Philippe Curval : Carnet particulier

dimanche 25 mars 2007

Roman dans l'ombre

Si Martinique Domel ne me l'avait pas donné, je me demande comment j'aurais pu découvrir qu'Unica, d'Élise Fontenaille, était un roman de Science-Fiction. On s'interroge d'ailleurs à la suite de quelle étrange et ténébreuse filière ce roman est sorti chez Stock en janvier 2007.

Pourtant, il a été imprimé en novembre 2006, ce qui laisse le temps de la réflexion. Chez Stock, particulièrement, car je me souviens très bien qu'à la fin des années 70, le directeur littéraire m'avait proposé un contrat pour Y a quelqu'un ? à paraître hors collection. C'était au moment des vacances. « On signera à la rentrée. » m'avait-il promis avec sincérité. Catastrophe, durant ce mois d'été, le directeur de la maison d'édition, un certain Bartillat, s'était écrié en lisant mon texte par un hasard fatal : « Mais c'est de la Science-Fiction ; quelle horreur ! ». J'ajoute quelle horreur pour donner son véritable sens à sa réflexion. D'où pas de contrat et réinsertion dudit Y a quelqu'un ? dans la merveilleuse collection de Robert Louit, "Dimension SF".

Est-ce dire que les choses ont évolué depuis ces trente dernières années ? Je pense plutôt que l'actuel directeur de chez Stock a récupéré l'auteur chez Grasset où elle publiait auparavant et, dans son enthousiasme, ne s'est pas aperçu qu'il publiait de la SF. Car ce n'est pas une litote, une métaphore, un faux-semblant, Unica appartient à notre domaine de prédilection.

Sur un thème peu fréquenté, c'est un texte bien senti, intelligent, informé, qui flotte un peu vers la fin, mais qui a le rare avantage d'être dense et nourri d'invention. De surcroît, l'action se déroule à Seattle qui, je ne sais pourquoi, me fascine depuis toujours. Élise Fontenaille y a passé deux ans, et cela se sent dans l'odeur des pages : le climat, la mer sont présents. Au loin, on imagine l'île de Gabriola, célébrée par Malcolm Lowry.

Herb est un ancien hacker devenu flic qui traque les sites pédophiles. Arrestations d'urgence, efficacité. C'est un homme seul dont l'enfance est marquée par la perte mystérieuse de sa sœur enlevée dans des conditions inexpliquées, mystère qui s'accompagne de la présence d'une mère folle dont le souvenir ne cesse de le hanter. Sa seule consolation est un enregistreur de rêve dont il se repasse les films oniriques le soir après le turbin. Jusqu'au jour où un pédophile qu'il allait arrêter devient aveugle. Atteint dans son regard lubrique par une bande à Baader antipédophiles. Dont le leader est Unica, une petite fille à cheveux blancs qui semble ne vieillir jamais.

De "Coule mes larmes, dit le policier", à "Glissement du temps sur Mars", qui sont des titres de chapitre, on devine qu'Élise Fontenaille n'écrit pas dans l'innocence. Contrairement à des Ruffin ou des Werber qui pensent “faire de la SF” alors qu'ils en ignorent les premiers balbutiements. Ce qui donne à son roman ce feeling particulier d'une fiction spéculative entièrement assumée où les événements, l'action, les surprises s'enchaînent avec une rigueur logique d'une réelle modernité.

Tant de mauvais livres de SF paraissent ici et maintenant qu'il serait dommage que ce roman ignoré soit ignoré. Car Élise Fontenaille sait allier une belle sensibilité d'écriture avec une rigueur égale dans le traitement psychologique de son personnage principal — dont la bizarre ambiguïté sexuelle ne cesse d'intriguer —, sans jamais oublier l'essentiel de son sujet.

Alors, plutôt que de sombrer dans le nième NSOP dont les trois millions de signes font souvent bâiller, lisez donc cette œuvre émouvante qui ne déborde pas 160 pages.

Commentaires

1. Timère — à 20:14, le mercredi 28 mars 2007

Bonsoir monsieur Curval,

Pour commencer merci pour votre travail que je découvre depuis peu.

Vos billets en plus d'être extrêmement drôles sont très enrichissants.

Merci encore pour ces moments.

2. Martinique O. Domel — à 09:50, le samedi 7 avril 2007

En dehors des allusions criantes à Dick sous forme de titres de chapitre, as-tu remarqué qu'il y en avait d'autres qui se cachaient dans le texte ?

Un exemple, p. 61 : « Elle mordillait la gomme de son crayon en souriant, j'étais fasciné par ses dents : elles étaient toutes exactement semblables.

3. BaRoN RoUgE — à 20:41, le mercredi 10 octobre 2007

Cher monsieur Curval,

une toute petite rectification : l'histoire se déroule à Vancouver, au Canada, non pas à Seattle.

Sinon je partage votre point de vue sur ce succulent ouvrage.

Bien à vous,
Le Baron Rouge

Table des matières

Carnets