Dialogue : Le monde des livres, c'est le vendredi. Mais non, c'est le jeudi. Non, le vendredi. Peu importe, une info qui vaut le coup d'être imprimée le jeudi vaudra encore le coup d'être lue le lendemain, non ?

Ainsi donc, il y a deux mois environ, je déclarai aux architectes et hôtes de ces lieux que je désirai avoir moi aussi mon petit-coin-à-dire-des-trucs-quand-j'en-ai-envie (besoin).

Après quoi, nous avons déménagé. Me revoilà donc, reprenant là où je laissai les choses la dernière fois…

J'ai récemment (songeais-je donc il y a deux mois, en direct ou presque, :-)))) eu l'occasion de relire les éditoriaux des débuts de la revue anglaise Interzone. Les tous premiers numéros, ceux de sa naissance en tant que trimestriel, entre (environ) 1982 et 1985. Je me souviens (comme si c'était hier, oui, c'est comme ça qu'on dit et c'est vrai…) de l'enthousiasme et du soulagement éprouvé en les lisant pour la première fois.

Ah, enfin. Des gens qui pensaient et écrivaient la même chose que moi, bon sang, c'était pas trop tôt, à vingt-et un ans, d'entendre enfin formulé (en mieux) ce que je pensais depuis l'âge de treize ou quatorze ans. En gros, que le sujet central (mais pas unique) de la science-fiction était le futur, que le futur se fabriquait dans le présent, et qu'il fallait partir de l'un pour tenter d'imaginer l'autre. Idée confirmée quelque temps plus tard par Bruce Sterling soi-même dans ses textes sur le cyberpunk.

Il y a vingt ans, donc. Bloc temporel symbolique et patati et patata.

Et vous savez quoi ? Rien n'a changé. La situation est quasiment la même. De plus en plus de gens ressentent ce dont on parlait déjà dans Interzone à l'époque : cette impression que la sf est présente partout et reconnue nulle part, que les technosciences d'une part, le monde de l'autre changent si vite qu'on n'y comprend plus rien et qu'on ne peut plus suivre le mouvement et extrapoler quoi que ce soit. Le tout couronné par une vague de fantasy propre à réveiller les Cassandres de tous bord.

Il y a donc, ici et là, des voix pour affirmer que "la sf est morte" . Passe encore que ce débat a déjà eu lieu, a lieu et aura lieu a de multiples reprises — il suffit de consulter des exemplaires de n'importe quelle revue ayant publié plus de trois numéros pour le constater — cela ne m'empêche pas de me demander pourquoi ce vieux et inutile refrain vient nous casser les oreilles ici et maintenant.

Je ne parle bien évidemment pas du "pourquoi" des circonstances économiques, de l'état de l'édition et autres réalités incontournables — d'autres le font mieux que moi — je parle du pourquoi psychologique et symbolique, le seul qui nous concerne vraiment, nous qui vivons dans cette drôle d'époque et en sommes donc à la fois les acteurs et les observateurs.

J'ai eu l'idée de la "bulle de présent" en critiquant "Les racines du mal", de Maurice Dantec pour CyberDreams. Je l'ai reprise et développée dans la préface à l'anthologie Escales 2001.



Le concept de "bulle de présent" traduit pour moi le rapport que notre époque entretien avec le temps, et sa traduction sous forme littéraire. Notre présent est un présent "énorme". Plein d'informations, de faits, d'idées, d'évènements, et surtout, de possibles. C'est aussi un "présent futurisé". Au quotidien, nous rencontrons des éléments scientifiques et technologiques qui à certaines époques, parfois récentes, auraient relevé de la science-fiction. Dans le domaine littéraire, cela se traduit par des récits — comme "Les Racines du Mal", ou plus récemment dans mes lectures, comme "Forteresse" de Georges Panchard — qui se déroulent sur une période de vingt ou trente ans, commençant dans le passé récent et se terminant dans le futur proche.

Il se trouve que "Forteresse" est le premier roman écrit par un francophone publié par dans la cultissime collection Ailleurs et Demain depuis… vingt ans. Bloc temporel symbolique et patati et patata. Lecteurs et critiques se précipitent pour acheter et lire, et pour autant que je puisse en juger (ce que vous pouvez également faire ici, ou , ou bien encore , il semblerait que l'on loue le technothriller et sa chute-qui-fait-pan, et qu'on soit plus ou moins embarrassé par le futur contexte sociopolique qui tient lieu de toile de fond.

Il est pourtant intéressant, puisqu'il s'agit ni plus ni moins qu'une Europe qui a été ravagée par une guerre civile lorsque les populations, lasses de leurs gouvernements "politiquement corrects" et donc bien trop gentils avec les hordes musulmanes, ont pris les choses en mains. Ce n'est pas mieux aux États-Unis, où les fondamentalistes religieux ont le pouvoir.

Le moins qu'on puisse dire est que ce futur-là n'a pas été conçu à la lumière des pulps et du space-op d'antan, pas plus que du cyberpunk, d'ailleurs, malgré la lègère touche techno apportée par une intrigue centrée sur un grand-patron-de-supergrosseboîte-mondiale et sur son chef de la sécurité.

C'est bien mené, ça va même suffisamment vite pour qu'on arrive presque à oublier qu'aucun des personnages — sauf peut-être le peintre de tableaux religieux révisés pour une amérique obèse, un grand moment qui vaut son pesant de bière born-again — n'a le moindre intérêt. On ne s'attend certes pas à la fin, et encore moins à ce que la solution tienne en quatre lignes aussi floues que frustrantes.

Mais ce n'est pas de la science-fiction. C'est un technothriller situé dans la bulle de présent. L'auteur offre certes une jolie extrapolation basée sur une caricature-poil-à-gratter de notre société. Personnellement, je la trouve peu crédible et idéologiquement douteuse. Peu crédible parce qu'une Europe ayant à se coltiner des extrémistes de tous poils, je veux bien, mais une Europe se soulevant parce que ses dirigeants mous-de-gauche-bien-pensante-qui-ont-laissé-tomber-le vrai-occident, c'est grossier et lourdingue. Douteux parce que j'ai beau chercher de l'ironie, ou un quelconque semblant de recul de l'auteur par rapport aux personnages qui tiennent les propos les plus bas du front sur les hordes islamiques — je n'en trouve pas. Et ça m'ennuie, parce que j'aime bien sentir, d'une manière ou d'une autre, et ça peut être fait tout en légèreté — où est l'auteur dans un livre, surtout lorsqu'il s'avance sur ce genre de terrain. C'est peut-être volontaire, histoire d'agacer les gens qui, comme moi, aiment les personnages compliqués, sans quoi ils s'ennuient ferme, mais ça m'a fait refermer le livre sur un fort sentiment de frustration.

Et, je le répète, ce n'est pas de la sf.

"Une idée de sf nait de la rencontre d'un désir et d'une information", a écrit Gérard Klein (j'ai oublié où et ne peut vérifier l'exactitude de la citation). On voit bien l'info dans "Forteresse", mais le désir ? Le rêve, le bond en avant dans l'imaginaire, le "novum", comme disait Darko Suvin — vous savez, ces grandes idées ou ces petits détails pleins d'invention qui font le plaisir de la découverte d'un univers autre. Y'a pas. Alors que par exemple, dans "Bleue comme une orange", de Norman Spinrad, qui est un vrai livre de sf qui parle pourtant de notre monde et de son avenir proche, il y a la réflexion de l'auteur sur la société d'aujourd'hui (réflexion, hein, pas caricature grossière) et, à la base, tout bêtement, le désir et le rêve et l'imagination d'un ex-Californien se demandant à quoi ressemblerait Paris s'il n'y faisait pas constemment un temps de chien. Ça, c'est de la science-fiction.

Dire qu'on ne peut plus en écrire parce qu'on ne peut plus écrire la même chose qu'il y a vingt ans, c'est être aussi idiot que ceux qui l'on crue morte avec, successivement, Hiroshima, le Spoutnik et le pied de l'homme sur la lune…

Les choses n'ont pas changé depuis les débuts d'Interzone et le cyberpunk. La situation est la même, avec la richesse de vingt ans d'évènements sur cette planète en plus.

Et le temps passe. Les glaces fondent, les tsunamis ravagent, les bombes explosent et les réserves de pétrole diminuent. Les sciences, dures ou molles, humaines ou pas, font chaque jour de nouvelles découvertes.



On en est à combien d'exoplanètes repérées, déjà ? Et le génome humain ? Bah, on n'en sait pas plus qu'il y a cinquante ans, c'est évident. Idem pour l'homme et ses ancêtres, rien de nouveau sous le soleil (quoi, une nouvelle espèce sur une île perdue en Indonésie ? Vous rigolez.) Et je ne parle pas de l'imagerie médicale et de ce que cela ouvre aux neurosciences.

Et il n'y aurait rien à dire, rien à écrire, rien à penser, rien à rêver, rien à imaginer ?

Rien d'autre à mettre en fiction qu'un avenir de paranoïaques se massacrant et s'espionnant à qui mieux mieux depuis leurs forteresses ? Le tout sans même une tentative d'analyse du pourquoi du comment les gens deviennent des fanatiques religieux, des homosexuels refoulés ou des responsables de la sécurité pour grands patrons ?



À ce stade, ce n'est pas de l'aveuglement, c'est de la paresse intellectuelle.

Ce qui est "mort", désaffecté, désenchanté, ce n'est pas la science-fiction en tant que littérature. Ce sont les images du futur nées entre la fin du dix-neuvième siècle et la fin du vingtième.

Et la solution est dans le problème : si ces images ne nous conviennent plus, c'est qu'il faut en inventer de nouvelles. Tout le reste n'est que fadaises et heurts et malheurs de l'édition, et j'ai dit que je n'en parlerai pas…