dimanche 5 juin 2005
Carte et territoire
Par Martinique O. Domel :: Général
Lorsque tu fais journellement vingt fois le tour du jardin de la mairie en courant pour éviter les surcharges pondérales, pendant la demi-heure concernée il arrive régulièrement qu'une personne t'interpelle pour te demander où se trouve la rue Machin. Tu as beau avoir l'air concentré, rapide, inaccessible, renfrogné, toi-même, la localisation de cette rue Machin est toujours indispensable et justifie toutes les interruptions. Seulement voilà, la rue Machin, tu ne sais pas où elle se situe, tu ne l'as jamais su, alors, d'un doigt fébrile et agité tu désignes, pas loin, là juste là, le plan municipal qui a la solution, qu'il suffit de consulter pour apaiser tous les tourments.
Mais cette réponse supposément efficace a rarement l'air de suffire et même de plaire. Le requérant lance un œil fatigué vers le panneau mais ne se dirige pas vers lui ; il jure alors de manière parfois très grossière et s'éloigne dans une autre direction, préférant interroger un autre passant n'en ayant pas encore marre de passer, ou même rentrer dans le restaurant ou chez le coiffeur pour reposer sa question.
Pourquoi ? Et surtout pourquoi tant de haine ?
L'explication vient un jour, à ta surprise générale, de la part d'un questionneur moins agressif après l'échec : « Merci, mais je ne sais pas me servir des plans… ». Comment ? La chose n'était pas concevable pour toi mais pourtant si, manifestement, une partie non négligeable de la population, celle qui a l'air d'errer dans les rues battues par les vents, n'a semble-t-il aucune idée de la façon d'utiliser une carte, et n'aime pas du tout, le faisant savoir assez haut et assez fort, qu'on lui propose la chose…
Mais enfin, merde, c'est fastoche. Tu prends la lettre, pouf, tu prends le chiffre, paf, tu fais le croisement, hop, tu trouves, ah, tu repères le macaron "Tu es ici", bon, et puis voilà, de l'un à l'autre !
Les mois passent. La situation se répète à l'infini : « Où est… — Sais pas mais… — Chier, merde ! ». Jusqu'à ce qu'un jour, ô bonheur, après avoir consulté en vain deux ou trois autres sources probables, il y en ait un qui s'avance enfin vers le plan.
Ça vaut le coup de t'arrêter, non ? Alors, au tour suivant, tu t'arrêtes, tu l'accompagnes, tu t'excuses de ton ignorance, et tu le regardes faire, prêt à expliquer puisque c'est fastoche, merde : il prend la lettre, pouf, il prend le chiffre, paf, il fait le croisement, hop, il trouve, ah, il repère le macaron "il est ici", bon, et puis voilà, rien, il lève un regard lourd vers toi et te demande comment on fait pour aller de l'un à l'autre…
Te voilà complètement dépassé ; tu n'étais pas préparé à ça. Une méthode, ça oui, tu pouvais envisager d'expliquer, mais les notions abstraites, la modélisation, les correspondances, les analogies, la situation dans l'espace, etc., c'est là, dans ton cerveau, ça cherche à sortir, mais tu n'as pas de mots pour les dire, rien, alors, en pleine confusion, tu renonces : « Par là, première à gauche, à droite tout au fond, la rue qui remonte en biais. ». La prochaine fois, tu sauras. Et tu te dis que, finalement, c'est lui qui a raison : ce qu'il veut, c'est utiliser les rues, la ville, marcher, aller d'ici à là, et non pas s'appesantir sur le sujet, réfléchir à la vie, l'univers et ce qu'il en reste.
La bibliographie, eh eh, relève un peu des mêmes errances : un certain nombre de notions sont bien connues des collectionneurs et des milieux de l'édition : une collection, une série, une anthologie, un achevé d'imprimer, un ISBN, un dépôt légal, un signataire, etc., et elles sont très utiles et même nécessaires pour modéliser la base de données qui va engranger, classer, cartographier les livres et leur contenu. Mais tout ça doit en quelque sorte disparaître et éviter de s'interposer entre le lecteur potentiel et le texte perdu. Comme le démontre l'excellent article de Clay Shirky, Ontology is overrated, lorsque ledit lecteur demande : « Où se trouve la nouvelle "Machin" ? », il ne convient pas de lui montrer un formulaire de requête d'un doigt agité en cherchant à lui imposer une vue complexe et professionnelle du domaine de recherche, qui n'est pas la sienne et qui, de plus, n'a pas forcément plus de valeur que l'idée qu'il se fait, lui, des choses imprimées. Tout ce qu'il veut, c'est utiliser les livres, lire, simplement lire, et il faut donc trouver un équivalent électronique du « Par là, première à gauche, etc. ».
Clay Shirky nous dit que Google répond en quelque sorte à ce cahier des charges. Aucune catégorie de recherche n'est présentée a priori, aucune contrainte ne vient limiter le champ d'investigation. À la simple question « Quoi ? », sans s'inquiéter de ce qu'est en fait le "quoi", la réponse est simplement « Là, ou là, et peut-être là, à toi de voir. ». Soit, faisons un essai : dorénavant, la recherche simple d'exliibris, en opposition à la requête spécialisée, n'utilisera plus la base de données et ses catégories, et se contentera de renvoyer, grâce à Google, une liste informe de résultats qui seront peut-être pertinents. C'est à espérer.

Commentaires
1. Le samedi 2 juillet 2005 à 19:59, par Gard d'Yrgire
2. Le samedi 9 juillet 2005 à 18:51, par Martinique O. Domel
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