Philippe Curval : Carnet particulier

mardi 17 janvier 2012

Du réel au virtuel

Ils sont vraiment allumés ces nouveaux réalisateurs coréens. Je connais peu de cinéastes européens, américains, capables de visualiser en images ce point de rupture entre réalisme sociologique et fiction spéculative atteint par Lee Hey-jun. Duquel je viens de voir Castaway on the moon (Naufragé sur la lune). Cela fait partie des rares délices offerts par les chaînes du satellite de découvrir, avec un peu de retard car ce film date de 2009, une œuvre aussi insolite.

Déjà, dans l'Île de béton, Jim Ballard avait traité d'un personnage, victime d'un accident à la périphérie de Londres, qui se trouve abandonné sous les multiples voies d'un réseau autoroutier. Robinson d'un inframonde urbain.

Lee Hey-jun retourne la situation. Un salaryman, asphyxié par les traites impayées, se jette d'un pont gigantesque au-dessus du fleuve séparant deux quartiers de Séoul. Drainé par le courant, il s'échoue sur une île inhabitée (réserve naturelle). De chaque côté, au loin, la ville. Des bateaux touristiques passent, qui l'ignorent. De gigantesques haut-parleurs clament depuis les buildings “exercice de protection civile” pour se préparer à la menace atomique nord-coréenne. La vie s'arrête pendant quelques minutes.

Sur l'île, les déchets les plus incongrus de la civilisation s'accumulent sur le rivage. Dont un gigantesque canard pédalo qui va servir d'abri au survivant.

À partir de là, Lee Hey-jun organise une extraordinaire tragicomédie d'un humour ravageur. Son naufragé urbain tente de se nourrir dans un milieu des plus bizarres, à la fois naturel et pollué. Jusqu'à devenir un Robinson hagard, qui subsistera à force d'obstination comique. À l'opposé du personnage de Ballard qui découvrait, dans les traces bétonnées d'une ancienne rue de village, les souvenirs de sa vie antérieure, les regrets d'un mode de civilisation révolu, celui de Lee Hey-jun perdra peu à peu sa personnalité, jusqu'à la déshumanisation parfaite.

En contrepoint, sur le rivage opposé, une jeune fille s'est cloîtrée dans sa chambre, capharnaüm où elle accumule des centaines d'objets commandés par internet. Dont une caméra équipée d'un téléobjectif ultrapuissant. Observant la Lune, puis l'île, elle découvre le naufragé. Ce ne peut être qu'un extraterrestre !

C'est à travers ce contact que vont se nouer peu à peu d'étranges relations entre deux solitudes issues des convulsions du monde contemporain. Avec un art consommé de l'image, Lee Hey-jun décrit à touches subtiles cette histoire d'amour schizophrène.

Il existait depuis longtemps la rubrique : j'lai pas vu, j'lai pas lu, mais j'en ai entendu causer. Je vous en présente une forme actualisée : je l'ai lu, mais je me suis arrêté à la moitié. Et pour l'inaugurer, Iain M. Banks, écrivain envers lequel j'ai la plus vive admiration. Sans doute pour me contrarier, alors que j'avais appliqué le terme de “confortable” à son dernier roman paru en français, Trames, voilà qu'il nous propose, avec les Enfers virtuels, une œuvre en deux volumes tellement alambiquée qu'il m'a fallu y renoncer, sous peine de graves dommages cérébraux.

Considérée, par la plupart des lecteurs de romans ordinaires, comme une littérature impénétrable, la Science-Fiction, depuis une décennie, confirme sa tendance à l'enfermement en proposant des œuvres de plus en plus inextricables. Cela fait partie du jeu. En tant qu'auteur et critique, je me suis efforcé d'y participer, conscient qu'il fallait répondre à la complexité des sociétés contemporaines par des textes qui l'intégraient.

Sans céder aux vertiges du virtuel qui permet d'échapper à la logique conjecturale propre à la SF, ainsi que Banks vient de s'y essayer. Alors qu'un Peter Watts, emporté par une sorte de folie supérieure, fait “craquer” les concepts les mieux établis, Banks mêle de chapitres brise-lame en chapitres brise l'âme une accumulation de faits contradictoires qu'il s'efforce de nouer par de tortueuses explications.

Enfers sans damnation, au-delà virtuels, para-morts ressuscités, avatars de vaisseaux, guerre dans le réel n'ont qu'une justification : permettre à son fonds de commerce, la Culture, d'exister. Au sujet d'une histoire de vengeance que Ponson du Terrail aurait su si bien traiter.

Commentaires

1. patrick_g — à 15:22, le lundi 30 janvier 2012

>>>une œuvre en deux volumes tellement alambiquée qu’il m’a fallu y renoncer, sous peine de graves dommages cérébraux.

Est-ce de la faute de l'auteur ou bien est-ce le lecteur qui est à blâmer ?

2. EllenH — à 16:14, le lundi 30 janvier 2012

Moi, ça fait au moins trois romans de Banks que je n'arrive pas à terminer. Alors que j'avais bien apprécié les premiers volumes de la Culture, je n'ai aimé ni ´the Algebraiste´ (´l'Algébriste´)", ni ´Matter´ (´Trames´), et encore moins ´Against a dark background´ (´la Plage de verre´). Soit j'ai reculé devant la violence gratuite ou l'impression d'absence totale d'espoir qui se dégageait, surtout pour le dernier, soit c'était un désintérêt pour les personnages et pour l'intrigue qui faisait que, une fois posé le livre pour la nuit, j'avais tendance à ne pas le reprendre le lendemain. Je l'oubliais, tout simplement. Donc, pour ´les Enfers virtuels´, j'hésite depuis déjà un moment. Il est posé là pas loin. Mais tout ce que j'en ai lu, et même les critiques positives ne m'encouragent pas. Alors, si Philippe, qui est plutôt tolérant, n'y est pas arrivé, j'ai de gros doutes. Je ne crains pas de ne pas le comprendre (j'ai réussi à en lire des gratinés ces derniers temps, et même à les apprécier) mais j'ai peur de ne pas y trouver le plaisir qui est mon moteur principal pour la lecture de fiction.

3. patrick_g — à 19:26, le lundi 30 janvier 2012

@EllenH

l'Algébriste et la Plage de verre ce sont des romans qui ne font pas partie du cycle de la Culture. C'est vrai qu'ils sont franchement en dessous du niveau que Banks propose dans ses livres de la Culture.

Je te conseille quand même de lire les Enfers virtuels. Moi j'ai trouvé ça très bon. C'est vrai que c'est assez complexe (l'entrelacement du réel et du virtuel dont il faut démêler les fils) mais pas plus que ne l'était Excession avec les intrigues entre les Mentaux.

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