Pas touche à mon iceberg
Par Sylvie Denis, mardi 21 juin 2005 à 19:23 :: Général :: #4 :: rss
Ce brave Georges Lucas n'aurait jamais dû tourner les préquelles de Star Wars.
Oui, je sais, certains pensent qu'il aurait pu également se dispenser de tourner les premiers, mais franchement, peut-on prévoir qu'un film va devenir un tel phénomène de masse ? Quelque part dans la multiplicité des univers, il y en a un où Star Wars n'a intéressé qu'une poignée de fondus de space-op, où Lucas n'a pas eu la bonne idée de garder les droits du merchandising et où, n'ayant pu fonder son empire, il a tourné autre chose.
Ce n'est pas le nôtre.
Ça, c'était ce que je pensais il y a deux jours. Hier, je suis allée voir La Revanche des Sith.
Et me voilà bien ennuyée.
J'ai été si déçue par les épisodes un et deux (quoi, tu attendais donc quelque chose ? Ben oui, dans mon épisodique mais néanmoins infinie naïveté, oui.) que je connaissais pas la date de sortie du troisième deux semaines avant. Georges Lucas et moi, c'était du passé. Fini les trucs d'ados, les sabres laser, la philosophie à deux balles et les vieux space-op repeints à l'image de synthèse. Pas le moindre coup d'œil sur le net. Pas de magazines de cinema. Pas d'interview de Lucas et des acteurs expliquant à quel point le tournage était super et tout le monde génial. Je m'étais purgée de tout ça en écrivant "Nirvana, mode d'emploi", et tout était clair et net dans mon esprit : j'étais une grande fille.
Mais même les grandes filles vont au cinéma.
Alors, je vous le fait comment, le blog du dernier opus lucasien ?
Voyez un peu le décor : à ma droite, un exemplaire de Télérama en main, les défenseurs du "vrai cinéma d'auteur qui pense contre la grosse machine vide qui rend les gens cons et véhicule une fausse image de la sf", à ma gauche, armés d'un Starfix, les tenants du "grand spectacle et du cinéma qui distrait et réjouit notre âme d'enfant." Je fais quoi ? Je vous la joue intello qui a lu tout Greg Egan et qui peut en causer en citant d'obscurs universitaires, ou spectatrice de base près du peuple qui ne crache pas sur les plaisirs simples ?
Je pensais que ce cher Georges n'aurait pas dû tourner les préquelles. En 1977, j'ai mordu à l'hameçon Star Wars pour deux raisons : dans le désert d'ennui et d'isolement (oui, c'est le bon vieux truc du lecteur de sf qui n'a pas de potes à qui parler des super bouquins qu'il lit, désolée, ça c'est vraiment passé comme ça), dans le désert de mon adolescence, donc, ce film était une bouffée de bonheur pur. Enfin quelqu'un s'était donné la peine de mettre correctement en image ce que je lisais. Enfin des gens qui n'avaient jamais lu et ne lirait jamais un bouquin de sf pouvait avoir une idée de ce que je dévorai jour après jour. Une idée vague, déformée, caricaturale — peu importait. Une idée fausse, c'était mieux que pas d'idée du tout. Ensuite — et surtout — il y avait ce que j'appele "l'effet iceberg". Peu importe de savoir si Lucas, en déclarant qu'il n'avait tourné "que" le troisième épisode d'une hénaurme saga galactique, faisait preuve de cynisme commercial ou de grandiose génie créatif. Le résultat est là.
L'effet iceberg est ce que tout auteur de sf digne de ce nom tente de créer : l'illusion que le roman ne sort pas de la tête d'un malheureu(se)x assit derrière un écran, mais qu'il est le reflet fidèle d'un monde dont il n'est que la partie émergée.
Dans le contexte de Star Wars, l'effet iceberg est assuré non pas par le talent subtil de l'auteur distillant peu à peu détails et informations , mais par le "parafilm" : le discours expliquant que les premiers films n'étaient que la partie émergée d'un iceberg narratif bien plus large. Idée parfaitement fascinante quand on a quatorze ans, qu'on a jamais rien vu de semblable au cinéma et qu'il n'y a pas de cassette vidéo, encore moins de DVD, et que le seul moyen de rester immergé dans cet univers est de ramasser les miettes de merchandising aimablement distillées par l'empire lucasien. En outre, je me suis toujours demandée (à partir d'un certain âge) si les micro-notations psychologiques (ce que les amateurs de profondeurs de l'âme humaine appellent l'absence de personnages (1)) relevaient de l'incompétence ou du génie. Il n'y a évidemment pas de réponse : pour l'amateur, tout, dans les films, est signe : tout renvoie à une profondeur suggérée ailleurs, pour le non-amateur, tout est plat : qui ne se projette pas dans les personnages et l'action ne peut leur trouver aucun intérêt. Mais pour qui le procédé fonctionne, il est d'une efficacité redoutable. A l'intensité du ressenti correspond celle de la frustration — et vous transforme en fan. (L'existence du processus m'a d'ailleurs été confirmée par un intervenant du Masque et la Plume dont le nom m'échappe et qui a dit que "Lucas ne savait pas terminer une scène". C'est possible. Mais c'est pour ça que ça marche !)
J'explicite : si vous adorez les moments où les Jedi utilisent la force, toutes les scènes où ils le font vous paraîtront trop courtes. Il vous en faudrait plus. Et le plus, c'est le reste. Tout ce qu'il y a autour. Figurines, articles, magazines spécialisés, posters, jeux, newsgroups, fanfiction, films d'amateurs, déguisements, livres - j'en oublie sans doute. Dans ce contexte, à quoi bon tourner les préquelles ? L'iceberg existant déjà, était-il vraiment utile de lui trouver un sommet qui après tant d'années d'attente ne pouvait qu'être décevant ?
Mais z'alors, la Revanche des types aux yeux jaunes, tu en as pensé quoi ? Il est comment ce film ?
Hé bien, contrairement aux deux autres, sur lesquels cela rejaillit finalement, il est utile. Et grandiose, ça oui, épique, pas de problème, et à la hauteur de l'idée qu'on peut se faire d'un space-opéra. Bourré d'action et de gadgets inutiles ? Sans doute. Mal joué ? Peut-être. Mal doublé ? Mon dieu, oui, et les dialogues bourrés de clichés n'excusent pas tout. Pompeux, lourdingue, mélo, cliché ? Sans doute : c'est le revers du grandiose. Dans space-opéra il y a opéra, et si vous en connaissez un qui ne frôle pas le grotesque à un moment ou à un autre — pour peu qu'on ait l'esprit mal tourné — je suis preneuse.
Mais bon, c'est du cinéma. Pas un traité de psychologie, pas un manuel de philo, pas un bon bouquin de sf plein d'idées sur le monde tel qu'il va. Du cinéma. Des images totalement artificielles. Le produit de l'inventivité et du talent d'hommes et de femmes, que ça plaise ou non, comme un tgv ou un pont ou un ascenseur spatial (2) si on en construit jamais un. Et j'aime les ponts, moi. J'aime aussi les tgv, les logiciels de dessin et d'architecture et les voiliers solaire.
Et si vous pensez que ce brave George a mené la sf à la catastrophe en 77 avec ses effets spéciaux vides de sens et ses wookies poilus , hé bien, c'est pas de chance, parce qu'il vient de recommencer.
(1) Les amateurs de profondeurs me les brisent un peu, je dois dire. Au lieu de protester, du haut des œuvres complètes de Proust, dont on ne peut jamais savoir qui l'a vraiment lu, ils feraient mieux de se procurer Aspects of the Novel, de E. M. Forster, où ce monsieur, qui fut un grand romancier et qui écrivit de la sf, explique tout ce qu'il y a à savoir sur les "flat" et "round characters". (2) Je suis en train de lire "Les fontaines du paradis, d'Arthur C. Clarke. Excellent livre, qui me réconcilie avec l'auteur, à paraître dans une traduction révisée chez Folio.
Commentaires
1. Le jeudi 23 juin 2005 à 18:42, par bob
2. Le vendredi 24 juin 2005 à 15:28, par Enro
3. Le vendredi 24 juin 2005 à 20:18, par Jean-Daniel Brèque
4. Le mercredi 1 mars 2006 à 11:53, par Cuizinier
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