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Comme par technologie : les pensées du bibliographe

dimanche 28 janvier 2007

Vrac 030 : La Malédiction de Constantin

La Malédiction de Constantin décrit l'élimination physique et économique plus ou moins définitive de la Turquie à la suite d'une série de tremblements de terre. En tant que roman catastrophe puisque la pax americana ne tarde pas à montrer son nez, il a sa place dans exliibris, ce d'autant que c'est le premier texte turc que nous prenons en compte — ce qui nous oblige à modifier le formulaire de recherche —, et que de plus le nom de l'auteur contient un caractère que nous avons envie d'utiliser depuis des années puisqu'il appartient à la table standard Macintosh : Mine G. Kırıkkanat [1].

Au niveau littéraire, sa lecture peut intéresser également ceux qui se demandent si la mentalité turque a un quelconque rapport avec l'esprit européen. Qu'ils se rassurent immédiatement : l'intrigue est bourrée de clichés dans lesquels ils seront immédiatement à l'aise (on a le droit à un coup de foudre ici et à une demande en mariage là), et le style et ses métaphores sont à l'avenant : « Cet homme beau comme un dieu, solide comme un roc, avait vieilli en une seule journée… ».

Notes

[1] Ne le cherchez pas sur l'édition française, Métaılıé l'éditeur ne s'étant pas fatigué à le conserver…

jeudi 11 janvier 2007

Le Petit Robert des noms sales

Ah qu'il est doux de ne rien faire en installant sur Mac OS X la nouvelle version électronique du Petit Robert de la langue française. Passons sur les aspects pénibles (obligation d'aller télécharger un programme d'activation, insertion du CD-ROM tous les quarante-cinq jours d'utilisation, caractères graphiques manquants si l'on n'a pas par ailleurs la police Wingdings) pour constater qu'il s'agit là d'une préfiguration des logiciels du proche avenir : tout est en HTML + CSS + JavaScript, y compris l'interface, et, quand on sélectionne du texte, il faut faire attention de ne pas déborder sur les boutons :-) On imagine facilement que très bientôt tout cela ne sera présent que sur un serveur distant avec accès sur abonnement au travers d'un navigateur sans spécificité particulière.

La brochure publicitaire accompagnatrice liste un certain nombre de nouveautés en dehors de la prise en compte du corpus de l'édition papier 2007. Nous en retiendrons plus particulièrement une qui est mentionnée de manière très allusive à la rubrique Confort : la recherche peut maintenant respecter les accents, ce qui nous permet d'avoir enfin la certitude, après des années de soupçon, que "où" est bien le seul mot contenant un "ù" et que "ì" ne fait pas partie de l'ensemble, bien qu'il arrive souvent qu'on le croise cì et là.

L'amateur de Science-Fiction ne sera pas choqué par les définitions avancées : « Genre littéraire qui fait intervenir le scientifiquement possible dans l'imaginaire romanesque. » ou « Littérature dont le fantastique est emprunté aux réalités supposées de l'avenir. ». Il remarquera cependant que son vocabulaire habituel n'est guère représenté, et sans finasser avec chronolyse, géoprogrammateur ou nexialiste, il notera néanmoins l'absence d'antigravité, astroport, cyberpunk, cyborg, désintégrateur, dystopie, empathe, holovision, matriarchie, précog, supraluminique, téléportation, terraformation, uchronie, etc., tout en constatant que « Les androïdes peuplent les romans de science-fiction. »… Les Anglo-Saxons s'y étant mis récemment avec Brave New Words: The Oxford Dictionary of Science Fiction, pourrait-on espérer voir un jour l'équivalent ici, ou faut-il vraiment que le site de Quarante-Deux se prenne en main et ouvre une nouvelle section façon wiki où tout amateur éclairé pourrait venir apposer sa définition favorite, avec étymologie, créateur et lieu de premières utilisations ?

Côté citations, les auteurs SF francophones se cherchent également à la loupe. Même pas René Barjavel qui aurait pourtant fait bonne figure à "ravage" ou avec « Être et ne pas être ». Et quand un mot existe parce que passé dans le domaine public, comme "hyperespace", aucune mise en contexte ne vient éclairer les différentes acceptions, dont seule la mathématique est d'ailleurs donnée.

Nul.

On se console un peu en remarquant par hasard qu'Élisabeth Gille (la directrice de la collection "Présence du futur", eh inculte !) a réussi à rentrer par la petite porte. Mais pas pour son important travail littéraire en faveur de la fiction spéculative, bien sûr, qui n'est manifestement rien à côté des quelques textes pathétiques certes mais parfaitement normaux et donc reposants et rassurants qu'elle a consacrés à ses années de cancer : « Dites-donc, vous commencez à avoir des hématomes partout, je me demande où je vais vous piquer » et « Il est trop tôt pour déterminer si je m'en sortirai ou pas ». Non, Élisabeth, tu ne t'en sortiras pas, et nous non plus d'ailleurs.

dimanche 31 décembre 2006

L'affaire des tableaux volés

Quoi ? Tu n'as pas encore lu Axiomatique ? Tout ça parce que sur l'un ou l'autre forum où règne habituellement la paresse intellectuelle tu as vu quelques commentaires vagissants qui prétendaient que Greg Egan c'est difficile, qu'il faut faire un effort, que c'est hachement dur, qu'aïe aïe aïe, qu'accidenti, qu'oy veh ! Mais tu n'as pas honte ? Tu t'intéresses à la Science-Fiction ou non ? Tu n'es pas là simplement pour les princesses, les dragons, les monstres aux yeux pédonculés, au moins ? Tu vas me faire le plaisir d'aller me lire ça tout de suite, qu'on puisse causer, qu'on ait les mêmes références, qu'on partage quelques impressions en français.

Alors, ça y est ? C'est fait ? Quel bonheur, non ? L'essence même de la SF, sa substantifique moelle : une fiction philosophique sur la nature et les effets de la science. De la Science-Phiction en somme, si on tient à l'étiquette. Fatigué ? OK, OK, tu peux te reposer un peu si tu veux. Tiens, voilà la Tour de Babylone, un recueil de Ted Chiang ; tu verras, ça délasse…

Donc, n'ayons maintenant plus peur de révéler qu'au sommaire d'Axiomatique, il y a comme ça une nouvelle où l'un des personnages est un amateur d'art pour le moins particulier. Après un cheminement intellectuel assez personnel, Andreas Lindhquist en vient en effet à mettre véritablement en scène des tableaux qui l'ont particulièrement touché, d'abord avec des acteurs volontaires et rémunérés un peu grimés pour l'occasion, puis avec des participants retouchés chirurgicalement à leur corps défendant — c'est le cas de le dire —, mis en parfaite condition physique et psychologique pour personnifier l'œuvre représentée in vivo qui existe donc un frêle instant, juste le temps d'un regard qui suffit ensuite à ressentir que ce jour-là, en ce moment de grâce, le temps d'une caresse, oui oui, on était bien là.

Le détective Dan Segel, qui enquête sur les débordements illégaux de l'affaire, est satisfait de son apparence physique, de sa force, de la sûreté de ses gestes. Après qu'Andreas est passé par là, tout change : le voilà transformé en éphèbe, ce qui ne lui convient guère, on s'en doute, et il consacrera l'entière fin du texte à redevenir lui-même, à nier totalement cette sorte de viol, à faire en sorte de récupérer ci ou ça de son corps jusqu'à ce que, oui, tout soit redevenu normal.

Andreas a cependant averti Dan que jusqu'à la fin de sa vie il serait non seulement sa création, mais son instrument. Qu'il emporterait cet instant avec lui, le transporterait dans le monde pour lui, comme une graine, comme un virus étrange et magnifique, qui infecterait tout ce qu'il toucherait.

Et comment donc ? le lecteur s'interroge. Puisque l'affaire se tasse, qu'aucune suite policière ou judiciaire n'est donnée faute de preuve, puisque Dan récupère son soi propre et qu'il insiste lui-même sur son retour obstiné, obsessionnel et entier à la normalité, comment le virus annoncé peut-il donc encore se répandre ?

Egan aurait-il écrit n'importe quoi ? Impensable ! Le traducteur aurait-il oublié un morceau ? Peu probable ! Quelque chose aurait-il alors échappé au lecteur ? Ah ça non, alors ! La question demeure un moment, jusqu'à ce que par hasard passe par là la première édition d'Axiomatique, celle d'il y a dix ans chez DLM, celle qui reprend en couverture le tableau qui sert de fil conducteur à la nouvelle. Et qu'y voit-on ? Certainement pas, comme on s'y attendrait, un fragment de l'œuvre de Fernand Khnopff, mais tout simplement Dan et Catherine joue contre joue regardant l'ange passer. Et rien d'autre, absolument rien d'autre.

On nous a souvent parlé du virus informatique qui passe directement de l'écran à l'utilisateur. Ici, c'est la version lowtech, du papier au lecteur. Andreas Lindhquist a bien infecté le monde, au travers de ses agents Greg Egan et Dan Segel, et le lecteur ne peut plus alors regarder un tableau à peu près figuratif sans imaginer que la scène va soudain s'animer et que ceux qui la vivent vont passer à la suite des événements. En quelque sorte, comme Marcel Duchamp qui s'est approprié l'essence du geste artistique en accrochant un jour à l'envers un porte-bouteilles, Andreas Lindhquist s'est arrogé d'un seul coup l'intégralité d'un corpus : ce qui a été un jour dessiné, peint, sculpté en vue d'une quelconque représentation, lui appartient maintenant en propre et à lui seul. On ne peut plus regarder ce Khnopff, ni aucun Khnopff, ni aucun Onkr, De Vinci ou Picasso ; tout ce qu'on voit maintenant, c'est du Lindhquist. Tous les musées du monde ne sont remplis que de Lindhquist, aucune exposition n'est consacrée à un autre que lui. Des origines de l'histoire et jusqu'à la fin des temps.

Y a-t-il quelque chose qui lui échappe ? L'art abstrait ? Peut-être, mais on sent bien que là aussi ça pourrait se mettre à bouger, Miró devenant Calder devenant immédiatement Lindhquist. Le réel, alors, ce qui n'est pas encore représenté et que l'on ne peut donc pas réifier parce que ça l'est déjà ? Peut-être, mais dans la banalité la plus totale, dans l'absence absolue de tout intérêt artistique, dans la médiocrité visuelle la plus aboutie. Quelque chose que jamais personne ne voudrait jamais prendre en photo même par inadvertance. Parce que si ça l'est, si ça l'est, là ça devient représentation, et c'est foutu, foutu, foutu.

Au secours !

lundi 4 décembre 2006

Vaisseaux spatiaux et WC spacieux

Chez Gibert Joseph, juste au pied de l'escalier qui mène au deuxième étage, une table ronde est recouverte de livres conseillés à la clientèle. On ne sait si c'est comme avec l'électroménager dans d'autres magasins, c’est-à-dire si ce qui est proposé correspond à la marge la plus forte pour le vendeur cette semaine-là, en tout cas il est bien difficile de ne pas y jeter un œil dans l'espoir futile que traînerait là un livre de crypto-SF dont personne n'aurait entendu parler.

C'était en quelque sorte le cas cette après-midi sous le titre improbable de Lire aux cabinets d'un certain Henry Miller, un livre rose comme il va de soi. La quatrième de couverture fait bien sûr appel à la psychanalyse pour voir un signifiant dans la différence notable entre ce que l'on lit là et pas ailleurs, et après un sourire amusé, on pourrait se contenter de reposer l'objet pour en prendre en main deux ou trois autres en laissant faire le hasard. Pourtant quelque chose nous a poussé — rien de paranormal, bien sûr — à lire les deux dernières pages du texte et bien nous en a pris.

En voici un court extrait, où l'on reconnaît tout de suite une relation très forte avec le nouveau space opera cher à nos éditeurs modernes :

Et dire que c'est nous […] qui allons d'ici une cinquantaine d'années conquérir l'espace. C'est nous qui […] allons nous transformer en êtres interplanétaires ! En tout cas, on peut prédire une chose : c'est que même là-haut dans l'espace nous aurons nos water-closets ! […] Quand nous voyagerons à une vitesse plus grande que celle de la pensée […] est-ce que nous serons seulement capables de lire là-haut entre les étoiles et les planètes ? Je demande cela parce que je suppose que l'astronef modèle aura des lavabos aussi impeccables que des laboratoires, et que, dans ce cas, nos nouveaux explorateurs du temps et de l'espace emporteront sans aucun doute avec eux leur littérature de cabinets. Voilà un problème sur quoi méditer… la nature de cette littérature interspatiale ! […] Ce premier vaisseau qui quitterait la terre, peut-être pour n'y jamais revenir… que ne donnerai-je pas pour connaître les titres des livres qu'il contiendra !

dimanche 28 mai 2006

Du pareil au même

L'instance qui préside actuellement pour la francophonie aux préfixes ISBN procède à une évaluation quantitative lorsqu'elle répond à une nouvelle demande. Aux éditeurs sans grandes intentions, elle donnera, avec joie, des numéros de la forme 2-9500000-0-0 ; à ceux qui se manifestent un peu plus, elle attribuera, du bout des lèvres, des 2-900000-00-0 ; pour ceux, enfin, qui ont un plan de carrière, elle concédera, la mort dans l'âme, des 2-84000-000-0. Ces précautions n'ont manifestement pas été suffisantes car la zone 84000-89999 s'est retrouvée voici quelque temps fort embouteillée, et qu'il a donc fallu, pour retrouver un peu d'air, tronçonner la plage supérieure 200-699, prévue pour les éditeurs à cent mille livres potentiels dont on ne parle même pas ici, pour en extraire 350-399 qui aboutit à des numéros jamais vus précédemment, de la forme 2-35000-000-0. Mais comme il s'agissait là d'une simple prévoyance, et qu'il reste encore apparemment des entrées en 84000-89999, on constate que l'instance mentionnée ci-dessus effectue maintenant — et c'est nouveau — un choix qualitatif implicite : à qui aura grâce à ses yeux, elle remettra du 84000-89999 ; à qui n'aura su lui plaire, elle balancera du 35000-39999.

En librairie, dans le rayon littérature générale, sans jeter un œil aux quatrièmes de couverture ou écouter la critique, on peut donc maintenant élaborer une stratégie objective d'évaluation avant achat : choisir un auteur qui n'est plus un débutant, a une certaine notoriété mais n'est pas encore au stade du radot ; repérer de lui un livre qui est fabriqué dans la tradition, ce qui n'est plus évident de nos jours (page de garde, page de faux-titre, page de titre, titre courant, folio, achevé d'imprimer, début de partie en belle page, typographie et orthographe, cahiers cousus, indications d'origine, argumentaire sachant se tenir, etc.) ; vérifier que l'éditeur est relativement nouveau et qu'il prend quelques risques à cette publication ; enfin, et c'est de loin le plus important, s'assurer que l'ISBN est bien dans la tranche 84000-89999…

C'est le cas pour "Auprès de moi toujours" d'Ishiguro Kazuo : l'auteur, déjà désigné comme bon citoyen littéraire par une médaille des gouvernements britanniques et français, n'est cependant pas très âgé ; le dos du livre, d'occasion et qui en est manifestement à sa deuxième lecture, n'est pas encore cassé ; les marges sont suffisantes, les lettrines se font discrètes et le corps de texte n'est pas abusif dans un sens ou dans un autre ; la couverture aux tons sépia tranche élégamment sur le vulgaire des tables d'exposition ; les éditions des Deux Terres n'ont qu'une vingtaine de titres à leur actif et se veulent internationales et de qualité ; et puis, et puis, l'ISBN arbore avantageusement son 2-84893-019-5.

Arthur Schopenhauer, eh oui, nous rappelle que : « L'art de ne pas lire est très important. Il consiste à ne pas s'intéresser à tout ce qui attire l'attention du grand public à un moment donné. Quand tout le monde parle d'un certain ouvrage, rappelez-vous que quiconque écrit pour les imbéciles ne manquera jamais de lecteurs. Pour lire de bons livres, la condition préalable est de ne pas perdre son temps à en lire de mauvais, car la vie est courte. ». Nous apprenons donc, après achat et avec un déplaisir certain, qu'"Auprès de moi toujours", pourtant, comme on l'a vu, sélectionné de manière absolument scientifique, dans l'ignorance et donc l'objectivité la plus totale, était en mars numéro 2 sur la liste des meilleures ventes de l'Express. Faut-il immédiatement renoncer à la lecture ? Quelque chose nous dit que non, qui n'est pas bien difficile à imaginer. Il a effectivement transpiré ici ou là qu'il s'agissait en fait de Science-Fiction, ou plutôt que non non, il ne s'agissait surtout pas de Science-Fiction, ce qui a bien sûr contribué à nous attirer davantage. Bon, allons-y, ouvrons.

Et débarrassons-nous d'abord de l'aspect mainstream, qui fait cependant l'un des intérêts certains du livre et le rend très attachant : dans le sillage du Messager de Joseph Losey et Harold Pinter, de "High hopes" des Pink Floyd, ou d'un nombre sans doute incommensurable de romans, il s'agit d'une histoire d'enfance perdue à tout jamais dans la campagne anglaise, du récit infiniment nostalgique d'un passage tentant et redouté à l'âge adulte, où chaque phrase que dit l'un est disséquée par l'autre avec obsession pour en trouver les multiples significations et implications, où toutes les situations se répondent par un détail à des années d'intervalle, s'éclairent et s'obscurcissent mais sans rien laisser jamais au hasard. Petits bruits, petites fureurs, petites vies, on est très loin de Shakespeare mais on ressent bien là que le destin des soi-disant grands de ce monde n'a guère d'intérêt face aux délices du tous les jours, que cent mille soldats en marche n'existent pas devant une main qui effleure une joue pour y secourir une larme.

Putain, c'est beau. On s'tire ? Pas tout de suite, non. On ira jusqu'à la fin car les éléments science-fictifs ne sont pas immédiatement transparents pour l'amateur éclairé. Alors que tout est suggéré par petites touches, et bien qu'on le devine quand même un peu à l'avance, on apprend officiellement et brutalement p. 217 que les protagonistes sont des clones. Mais bien des scénarios restent cependant possibles, relativement incompatibles entre eux : on apprend en effet qu'il y aura don (réserve d'organes prêts au réemploi ?), mais aussi accompagnement (confirmé par le titre : celui-là m'a plu ; j'en veux toujours un pareil auprès de moi) ; on voit que l'enseignement prodigué dans l'institut insiste lourdement sur les arts et les lettres (clones de peintres renommés ? de poètes célébrés ?) mais bizarrement pas sur les sciences. Alors ? Alors ?

Alors, tout se saura bien sûr, dans un décor et une ambiance qui correspondent parfaitement au nom de l'éditeur français : les Deux Terres. Le décor, c'est une Angleterre uchronique de la fin des années quatre-vingt-dix, un peu beaucoup fasciste sans doute, celle que nous a montrée Kim Newman, ou Ken McLeod, où le pareil est toléré s'il est utile mais le supérieur inacceptable et condamné. L'ambiance, c'est celle du Tombeau des lucioles, l'auteur étant d'origine japonaise (石黒一雄), avec cette incroyable indifférence de la société pour le destin de certains de ses membres, et l'absolue soumission de ceux-ci au futur banal et atroce qui leur est proposé.

Clones animés, avez-vous donc une âme, qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? Finalement, tout se résoudra à la démonstration que oui, oui bien sûr, oui absolument. Mais y a-t-il encore nécessité d'un tel message ? La Science-Fiction explorant ces territoires depuis des dizaines d'années pour arriver globalement et voici bien longtemps à la même conclusion, est-il bien nécessaire de répéter sous déguisement en faisant croire que c'est nouveau ? C'est en tombant dans la rue sur une affiche qui explique en termes simples et manipulateurs que non, ça n'est pas bien de battre sa femme, non — en plein XXIe siècle ! —, que la réponse nous est donnée. Mais bien sûr qu'il faut répéter, mais bien sûr qu'il faut réexpliquer, mais bien sûr qu'il faut taire qu'il s'agit de SF pour ne pas traîner les repoussantes casseroles traditionnellement attachées au genre. Et c'est tant mieux si le livre est bien placé au hit parade de l'Express. Car il y a urgence, le second avènement que l'on nous promet depuis deux millénaires étant enfin là sous un jour méconnaissable. Il s'agit maintenant de former au plus vite les masses, celles qui se lavent, qui n'ont ni le temps d'écrire ou de lire de la SF puisqu'elles dirigent le monde et vont organiser les prochaines campagnes éducatives. On comprend donc enfin l'universalité et la banalité des situations exposées, qui ont plus de chance d'être reconnues et faites siennes par le lecteur. Lecteur auquel le personnage principal s'adresse d'ailleurs directement, le prenant à témoin, lui demandant si pour lui les choses se sont passées ainsi, si c'était bien comme ça, renforçant alors l'identification jusqu'à ce qu'il comprenne que lui aussi fait partie du livre, qu'il aurait pu écrire et dire la même chose, qu'il en est un autre, ou plutôt qu'il n'est pas autre mais pareil, qu'il est pareil et qu'il est même.

dimanche 30 avril 2006

Évanescence de la vision

Par la fenêtre du bureau et lorsque le regard s'écarte de l'écran, on aperçoit à quelques mètres le vert de la haie de thuyas, trop proche pour que les arbres se découpent dans l'encadrement, trop éloigné pour que les feuilles prennent existence. Comme plus rien ne suggère alors le réel, on pourrait presque avoir affaire à un rideau tiré, à une volée de papier peint, à une toile non figurative. Mais c'est plutôt une de ces trames mécaniques qu'on voit, de celles qui suggèrent l'impression de profondeur lorsque les yeux cessent de converger et s'élancent vers le lointain, car un défaut du verre produit étrangement cet effet : là où il n'y avait l'instant d'avant que morne plaine surgissent soudain, au détour d'un reflet ou d'une ondulation, pics, caps et péninsules qui redonnent de l'intérêt au spectacle.

Face à la Science-Fiction, le ressenti est le même : dès que le lecteur potentiel empoigne le livre, tombent de sa quatrième de couverture archétypes, clichés et quincailleries diverses, bazar bizarre qui s'entasse à ses pieds et provoque chez lui un mouvement de recul. Devant cette ennuyeuse jungle à ferraille fort clinquante, sans âme, sans sens, il ne peut que s'éloigner, mais s'il laisse un instant son imagination s'approcher de l'infini, s'il ose passer la barrière du grotesque, de la honte et des idées reçues, au détour d'un reflet ou d'une ondulation il perçoit soudain l'immensité d'une nébuleuse et la douceur d'une galaxie qui redonnent de la profondeur au propos.

Cette vision n'étant manifestement pas donnée à tout le monde, on pourrait alors penser qu'on tient là un principe objectif, une forme rapide bien qu'instantanée de test qui partagerait le monde entre obtus et mieux comprenants, entre aveugles et bien voyants. Cela marche en général fort bien : on peut en effet faire bien plus agréablement la conversation à qui perçoit qu'"Histoires sans gravité" aurait pu se passer en orbite, à qui sait, dans l'expression « Mars, 1984 », que la virgule est omnipotente et transmute radicalement le troisième mois de l'année en quatrième planète du système solaire. Et comme toute bonne théorie, on désirerait alors bien sûr qu'elle soit scientifique, qu'elle retombe du bon côté du critère de démarcation, qu'elle soit réfutable et que l'on puisse donc concevoir des situations qui pourraient l'invalider mais sans le faire, oh non, jamais…

Malheureusement, ce n'est pas le cas. On trouve en effet dans la littérature — rarement il est vrai — quelques auteurs qui ont bien compris l'essence de la Science-Fiction, qui se la sont appropriée, dont on ne peut vraiment pas douter des capacités intellectuelles, et qui persistent néanmoins à l'utiliser dans leurs écrits non pour elle-même mais en tant qu'élément supplémentaire de ridicule dans leur évocation de la misère, de l'absurdité et de la médiocrité du monde. Un peu comme si Shakespeare, en quelque sorte, trouvait qu'une barge stellaire servait mieux son propos que le royaume du Danemark…

Nous parlions récemment d'anthologies virtuelles, une proposition qui a déchaîné les foules comme on s'y attendait. En voici un nouvel exemple, pour conclure et pour illustrer notre propos :

La SF comme élément de caricature

Dans "les Hommes jaunes" d'Urs Widmer, un écrivain et son ami se réfugient dans une maison abandonnée où ils sont face, au travers du voisinage, à des situations qui évoquent l'atmosphère de Deutschland bleiche Mutter ou des tableaux d'Otto Dix. Heureusement, pour nous égailler, de large extraits des œuvres dudit écrivain nous sont donnés où la Terre a souvent à subir une invasion extraterrestre, et l'ami, dans son délire, a de plus en plus de mal à faire la différence entre ces évidentes élucubrations et la sanité bien connue du réel.

Le capitaine de vaisseau du "Dernier voyage d'Horatio II" d'Eduardo Mendoza est paresseux, incompétent, proche de la sénilité. Sa mission ? transporter on ne sait où des alcooliques, des délinquants, des dévoyés, une bande de tristes drilles dont l'unique objectif dans l'existence est la satisfaction à très court terme de pulsions insignifiantes. Des Cheech et Chong en plus nauséeux, en quelque sorte. Heureusement, pour nous égailler, l'action se situe dans l'espace, sous forme d'un space opera formaté façon Bragelonne, ce qui sert fort bien l'intrigue en lui rajoutant juste ce qu'il faut de caricature.

"Galons et galaxies", le premier texte de Comment voyager avec un saumon d'Umberto Eco, est aussi un space opera. Là, l'objectif est d'exposer et de fustiger les travers de la chose militaire, et où le faire mieux sinon dans le cadre du corps galactique, Sol III, Q.G. zone IV, Uranus ?

Folie des petitesses, nullité abjecte, intelligence militaire, la Science-Fiction a toujours servi à mettre en lumière ces qualités premières de l'espèce humaine. Mais ici, elle n'est que catalyseur : on la retrouve inchangée après lecture ; on se retrouve inchangé après lecture, sans perspective nouvelle sur le monde. Valait-ce vraiment la peine ? On pourrait peut-être alors envisager une nouvelle forme d'anthologie virtuelle, un sommaire qui rassemblerait sur un sujet précis quelques références bien documentées à des textes dont il vaut mieux se passer ? Bonne non lecture !

dimanche 5 mars 2006

Anthologie virtuelle

Au tout début des années quatre-vingt, les animateurs du fanzine français Fantascienza, déjà désireux en quelque sorte de s'affranchir des onéreuses notions d'éditeur, d'imprimeur et de papier, avaient tenté de susciter quelques anthologies virtuelles. Il s'agissait, pour l'amateur ayant un thème SF à cœur, de rédiger une courte préface pour faire les présentations, simplement suivie d'une liste de références indiquant où aller lire tel ou tel texte déjà publié qui ferait honneur au sujet. Fantascienza se chargerait alors de diffuser les deux sous forme de simple fiche ou autre méthode qui restait à déterminer.

Une circulaire expliquant le processus fut largement distribuée parmi les spécialistes du genre, à qui l'on donnait ce faisant une liberté de choix qu'ils n'avaient pas dans un contexte plus pécuniaire, eux qui ne gagnaient de plus pas grand-chose quand ils arrivaient à caser enfin et par hasard un sommaire dans la collection Galligrasseuil • les Trésors de la Science-Fiction.

Bilan de l'opération : néant. Pas une réponse, pas même un accusé de réception. À part Marc Michalet qui suggéra oralement qu'il aurait bien aimé faire quelque chose sur SF & solipsisme s'il avait le temps — luxe qu'il n'a manifestement pas eu —, personne ne proposa quoi que ce soit, n'envisagea même de réfléchir à l'éventualité.

Un quart de siècle plus tard, et avec l'aide de l'internet — qui est justement la méthode qui restait à déterminer —, la proposition tient toujours. Supprimons simplement l'obligation de préface parce que, quand même, oh, c'est du boulot, pour voir si les choses prennent mieux ainsi, et donnons ci-dessous en exemple quelques parcours de lecture qu'on pourrait un instant envisager dans ce cadre.

Histoires de pouvoir

Ces mois-ci nous suggèrent un omnibus contemporain qui rassemblerait trois romans récents dont les auteurs ne savent sans doute pas qu'ils font dans la Science-Fiction, puisque leur intention est manifestement sociale et politique, mais qui pourraient être lus autrement et surtout convenablement par les amateurs du genre :

  • Nicoléon, roman, de Serge Sautreau, situé en 2034, est le journal du Héros libéral dans toute son essence, de l'homme du Travail et de la Grande Concurrence. Il a totalement privatisé l'économie et le monde lui doit ses bénéfices, qui aurait coulé sans lui dans la fainéantise ;
  • l'Inversion de Hieronymus Bosch de Camille de Toledo, retrace la résistible ascension d'un pionnier dans l'industrie du plaisir, qui déclenche, malgré lui, une insurrection d'abstinence et de chasteté, fresque onirique, satirique et cruelle d'une régression capitaliste dans un monde rétréci, à l'américaine ;
  • les Enfants du plastique de Thomas Clément, nous présente le puissant PDG d'Unique Musique France, à qui tout semble réussir, qui décide pourtant, à la surprise générale, de lancer Intestin, un groupe de punk-rock déjanté et incontrôlable, véritable pavé dans l'univers culturel aseptisé de l'année 2010.

Le zéro et l'infini

  • L'excellentissime Ted Chiang n'a d'égal que Greg Egan, c'est dire. On n'a pas lu grand-chose de lui en français, ces dernières années, mais on le retrouve avec joie dans le numéro 41 de Bifrost avec un extrait du recueil la Tour de Babylone que Denoël nous promet depuis des arns. Au sommaire dudit recueil : "Division by zero" ;
  • L'excellentissime Robert Charles Wilson n'a d'égal que Ted Chiang, c'est dire. On a surtout lu en français ses romans Darwinia, les Chronolithes, Blind Lake ou bientôt Spin, mais ses nouvelles sont tout aussi percutantes, rassemblées dans le recueil the Perseids qu'on aimerait voir traduit au Bélial’. Au sommaire dudit recueil : "Divided by Infinity".

On se surprend à imaginer un petit volume qui rassemblerait ces divisions aux formes indéterminées qui nous font entrevoir ce qu'il advient en SF lorsque l'on passe à la limite (curvalisme).

Utopie nous voici

  • "Nulle part à Liverion", au sommaire de l'anthologie les Passeurs de millénaires, nous décrit l'insupportable selon Serge Lehman : un monde rendu aux multinationales qui le régentent sans retenues, dans l'horreur du consommable. Pour fuir, un seul lieu qui échappe au GPS et à Google Earth avant la lettre (le texte date de 1996) ;
  • "la Cité du Soleil", au sommaire du recueil éponyme, nous décrit le désirable selon Ugo Bellagamba : un monde rendu aux multinationales qui le régentent sans retenues, dans le bonheur du consommable. Pour fuir, un seul lieu qui échappe au GPS et à Google Earth pendant la lettre (le texte date de 2003).

Découverts simultanément, ces univers absolument semblables suscitent le même rejet chez le lecteur mais pour des raisons diamétralement opposées : souffrance de l'exclusion ou ignominie de l'intégration.

Quoi d'autre ?

jeudi 26 janvier 2006

Vrac 029 : prix Jules-Verne

Un des sports favoris des amateurs de Science-Fiction ancienne consiste à repérer les prises de position très volontairement personnelles de Pierre Versins dans son imposante Encyclopédie pour les tempérer, les nuancer, leur donner une coloration plus véridique même si parfois beaucoup moins intéressante [1].

Nous nous sommes pris au jeu pour l'article PRIX où l'on peut lire :

« En avril 1926 […], la librairie Hachette proposait en France, par le canal de Lectures pour tous, le prix Jules-Verne, qui fut décerné de 1927 à 1933. Les manuscrits étaient publiés en pré-originales dans Lectures pour tous, puis dans la "Collection du prix Jules-Verne". En voici la liste : »

Suit la liste, bien sûr, que nous avons vue recopiée mille fois depuis 1972, sur papier ou sur l'internet, avec toujours la même omission en 1932, le prix ayant été attribué à un « “Western” (Jules Verne n'ayant pas écrit que de l'anticipation) ».

Après vérification, si si, il s'avère qu'il s'agit effectivement d'un western, "l'Étrange disparition de James Butler" de Pierre Palau, qui reconnaît plutôt son inspirateur en Jack London. Par contre, tous les lauréats ne semblent pas avoir été repris dans la collection "Prix Jules-Verne" : deux des trois derniers n'auraient manifestement paru que façon "Bibliothèque verte", et le dernier, l'intérêt pour le prix faiblissant apparemment chez Hachette, s'étant retrouvé complètement ailleurs et beaucoup plus tard aux éditions des Loisirs en 1944.

Pendant que nous y étions, nous avons également regardé ce qu'il en était du concours Je sais tout, globalement équivalent au Jules-Verne. Pourquoi Pierre Versins ne mentionnait-il pas que ledit concours devait se transformer en prix dès 1922, récompense annuelle annoncée avec force trompettes pendant toute l'année 1921 ? Mais c'est tout simplement que Je sais tout a changé de formule en janvier 1922, que la nouvelle équipe en place n'a pas jugé qu'il y avait lieu de donner suite, et que toute l'affaire a été passée sous silence dans tous les numéros qui ont suivi.

Notes

[1] Ce faisant — juste retour des choses ? —, ils citent souvent de manière tronquée le titre de l'immense ouvrage. Donnons-le ici très exactement une bonne fois pour toutes, c'est-à-dire in extenso, Encyclopédie de l'Utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction, en respectant la graphie du maître c'est-à-dire sans trait d'union entre science et fiction, et en remarquant que face à la page de titre trône une reproduction de la couverture de "l'Homme qui peut tout" de Guy de Téramond en forme de message explicitement subliminal :-)

mercredi 25 janvier 2006

Vrac 028 : Les Six brumes

Manifestement, au Québec, même les petites maisons d'édition organisent aux quatre coins de la province des manifestations pour lancer tel ou tel de leurs derniers livres publiés, ici dans une librairie, là dans un bar, avec force exubérance et publicité.

Les Six brumes de la société secrète pratique cette coutume fort sympathique mais l'on regrette parfois de leur avoir donné une adrelle tant les communiqués de presse se succèdent alors pour annoncer de tels événements…

Soyons indulgents cependant, puisqu'ils font exclusivement dans le Policier et les littératures de l'Imaginaire. L'amateur de Science-Fiction retiendra plus particulièrement les anthologies l'Aurore et Équinoxe, où l'on trouve un peu de tout mais quand même une petite dizaine de textes de SF.

mardi 24 janvier 2006

Vrac 027 : souvenirs de convention

En plus de l'indispensable programme donnant précisément l'emplacement du bar, ses voies d'accès et ses faibles horaires de fermeture, il arrive qu'une anthologie soit publiée à l'occasion de la convention française/francophone de Science-Fiction, pour présenter les textes des invités d'honneur ou simplement parce que tel est le bon plaisir de l'organisateur.

Lorsqu'il s'agit d'Alain le Bussy à Esneux près de Liège, c'est toujours le cas. On doit certainement pouvoir encore se procurer auprès de lui l'Ivre souvenir et Libres souvenirs, qui ne datent après tout que de 2002 et 2005.