Philippe Curval : Carnet particulier

vendredi 25 avril 2014

Casse opera

Pour lire Léo Henry, il faut avoir du plomb dans la tête pour ne pas avoir du plomb dans l'aile. En effet, quand il ne se livre pas au jeu de massacre de ses héros empruntés à de multiples références culturelles, son bonheur consiste à vous en mettre plein la vue, enfin, “sa” vue.

Donc, vous êtes invité à vous asseoir solidement au bord de ses romans, de ses nouvelles — par exemple avec de gros oreillers dans le dos lorsque vous les lisez au lit — pour ne pas basculer dans le vide sidéral de votre hébétude. Ce qui n'est pas péjoratif dans mon esprit. Simplement, j'insinue que pour s'embarquer dans un texte de Léo Henry, il faut en plus d'un cerveau entraîné, avoir les reins solides.

À moins d'imiter un critique bouillonnant d'admiration — je ne le dénoncerai pas —, faisant semblant de comprendre le roman qu'il a lu, alors qu'il s'est assis dessus par erreur.

Passées ces prémisses, propositions d'où découlent des conséquences, entrons dans le vif du sujet, un roman inédit publié en "Folio SF", le Casse du continuum. Celui-ci se présente, selon la quatrième de couverture, comme un thriller de Science-Fiction convoquant tour à tour les souvenirs d'Ocean's Eleven, de Ratinox, d'Inception, de James Bond.

Comme vous pouvez le constater, l'éditeur ratisse large. Et quand vous lirez le Casse du continuum, vous découvrirez qu'il vous trompe sur toute la ligne. Car, si ce roman est un blockbuster, dans le sens où il veut faire sauter le quartier, on ne peut pas dire qu'il soit à gros budget ni à gros revenus — bien que dans ce dernier cas je l'espère pour l'auteur —, et que les effets spéciaux sont à ranger dans votre bibliothèque.

En vedette américaine, Vostok, la tueuse impitoyable, Brescia et Octave, des casseurs réputés, Marymay, la joueuse de poker, Tabitha l'empoisonneuse, avec pour comparses Kaboom et le Rétrominot (dont on peut penser que c'est un trou noir dans le continuum).

Côté décor, diverses planètes, mais surtout Hermopolis Magna, capitale de l'Empire, où l'on peut voir, à côté de l'innommable Fosse, dans le quartier des grandes banques : « La chute des indices boursiers galactiques. La beauté des produits boursiers hypercomplexes. L'abîme de leurs structures itératives. Au trois cent dixième étage, le vent dessiner une spirale. ».

Spirale qui va emporter nos sept mercenaires réunis sur Pinta#99 par la mystérieuse Sentinelle vers une aventure exceptionnelle. Car le Noun est infecté par un virus. Il faut pénétrer au sein de son repaire ubiquiste pour lutter contre la pernicieuse infiltration d'Ozgür, le prince du crime, qui risque de mettre en péril l'organisation même de l'univers.

Pour le sauver.

Qu'est-ce que le Noun ? Léo Henry multiplie les approches. Ce n'est pas l'Empire, mais il en est l'éminence grise. Sur lui reposent tous les pouvoirs de la galaxie. Ce n'est pas un dieu ancien, mais le fruit de l'ingéniosité humaine. Il ressemble à un embryon grisâtre à l'encéphale énorme, exprime un air de profonde détresse accentué par ses gros yeux noirs et sans iris. In fine, ce n'est peut-être qu'un crapaud géant rêveur. Et les rêves de ses rêves créent probablement la réalité. Ses inspirations sont les caprices de l'univers.

Où se trouve-t-il ? Au fond d'une caserne, au cœur d'un container sous-marin ? Les choses se compliquent pour les sept mercenaires qui vont trouver devant eux des adversaires à leur hauteur, tel cet être changeant de forme et d'allure qui se révèle un agent du virus qui infecte le Noun. Ou des combats complexes contre leurs doubles qui se multiplient pour les attaquer. Des bombes qui ne se déclenchent pas parce que le temps (désarticulé) déconne.

Heureusement, le Retrominot possède un cahier vierge où il lui suffit d'écrire ce qui lui passe par la tête pour que l'histoire change de direction.

Comme d'autres l'ont suggéré à propos du Casse du continuum, son ton ne témoigne pas d'un humour ravageur, ni d'un humour noir. Léo Henry utilise un humour de détournement où les figures rituelles du space opera sont martyrisées à des fins particulières répondant aux caprices de l'auteur.

Du style TGV, il passe au style à vapeur, locomotive avec des sautes d'humeur, des arrêts intempestifs, des reprises fulgurantes. Léo Henry s'amuse de tout et surtout de ce qu'il invente. Sans problème d'ego, on peut le deviner derrière ces lignes, sautant de joie à l'idée d'entraîner le lecteur vers des épisodes qui lui surgissent soudain dans l'esprit, quitte à l'abandonner dans une joyeuse impasse au chapitre suivant.

Le Casse du continuum est un roman virtuel où tout est possible, il suffit de s'accrocher aux basques de l'auteur, se régaler de son style pugnace, pour se laisser emporter par sa fougue, surtout quand l'histoire rebondit au moment où le Retrominot déchire les pages qu'il n'a pas encore écrites.

Il court, il court, le furet, le furet du Bois joli, il est passé par ici, il repassera par là. Le Casse du continuum est un roman comptine pour les vieux enfants.

P.S. : Ah !, j'allais oublier, dans le numéro 74 de Bifrost, deux nouvelles de Léo Henry, dont l'une puise à l'histoire de la Balance, première librairie française de Science-Fiction pour qui ne le savait pas. J'y joue un rôle fantôme qui me convient. Mais le meilleur, c'est l'interview dudit Léo, vraiment excellent.

samedi 1 février 2014

Cauchemar à étages

Plus de dix ans après le Crépuscule des chimères, voici le deuxième volume d'un diptyque longuement mûri, Cosmos factory, qui paraît et reparaît à la Volte. Ceux qui ont aimé le premier roman ne seront pas déçus, les seconds méritent encore une chance de s'initier au monde de Jacques Barbéri.

Si vous voulez bien m'accompagner pour la visite.

À la suite de la mort de son mari, Helena se trouve soudain dotée du pouvoir d'explorer le psychisme des autres, en particulier de deviner si l'un d'entre eux ne serait pas possédé par un démon. L'une de ces étranges créatures gluantes et proliférantes qui se glisse entre les genoux de Claire, sa fille, pour la pénétrer, au moment où elle tente de se suicider dans son bain. Ce qui cause sa fin subite, semble-t-il.

Quelque quinze ans plus tard, Helena, en compagnie d'un certain Heimdal combattent une créature immonde surgie du fleuve, qui croque les têtes de tout ce qu'il trouve devant lui. Helena va servir d'appât, tandis qu'Heimdal désintégrera le démon. L'arme s'enraye au moment où celui-ci fonce vers elle. Helena, qui développe toute sa puissance mentale pour le stopper, subit le choc et s'enfonce dans le coma.

Claire, qui a survécu, va s'installer dans un hôtel près de l'embouchure de la Miskatonic. Elle souhaite attendre l'éveil de sa mère qui repose dans une clinique, toujours dans un état précaire, pour l'interroger sur les circonstances exactes qui ont amené son obscure grossesse, craignant qu'elle ne veuille tuer son fils Jack, maintenant adolescent.

Cet hôtel qui ressemble à un crabe de cristal offre une vaste perspective sur la lagune, les îles, la marina où se situent les ateliers des bioartistes qui créent des œuvres étranges, la pointe nord-est de la ville de Kingsport, Innsmouth.

Nous pénétrons dans le domaine de Lovecraft où ne rodent pas que des Cthulhu. Dans le parc labyrinthique qui mène à la clinique, Jack y rencontre Aha, un monstricule qui construit des volvox, mondes minuscules et sans portes. Quand il rentre dans sa chambre, ses voisins se transforment en choses répugnantes. Parfois, il se couvre de plumes. Çà et là surgissent à l'improviste des êtres pourvus de tentacules et de crocs.

Afin de se remettre de ses émotions, Jack va dîner seul. Le maître d'hôtel semble bien connaître sa famille. Un monstre apparaît qui dit à Jack de ne pas croire à tout ce qu'on lui raconte à propos de ses origines. Le maître d'hôtel l'abat.

À ce stade, on perçoit tout ce qui fait le charme étrange et pénétrant de ce dernier roman de Jacques Barbéri. Un style charnu et grouillant d'images, où l'on devine le point de vue distancié du dandy, de l'aristocrate méditerranéen. Je m'explique, chez Barbéri, l'écart qui sépare le Ça et le Moi est si vaste qu'il se regarde constamment en train d'écrire, ce qui provoque en lui à la fois le désir de s'enfoncer encore plus profondément dans la noirceur de son scénario démoniaque ; en même temps qu'il conserve vis-à-vis de son univers un humour ravageur qui trahit le signe d'un recul stratégique à l'égard de ses personnages, servomoteurs pour l'expression de ses fantasmes.

Enfant de l'incertitude quantique (serait-il né sous Higgs ?), Jack va traverser ce “spéculat” aux multiples rebondissements pour découvrir le secret de sa fécondation. Quand Jack rêve de son père, n'est-ce pas son père qui, dans son rêve, a rêvé de Jack ? Reste à savoir lequel a rêvé le premier.

Poursuivant sa quête, Jack part à Innsmouth dans une voiture de course qu'il conduit à mort. Les filles qu'il emmène en virée sont affolées et ravies. La ville a conservé son aspect antique. Ils se rendent dans un bar. Drogues, alcools. Là encore, de grandes lèvres d'hommes aux organes charnus s'infiltrent entre les cuisses des filles émoustillées. Premier indice, une certaine Wendy fait à Jack une langue profonde pour savoir s'il est ou non le rejeton d'un démon. D'après ses conclusions, il devrait passer le test Voight-Kampf pour connaître enfin s'il est un extraterrestre ou un humain.

Après une biture carabinée, il se réveille auprès de Vera, nus tous deux. Jack en deviendra follement amoureux.

C'est une des gardiennes du delta chargée de le suivre. Elle lui révèle que leur cosmos est prêt à s'écrouler. Car, il y a bien longtemps, un humain a floculé la matière et engendré un univers anamorphique au sein de la Structure. D'autres ont suivi son exemple au fil des millénaires, inventant des sphères imbriquées entre elles par des zones de Singularité, les Portes. Après des guerres infernales entre ses créateurs, l'anamorphovers est aujourd'hui menacé par une cruelle entité assoiffée de destruction, Yog Sothoth, une pieuvre cyclopéenne que les anciens dieux ont enfermée dans un hypermonde étroitement scellé. Or, Jack serait peut-être un kassakaappimies, seul être capable de franchir les Portes. Et son père n'est autre que… Mais je m'arrête ici pour ne pas gâcher votre plaisir malsain. Car connaître la suite de cet inextricable imbroglio en est un.

Sachez toutefois qu'en atteignant le chapitre 18 de multiples experts bien informés vous fourniront d'intéressants renseignements au sujet des Mouches et des Araignées et de l'organisation complexe de ce monde particulier.

En lisant Cosmos factory, vous pénétrez dans un cauchemar à étages. Avec ses ruptures brutales, ses déformations, ses bouffées de réalité, ses obsessions maniaques, ses délires pervers, ses crises d'hilarité, ses sursauts d'angoisse et ses plages de délices, il donne à voir en zoom, en panoramique, en contreplongée comme en vue cavalière, un monde onirique en pleine expansion, surgi du big bang cérébral de son auteur.

Une fois la dernière page du roman refermée, vous ne pourrez l'oublier car, comme l'écrit Jacques Barbéri : « la mémoire est le cancer du temps ».

jeudi 24 octobre 2013

Un soupir

D'emblée, on peut affirmer qu'Antoine Buéno n'est pas un écrivain innocent… Chroniqueur télé et radio, il enseigne la littérature (utopique) à Sciences-Po. Chargé de mission au Sénat, il fut proche de François Bayrou dont il écrivit les textes politiques durant la campagne présidentielle de 2007.

Il se proclame écrivain prospectiviste, ce qui lui a permis de recevoir des critiques louangeuses pour son roman, le Soupir de l'immortel, édité par Héloïse d'Ormesson, dans le Point, et par Irène Frain dans Match qui écrit : « Il pourrait faire passer Houellebecq pour un auteur Harlequin. ». Voilà que son roman reparaît chez Pocket, marqué au fer “Science-Fiction” et sous-titré : quand le Meilleur des mondes rencontre Alice au pays des merveilles.

C'est l'occasion d'en parler.

Même si je n'ai pas trouvé trace d'Alice au pays des merveilles dans cet ouvrage de près de sept cents pages, disons tout de suite qu'Antoine Buéno rend hommage au Meilleur des mondes d'Aldous Huxley en empruntant son cadre général. Nous sommes en 570 après Ford (2478 après Christ). On soupçonne vaguement à la suite de quels événements la civilisation a changé de calendrier. Les êtres humains vivent au sein d'un État mondial dirigé par un Directoire planétaire.

Dans cette société, la reproduction sexuée telle qu'on la conçoit a presque totalement disparu ; les êtres humains sont en général créés en couveuse. : « L'homme était vivipare. Il est devenu vitripare ». Les emprunts d'Antoine Buéno ne se limitent pas à Huxley, sa culture SF est si vaste qu'elle embrasse aussi bien Dick que Bilal, ce dont il ne se cache pas. Ces préliminaires assumés, entrons dans son monde, à la suite d'un de ses personnages, Aldous Comte.

Parmi les changements importants apportés au monde d'Huxley, les humains immortels sont bisexués — chacun s'appelle Madame-Monsieur ou Monsieur-Madame (on aurait pu dire mam'sieur et msieur'dame). Ils baisent en communion spirituelle en relation avec les matrices des églises. Des intelligences artificielles remplissent toutes les fonctions qu'on désire. Trop impertinentes ou trop “respectueuses” (au sens sartrien) selon que ces I.A. sont sapiens sapiens ou homéoputes. La communication télépathique volontaire avec implant central est possible. Les publicités du type Blade runner couvrent à peu près toutes les surfaces envisageables. La colonisation, terraformation de Mars est entreprise depuis des années. La construction d'une station orbitale géante va permettre également d'évacuer le trop-plein d'humains.

Car, plusieurs problèmes contradictoires se posent. D'une part, on fabrique si peu d'enfants que ceux qui en désirent désespèrent. Par ailleurs, l'immortalité, cause de surpopulation, provoque des épidémies de suicide.

Karl Carnap, leader centriste, qui vise la PDGation fédérale, le pouvoir administratif suprême au cours de la campagne sénatoriale qui s'annonce, se présente à Saint-Nicolas du Chardonnet. Avec le projet d'augmenter la production d'enfants et de favoriser l'expansion spatiale. Mais ses adversaires, Antoine Proudhon, et surtout Albert Schrödinger, le démocrate, s'y opposent pour de multiples raisons, en particulier à cause de la fièvre botulinique qui décime une Humanité préfabriquée, privée de ses défenses immunitaires. « Il faut remettre l'Homme et sa singularité, en premier lieu, génétique, au centre de la société. »

Affrontement qui aurait pu donner lieu à un thriller politique original. Mais Antoine Buéno, qui vise à l'universel, préfère décrire en détail cette société, à travers une suite de chapitres qui fourmillent d'idées spéculatives, traversant des luna-parks virtuels, des coïts surmodernes, des hypothèses gastronomiques, évoque la numérisation de l'Humanité, la liste n'est pas close.

Ce qui rend, grâce à un style énergique et jubilatoire qui ne recule devant aucun effet “épatant”, le Soupir de l'immortel à la fois aussi fascinant que lassant. Car le lecteur éberlué, souvent ravi, souffre néanmoins d'une réelle absence de structure narrative.

Naturellement, je n'ai pu m'empêcher de me précipiter à la projection de Gravity. Certes, le scénario tient sur une feuille de papier à cigarette, mais la beauté des images d'une qualité 3D exceptionnelle (et pourtant je n'aime pas la 3D), la somptuosité des mouvements de caméra, l'intense réalisme des situations font oublier que le suspense est à peine crédible.

Je veux bien croire qu'une astronaute aussi bien entraînée que Sandra Bullock puisse lire le russe et le chinois, difficilement qu'elle fasse démarrer un Soyouz en feuilletant le mode d'emploi. Qu'importe ! Pour les amateurs d'espace (dont je suis), c'est une occasion unique de survoler la Terre à 600 kilomètres d'altitude, de ressentir les effets de l'absence de gravitation, de rêver à la solitude infinie de l'Homme errant au sein du vide.

mardi 24 septembre 2013

Day of violence

Avez-vous déjà lu un Thomas Day ? Moi non plus. Enfin, je plaisante, car j'ai essayé à plusieurs reprises sans parvenir à me faire une opinion. Et comme je me refuse de démolir des livres qui ne m'inspirent pas pour le simple plaisir de me mettre en valeur à l'aide de quelques coups bas bien sentis, j'ai préféré m'abstenir d'en parler.

Ce qui est indiscutablement une erreur vu l'extraordinaire prolixité de l'auteur. En près de vingt ans, seize romans et cent cinq nouvelles, quelquefois publiés par lui en tant qu'éditeur, repris pour la plupart dans la forteresse privée de "Folio SF", cela mérite l'attention.

Or, voici que le Bélial’ m'envoie — ce qui n'est pas souvent le cas — son dernier recueil, Sept secondes pour devenir un aigle. Je m'y plonge illico (en souvenir de la famille du même nom qui a ravi ma jeunesse).

Jeunesse aussi pour la première nouvelle, "Mariposa", reprise d'un texte de 1998, qui a bénéficié d'une réécriture. C'est un récit à plusieurs voix qui tourne autour d'un arbre à papillon dont on ne trouve de spécimen que sur une île du Pacifique où serait enterré Magellan. Par une suite de témoignages d'un officier nippon et d'un G.I. employé par Howard Hugues, l'énigme se dévoile peu à peu. Plus que l'histoire elle-même dont on pressent l'issue mortelle, le texte s'enrichit d'un travail sur les ruptures de ton où Thomas Day s'avère plein d'aisance.

"Sept secondes pour devenir un aigle" est habité par la rage. Cette rage intérieure qui brûle son auteur. Car Thomas Day, “anarchiste amoral” comme se déclare l'un de ses personnages, s'est engagé en lutte frontale contre le monde tel qu'il se présente aujourd'hui. Persécution des minorités (indienne, ici), capitalisme effréné, surpopulation, massacre écologique, tout lui est prétexte à produire des scénarios souvent violents qui ne tourneront pas fatalement à l'avantage de ses héros, prêts à aller jusqu'au bout de leur fureur, quitte à s'y briser les ailes.

Pour ma part, "Éthologie du tigre", me semble la meilleure nouvelle du recueil, la plus aboutie, en exploitant d'une manière à la fois subtile et dérangeante le mystère qui entoure la découverte de trois crânes de bébés tigre. Le récit donne à voir à travers une suite d'images — que l'on sent authentiquement vécues par l'auteur — un Cambodge en proie au tourisme envahissant qui ne laissera bientôt plus un poil de sec sur le crâne de la planète. Dans un parc naturel menacé où se profile le fantôme d'une tigresse à trois pattes, révélatrice d'un combat perdu d'avance des fauves contre la civilisation.

Avec "Shikata ga nai", nous pénétrons au cœur de la zone contaminée de Fukushima où des stalkers du futur vont piller des objets dans les habitations abandonnées pour les revendre. Dommage que l'idée, excellente, ne soit pas plus longuement exploitée.

"Tjukurpa" est une histoire de retour à la pureté primitive des aborigènes d'Australie. Grâce au pouvoir de RêVe, ils vont pouvoir reconstituer le monde des origines d'une manière virtuelle. Après avoir ouvert les yeux des “peaux de fromage”, ces blancs qui l'ont dévasté, d'un coup de sarbacane japonaise en aluminium. Allégorique, mais précis et documenté, ce texte sous tension laisse songeur.

Quant à "Lumière noire", c'est une reprise de la novella parue dans Retour sur l'horizon, l'anthologie de Serge Lehman. À la fois récit post cataclysmique et contre-utopie informatique, Thomas Day sait y mêler les effets, multiplier les idées sans verser dans les stéréotypes, en exploitant jusqu'à son terme les contrecoups de la Singularité. Tout en laissant une chance de survie à l'humain (n'est pas andrevonien qui veut). Une vraie réussite dans un genre si difficile, tant l'ont abondamment traité une pléiade d'auteurs depuis que la Science-Fiction existe.

On le voit, contrairement à Antoine Volodine qui prône le post-exotisme, fondé sur la subversion de l'idée même d'Auteur, Thomas Day s'avère le tenant du pur-exotisme où l'écrivain s'affirme tel un vengeur masqué à l'assaut des tares de l'Humanité. Il ne s'agit pas de déterminer à son propos si son œuvre appartient ou non à la Science-Fiction, ses thèmes et son écriture s'en révèlent imprégnés.

Un seul regret, l'insert pour le plaisir du style pètechiebaise, destiné sans doute à tonifier le lecteur adolescent. Il aurait dû tirer la chaîne sur cette tendance. Elle ne vaut que si elle emporte le texte tout entier. Mais je me doute qu'autrefois Thomas Day a dû y céder. Aujourd'hui, en explorant sa voie, en se créant un ton personnel d'une belle maturité, voilà un nouveau talent sur lequel nous devons compter.

P.S. : j'aurais voulu parler du dernier William Gibson, Histoire zéro, ultime volume d'une trilogie où l'on retrouve les personnages du décevant Code source, qui constituait l'avant-dernier. Après avoir lu tout entier ce roman d'un vide abyssal, je n'ai qu'une chose à en dire : le titre est bien trouvé (facile, n'est-ce pas, mais je n'ai pu y résister).

Quant à Berazachussetts, de Leandro Ávalos Blacha, qui se présente comme un portrait au vitriol de l'Argentine contemporaine, on se demande vraiment pourquoi la collection "Folio SF" l'a publié. C'est un roman trash-gore, soi-disant chargé d'un humour dévastateur, qui se révèle sans aucune originalité. Et même puissamment lourdingue. Peau de zombie !

mercredi 7 août 2013

la Longue pizza

Je viens d'apprendre une nouvelle passionnante au sujet des imprimantes à trois dimensions. Il s'agit pour les chercheurs de la NASA de mettre au point, en vue d'un futur voyage vers Mars, une imprimante à pizza qui permettrait aux spatio-astro-cosmonautes de se nourrir d'une manière diversifiée au cours de leur très long voyage.

J'imagine la difficulté de synthétiser déjà les trois composants essentiels, la pâte, le coulis de tomate, la mozzarella dans les trois cartouches au format PTM de l'imprimante, sans compter, afin de varier les menus, les apps supplémentaires, sicilienne, napolitaine, romaine, reine, etc.

Dans un certain sens, et loin d'établir une comparaison malveillante, la Longue Terre, roman de Terry Pratchett et Stephen Baxter qui vient de paraître aux éditions l'Atalante, évoque un projet similaire. Comment réunir en effet deux écrivains aussi opposés dans leur style et dans leurs idées pour produire un artefact littéraire assimilable par un lecteur lambda (qui doit accueillir par une température de 2,2 kelvins une superfluidité mentale et une conductivité intellectuelle très élevée) ?

Détective critique et féru de mystère, je me suis lancé sans tarder dans la lecture de cet ovni éditorial.

L'idée de départ est plaisante. Willis Linsay a créé un appareil improbable dont la technologie est facile à assimiler par le commun des mortels. Il suffit de placer une pomme de terre en son centre pour “passer” dans une suite interminable de terres parallèles Est-Ouest. Toutes vierges d'Humanité, aux climats fort disparates, peuplées de faunes et de flores d'une infinie variété. Pas de problème pour y voyager, à part un coup au plexus qui provoque de fortes nausées.

Sauf pour le très jeune Josué Valienté, passeur naturel qui, en sauvant de jeunes imprudents égarés dans la longue terre, va acquérir une vraie notoriété. Je ne dirais pas internationale, car le roman est d'un américanocentriste parfois déplaisant. Ce qui n'a rien d'étonnant de la part de deux écrivains anglais.

Des années plus tard, un distributeur de boisson nommée Lobsang qui se prétend un ancien mécanicien tibétain, sans doute par allusion à Lobsang Rampa auteur de volumes insipides à propos du corps astral qui connurent un immense succès, va proposer à José d'explorer la longue terre pour vérifier si elle se termine quelque part.

Lobsang est-il une IA ou un humain ? Nous n'en saurons rien.

Mais il possède tant d'apparences diverses et de sauvegardes que Pratchett et Baxter peuvent sans problème lui consacrer le nombre de volumes qu'il leur plaira.

Je n'entrerai pas dans le détail de ce roman paresseux semé de quelques perles, de soubresauts d'humour, d'aperçus originaux sur l'installation des pionniers, sur la façon dont leur départ vers ces terres nouvelles va déstabiliser l'équilibre des sociétés. Son principal intérêt réside dans la confrontation entre ses deux auteurs qui, visiblement, s'entendent à merveille. Le premier s'ingéniant à faire passer l'idée que les elfes et les trolls proviennent sans doute de la longue terre et nous envahissent peu à peu.

Le second disserte sur les principes de l'évolution à travers les terres parallèles. L'un et l'autre s'unissent autour d'une idée forte : si elle n'a pas l'occasion d'entreprendre la conquête de nouveaux territoires pour assurer son avenir, l'Humanité ira à vau-l'eau.

En somme, de vrais auteurs de SF qui, même s'ils ne disposent que d'une imprimante à 2D, concourent à nous embarquer en se divertissant vers d'autres dimensions.

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