Philippe Curval : Carnet particulier

lundi 11 mai 2009

Terrible moi de mai

Au départ de Paris, il faisait 25°, treize à l’arrivée en baie de Somme. Sortant de la voiture, j’emmitouflai mon blog frileux sous ma veste pour qu’il n’attrape pas un refroidissement fatal. Car un blog givré ne se déguste pas comme un sorbet. Je marchai sur la pelouse exsangue. Quand je dis pelouse, c’est nettement exagéré, disons qu’il s’agit d’un petit rectangle de terrain recouvert d’herbe par endroits, clos de murs et ceint de végétation. Soudain, lui qui me parle si peu tant il est paresseux du verbe, m’a dit :

« Pour changer, raconte-leur un peu ta vie personnelle. — Aucune raison, lui ai-je répondu, nul ne s’intéresse à mes affaires. Si je t’emmène avec moi, c’est pour évoquer l’actualité de la science-fiction. — Justement, ton jardin, ressemble à un vrai film catastrophe. » Il n’avait pas tort.

Terrible mois de mai où je surveille le réveil des arbres, des arbustes, des plantes à la suite d’un redoutable hiver. Déjà, le céanothe avait flanché à la fin de l’année 2008. La dernière branche qui avait survécu et fleuri dans un jaillissement de peluches bleu ciel s’était flétrie. Bois sec, je l’avais scié. Le mimosa, qui a sombré sous le gel, dresse ses fleurs et ses feuilles solidifiées par la mort tel un épouvantail. Le jasmin n’est plus qu’un entrelacs de brindilles jaunies. Le figuier tarde à sortir ses bourgeons. Sur ses branches pendent les fruits de l’an dernier, pas mûris, comme de petits testicules en guirlandes.

Même l’olivier, le camélia me donnent des frissons dans le dos avec leur air cachectique. Comme s’ils exprimaient un désespoir secret et se demandaient s’il ne valait pas mieux dépérir définitivement plutôt que d’affronter une prochaine saison abominable. J’en passe et de pires.

« Enfin, me direz-vous (si vous n’avez déjà zappé sur un autre site), quelle idée de faire pousser des plantes méridionales si haut dans le nord ? » « Très simple, vous répondrais-je, c’est de l’anticipation scientifique. Comme j’ai cru au réchauffement de la planète et que les quinze années précédentes semblaient donner raison à ces prédictions (à part la mer qui peine de plus en plus à recouvrir les sables durant les marées), j’avais transformé mon parallélépipède de verdure en paradis méditerranéen. » Comme quoi, l’anticipation scientifique ne tient pas toujours ses promesses et déçoit même les plus acharnés sur leurs positions.

À propos d’alternance entre la déception et l’enthousiasme, le meilleur exemple que je puisse donner concerne le roman que je j’achève à l’instant, sorti chez J.-C. Lattès, Fragment, de Warren Fahy. A priori, le sujet ne m’emballait pas. Une île perdue au milieu du Pacifique qui servirait de décor à un thriller époustouflant dans la lignée de Jurassic Park. Les dinosaures ont bien vécu aux frais de Steven Spielberg. Paix à leurs cendres. Les premières pages m’ont dissuadé… d’abandonner, tant l’introduction qui porte sur la disparition des espèces avec un luxe de détails ahurissants semblait riche en conjectures.

Passée la relation d’un débarquement sur une île inconnue en 1791, dans la lignée de Conan Doyle, j’ai failli nourrir le compost créé sur les ruines végétales de mon jardin avec le roman. Dialogues façon clip vidéo, psychologie des personnages pour série carton-pâte, une odeur d’effets spéciaux. Rien pour plaire.

Je m’accroche on ne sait pourquoi. Le flair d’un critique affiné par des années de métier ? Non, je n’y crois pas. En fait, je n’avais pas d’autre roman sous la main. Accroc, le manque !

Bien m’en a pris, vers la page 50, l’intérêt surgit. De surprenants débats sur l’origine des espèces, des controverses sur l’évolution, la place de l’homme sur notre planète, une spéculation agile sur les rapports entre sexualité et immortalité ; tout cela bien documenté, riche en développements paradoxaux.

Mais surtout, Warren Fahy détient un talent que j’apprécie, celui de savoir décrire des créatures impensables avec un réalisme, une véracité assez rares. On dirait des extraterrestres ! Mais non, ce sont des formes animales diverses réchappées d’un cataclysme primordial, survivant à l’écart de l’homme sur un continent perdu, désormais réduit à la taille d’une île suite aux dérives, aux bouleversements de la croûte planétaire.

Du lichen ravageur qui perce les blindages à la fourmi à roulettes en passant par la crevette tigre, etc., la faune, la flore possèdent un métabolisme à base de cuivre qui produit des monstres authentiques et originaux. Certains animaux ont un exosquelette intégré au corps, d’autres plusieurs cerveaux, de multiples yeux stroboscopiques, des pinces des griffes, des vrilles, des dents. Arthropodes ou arachnides ? Les deux à la fois ? L’expertise scientifique saura-t-elle répondre ? Le Président (des USA, bien entendu, il n’y en a pas d’autres), l’armée, les médias se mobilisent. L’état de terreur qui pèse sur les chercheurs, bouffés, pénétrés, dépecés, lacérés par des monstres affamés, laisse planer le doute.

Et quand un doute plane, tout lecteur doit se méfier qu’il ne lui retombe lourdement sur la tête.

Ce qui est le cas. Car Fahy semble aussi doué pour écrire des chapitres série Z que pour nous entraîner dans une S.F. de qualité, au-delà de l’aventure réellement excitante. Il suffit de savoir louvoyer entre les mauvais passages pour découvrir un happy end de l’évolution dont la logique irréfutable satisfait le lecteur au terme d’un vrai parcours du combattant.

Au Fleuve Noir, vient de paraître Feux croisés, de Nancy Kress. Que dire si ce n’est qu’il s’agit d’un roman fort bien fait, documenté, bien pensé. À propos de la colonisation d’une planète nommée Forêtverte où débarquent six mille individus très riches et fuyant la Terre en perdition. Qui se trouvent soudain nez à nez avec des extraterrestres imprévus, se renvoient la balle de la discorde entre les différentes factions qui composent la population fraîchement débarquée.

Comme elle l’a si bien prouvé dans la Trilogie des probabilités, Nancy Kress est une artiste en relations humaines. Peut-être a-t-elle perdu de la grâce qu’elle manifestait dans ses premiers romans sensibles et raffinés, comme Danse aérienne et les Hommes dénaturés. Au risque d’introduire un peu de pesanteur et plus de sérieux que d’habitude, de privilégier l’étude de mœurs à l’invention, le conflit psychologique à la spéculation, bref de s’éloigner un peu de l’esprit de la science-fiction tout en conservant ses apparences. Reste qu’il s’agit d’un excellent livre pour bibliothèque de fonds.

Voilà, mon blog douillettement installé dans son hamac, à quelques pas d’une lavande exubérante, contemple le flot monter sous le soleil qui lui réchauffe les os du cerveau. En effet, son organisme est aussi spécial que celui des créatures de Fahy : s’il paraît mou à l’extérieur, il est vraiment dur à l’intérieur.

Commentaires

1. mauss — à 19:23, le mardi 18 août 2009

Désolé du drift : mais je cherche vos commentaires éventuels sur Asimov, plus particulièrement la Fin de l'Eternité, après avoir lu votre billet fascinant sur Godilande.

Merci et encore mille excuses :-)

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