Philippe Curval : Carnet particulier

vendredi 13 février 2009

Pris d'un remords soudain

Pris d’un remords soudain après des mois d’absence, je me suis souvenu de mon blog. Et s’il était mort d’inanition ? Un frisson m’a traversé la colonne vertébrale, car après tout, un blog, c’est une partie de soi. Je suis descendu dans la cave de ma maison de campagne où je l’avais remisé dans un conteneur spécial, près de la chaudière pour qu’il n’attrape pas un refroidissement fatal.

À l’idée d’ouvrir la boîte, je n’en menais pas large. Et s’il s’était pris en gelée dans le fluide alimentaire où je l’avais plongé pour qu’il se sustente en mon absence ? À première vue, il flottait encore, mais le niveau du liquide amniotique avait considérablement diminué. Son aspect d’un blanc crayeux m’impressionna.

J’enfonçais délicatement le doigt à sa surface. Le blog avait perdu toute élasticité et n’émettait plus aucune idée. Je courus dans la cuisine et pressai une demie orange dont je recueillis le jus dans une cuiller à soupe, j’y ajoutai quelques gouttes de rhum (de sa marque préférée). J’étais tellement anxieux qu’en redescendant dans la cave, je faillis vider ma cuiller dans l’escalier. Pour le réanimer, il me semblait indispensable de procéder par paliers. Ainsi, j’effectuai plusieurs séries de goutte à goutte. À ma grande joie, je vis qu’il reprenait des forces, que sa matière molle rosissait.

Le moment paraissait idéal pour lui offrir sa nourriture préférée. Car si mon blog ne méprise pas une bonne bouteille de bourgogne, ce qu’il préfère pour se divertir, c’est dévorer des pages. Mais il paraissait si faible encore qu’il valait mieux que je lui fasse la lecture.

Ma première idée fut de lui lire du Hal Duncan pour voir comment il réagissait. Visiblement, ce n’était pas la bonne idée. Au bout du premier chapitre de Vélum, il ne s’éveilla pas vraiment. Je lui montrai la couverture pour tenter de l’exciter, en lui confiant que les 668 pages du livre n’était qu’un début, qu’une seconde partie l’attendait d’une longueur égale. Il s’endormit sans un bruit.

Pourtant je l’avais connu bien plus ronflant. Afin de le réanimer vraiment, il fallait procéder à un électrochoc. L’idéal pour susciter une réaction brutale aurait été de lui lire un roman de fantasy. Mais je craignis qu’il ne me fasse un accident vasculaire cérébral. Je l’avais vu si souvent au bord de l’apoplexie en lisant une quatrième de couverture.

Je tentai un galop d’essai : « Que dirais-tu si je t’annonçai que le Prince de l’Ombre Noire va affronter les forces du dragon Machin grâce à une armée de lutins vampires volants fabriqués par une fée. Mais l’usine… vient de se mettre en grève. Il subit un terrible revers. — Un fait de société ! s’étonna-t-il, enfin de la fantasy politique » Je renonçai à poursuivre, pressentant qu’il venait de me fournir le sujet d’une nouvelle à écrire. Une fantasy communiste dont les développements bouillonnaient déjà dans ma tête.

Pourquoi pas du Peter F. Hamilton ? en général, c’est bien fait et pour un convalescent… me dis-je, pour vérifier si son attitude versatile vis-à-vis du NSOP (nouveau space opera) avait évolué. Par exemple la Trilogie du vide, dont je lui fis un bref résumé en insistant sur l’ampleur du propos : un univers artificiel créé il y a des milliards d’années par des êtres inconnus, voilé par un horizon événementiel insondable, 1 800 pages grand format.

« Ah ! non, je risque d’attraper une indigestion de vide qui serait fatale dans mon état. » Il n’avait pas tout à fait tort.

Pris d’une inspiration, je lui proposai les bonnes feuilles du roman de Catherine Dufour que je venais de recevoir, Outrage et rébellion. « De quoi s’agit-il ? — La musique peut-elle renverser une dictature ? Un torrent de mots dans une langue d’une verdeur incroyable, une suite syncopée bourrée d’imagination. » Mon blog se mit à nager de bonheur dans son petit compartiment. S’il ne ment pas, je suis sûr qu’il en parlera la prochaine fois, maintenant qu’il est réveillé.

Commentaires

1. Pierre — à 20:41, le vendredi 13 février 2009

Bonne idée de ranimer ce blog. Mon lecteur RSS se contentait de plus en plus difficilement des dépêches de journaux.

2. Celine — à 19:49, le samedi 9 janvier 2010

Bonjour,

Savez-vous comment joindre (par mail) Philippe Curval?
J'ai une question concernant l'un de ses romans à lui poser dans le cadre de ma thèse.
En vous remerciant,
Bien cordialement, celine

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