard et peu en prise avec le réel, désire soudain délaisser un dépouillement en cours et sortir de son index pour enquêter sur le monde, il va sans doute à cette occasion découvrir l'existence de l'IFLA (International Federation of Library Associations and Institutions) et mettre la main sur une version électronique ou une autre des ouvrages de la famille des ISBD (International Standard Bibliographic Descriptions).

Il peut alors, avec suffisamment d'opiniâtreté, reconsidérer sa propre base de données pour éventuellement y incorporer les champs auxquels il n'avait pas pensé : faut-il mettre l'adresse de l'imprimeur, mentionner le taux d'acidité du papier, indiquer en quelle police et quel corps le texte est composé, préciser le public visé, etc.

Mais finalement, ce qui l'intéressera le plus, c'est Functional Requirements for Bibliographic Records dont l'approche du fonctionnement de la notice bibliographique sous forme d'entités, d'attributs et de relations est quasi-philosophique :

  • une œuvre est une entité abstraite ayant une expression et une manifestation dont on peut posséder un exemplaire. L'œuvre Valis, exprimée sous forme littéraire, se manifeste par une publication et l'exemplaire de Quarante-Deux n'est pas dédicacé. L'œuvre Valis, exprimée sous forme musicale, se manifeste par un CD, et l'exemplaire de Quarante-Deux contient bien le livret associé ;
  • une personne physique ou morale est une entité ayant responsabilité vis-à-vis d'une œuvre, qu'elle peut avoir créée, réalisée, produite ou dont elle est propriétaire. Philip K. Dick est responsable en tant qu'auteur de Valis, tandis que c'est à Tod Machover que revient la paternité de l'opéra ;
  • une entité œuvre peut avoir comme sujet une autre œuvre, une expression de cette dernière, une de ses manifestations ou un de ses exemplaires. Elle peut aussi renvoyer aux entités concept, objet, événement ou lieu ;
  • une entité a des attributs. Valis a un titre, une date, un contexte. Son expression a une langue, une version. Sa manifestation a un format, une reliure, un lieu de publication. Cet exemplaire-là est défraîchi. Philip K. Dick a un nom, une date de naissance et de mort.

Les quelques exemples ci-dessous ne font qu'effleurer le sujet. On entre ensuite dans la relation de l'utilisateur aux différentes entités constitutives : recherche, identification, sélection, obtention auxquelles on pourrait ajouter ce qui sort du catalogage et de la mise à disposition, c'est-à-dire compréhension, appropriation, utilisation, etc. Tout un univers, donc, et pour une fois une lecture pleine d'inspiration dans l'espace cryptique et rébarbatif des normes.

dimanche 28 novembre 2004

Les pensées du bibliographe ?

Tout commence par un oxymoron : le bibliographe pense-t-il ? Ou plutôt : le bibliographe doit-il penser ? S'il veut être exact dans son catalogage, il se doit de ne rien ressentir face à l'objet qu'il décrit, aucune idée parasite ne s'interposant ainsi entre lui et lui. Tel l'opérateur asiatique de saisie ne comprenant mot au texte qu'ille traite, et qui fait ainsi très peu de fautes au kilomètre, le bibliographe doit donc, pour l'immense entreprise qui consiste à recopier ce qu'il voit sur le livre et absolument rien d'autre, disparaître complètement, se vider l'esprit, n'être qu'un œil et des doigts directement connectés sans passage aucun par le processeur central.

C'est cette attitude qui nous donne les splendides notices émises par les agences officielles et nationales :

Auteur(s) : Domel, Georg
Titre(s) : Georg Domel. Gutenberg [Texte imprimé], die Erfindung des Typengusses und seine Frühdrucke… 2., durchgesehene Auflage
Publication : Köln, H. Z. Gonski (Druck von Dumont Schauberg) 1921. In-8° (238 x 160), X-108 p., fig., fac-sim. [Acq. 294072]\ -Ia-

Mais finalement, quand on y pense :-), ce qui est plus intéressant, c'est le discours bibliographique autour de l'objet décrit : le contexte de sa publication, le fait qu'il s'inscrive ou non dans un ensemble manifeste mais peut-être difficile à discerner, son origine probable dans une publication antérieure, sa prise de position par rapport à un autre écrit, les métamorphoses successives de l'éditeur qui l'a publié, etc., bref tout le paratexte qui n'est pas sur le livre et qui en fait également la substance.

Le bibliographe se doit donc de penser s'il veut rédiger un commentaire signifiant dans sa notice :

Note : d'abord publié chez l'auteur en 1919, ce texte se voit souvent listé dans les bibliographies d'ouvrages en allemand consacrés à l'histoire du livre.

Le voici donc devant un dilemme : se tromper dans le nom de l'auteur en précisant le sens caché du titre, ou aller jusqu'à reproduire les fautes qui parsèment éventuellement le lieu de publication sans pouvoir en dire plus sur les conditions d'impression.

Ce carnet explorera donc la zone incertaine de l'être et du néant simultanés, le chat ayant à être obligatoirement contemplé ici dans ses deux états.