Philippe Curval : Carnet particulier

mardi 13 mai 2014

Par ici la sotie

En lisant Car les temps changent, on éprouve tout de suite l'impression que Dominique Douay s'est enclavé dans un cloud imaginaire à la fin des années quatre-vingt (ce qui tendrait à prouver qu'il serait un auteur d'anticipation), et qu'il puise dans cette mémoire ancienne des pans entiers d'un roman en gestation.

Nous voici à Paris, en 1963, la nuit de la Saint-Sylvestre. À la “téloche”, le général de Gaulle apparaît pour annoncer le Changement. Car, à cette date, toute la population change de rôle, de métier, de situation sociale, de famille. Personne n'a besoin de s'adapter puisque les souvenirs de chacun correspondent à son nouvel état. Il sait seulement qu'il a changé, qu'il va changer l'année d'après.

Sauf pour Léo le Lion qui n'a pas oublié sa vie antérieure. Bizarre et dérangeant de se trouver soudain exclu de la société. D'ailleurs, Léo ne sait plus exactement s'il est un homme ou une femme ; il devient parfois Léa. Après diverses aventures sexuelles, il finit par égorger son amant.

Absurde, pense-t-il, en éprouvant l'étrange impression d'être un rêveur qui voit sa projection onirique s'engluer dans la réalité. Pourquoi des chansons des Beatles lui reviennent-elles en mémoire alors que l'Angleterre ne paraît pas exister ? Pourquoi Paris s'est-il transformé en une ville à étages que l'on traverse en montant et descendant des escaliers ? Pourquoi son pourtour est-il muré ?

Vit-il au sein d'une illusion destinée à lui faire perdre la raison, car, en voulant percer ses secrets, les rouages de son organisation deviennent de plus en plus complexes ? A-t-il toujours un visage puisqu'il n'existe plus de miroirs et que l'eau même ne lui renvoie plus son reflet ?

À mesure que ces interrogations s'accumulent et que son destin lui échappe, Léo se transforme bientôt en clochard — puisque les SDF n'apparaissent pas encore. Avec, pour unique obsession, retrouver Labelle, son amour disparu dans les tourments d'une histoire incongrue.

André Gide avait sous-titré les Caves du Vatican “sotie”. Ce qu'il expliquait à Jacques Copeau de cette manière : « Pourquoi j'intitule ce livre Sotie ? […] Il m'apparaît que je n'écrivis jusqu'aujourd'hui que des livres ironiques (ou critiques, si vous le préférez), dont sans doute voici le dernier. ».

Sans le désirer ou sans se le dissimuler, il semble que Dominique Douay, après des années d'interruption, ait voulu s'inscrire dans cette veine en publiant Car les temps changent.

C'est pourquoi le lecteur ne découvrira aucune réponse à toutes les questions que se pose Léo.

Souvent prenant, parfois facile, ce roman est une lente dérive à travers des sensations, des impressions que projette l'auteur sur l'écran noir de ses regrets. Nostalgie inversée d'une société d'avant 1968, il en déforme les images, porte un regard caustique sur un passé qu'il n'aurait pas, ou aurait aimé, utilise même jusqu'à saturation le vocabulaire de l'époque.

Dickien, proclame la quatrième de couverture de ce livre publié par les Moutons électriques. J'en doute. Si Dominique Douay écrivit jadis d'excellents romans sous cette influence, Car les temps changent souffre trop de lacunes et d'incertitudes pour que la métalogique dickienne s'y applique.

vendredi 9 mai 2014

Haro sur la banque

Je ne connaissais pas la maison d'édition Les Liens qui libèrent, soit LLL, créée en association avec Actes Sud, qui se propose d'interroger la question de la crise des liens dans nos sociétés occidentales.

Aussi, toujours en quête de nouveautés qui échappent au réseau conventionnel de la Science-Fiction, me suis-je précipité sur la Liquidation, un roman de Laurent Cordonnier, auteur par ailleurs de l'Économie des Toambapiks, fable sur l'intrusion fatale du FMI dans un pays à la civilisation agraire.

Cette fois, Laurent Cordonnier, qui est économiste, s'attaque aux banques qui dirigent en maître la société. Nous voici introduits dans un monde futur en proie à la dépopulation, à la démondialisation en raison d'une crise profonde de l'énergie. Les banlieues sont dépeuplées, les océans rongent les côtes, la chaleur qui règne sur la planète oblige à pulser de l'oxygène dans l'atmosphère pour régulariser les saisons.

Triomphe de la flexibilité, les contrats à durée indéterminée sont si indéterminés qu'ils ne se conservent que quelques heures, au mieux quelques jours.

Chacun est surveillé en permanence par des caméras situées dans les zones les plus intimes, sauf s'il achète au prix fort un badge C, qui lui confère l'invisibilité.

Or, voici que Philippe Smithski, rédacteur au Monde entier, le dernier mensuel politique existant encore sur l'internet, apprend que le journal s'arrête, faute de lecteurs et de ressources financières.

À ce stade, le cauchemar ne fait que commencer. Car, comme le lui assène un certain Rigobert Doom, chargé de clientèle de la banque Metropolis Credits & Deposits, son compte est déficitaire.

Doom se livre alors à un délirant exercice d'équilibriste pour lui expliquer, dans un jargon digne du père Ubu, comment en vendant son appartement, en empruntant à sa famille, en jouant à la hausse, à la baisse, en travaillant, en escomptant, il parviendra à se sortir de son impasse pécuniaire. Sinon, elle le mènera tout droit au Camp de redressement financier.

Commence alors pour Smithski un douloureux parcours du combattant dans un monde où tout est payant, même quand on fait l'amour avec sa maîtresse. Cela s'appelle le quotient sexuel.

S'il est vrai que Laurent Cordonnier multiplie les idées originales, qu'il décrit avec sadisme les affres du coureur de “fonds”, que son humour à froid fait souvent mouche, on peut regretter qu'il ne maîtrise pas son récit avec l'exigence d'un authentique écrivain, sachant manier l'ellipse, entretenir la scansion, clarifier les enjeux, créer de vrais personnages.

La liquidation est un roman vrac dont le style sans style donne à voir (avec un sens astucieux de l'anticipation) les rouages d'une société en désarroi, menée par l'oligarchie du fric. Et, si j'émets des réticences en ce qui concerne sa qualité littéraire, il s'agit néanmoins d'un texte intéressant à décortiquer plutôt qu'à dévorer.

D'autant plus que son dénouement (optimiste) m'a réjoui : car le héros s'en sort grâce à la disparition du football.

vendredi 25 avril 2014

Casse opera

Pour lire Léo Henry, il faut avoir du plomb dans la tête pour ne pas avoir du plomb dans l'aile. En effet, quand il ne se livre pas au jeu de massacre de ses héros empruntés à de multiples références culturelles, son bonheur consiste à vous en mettre plein la vue, enfin, “sa” vue.

Donc, vous êtes invité à vous asseoir solidement au bord de ses romans, de ses nouvelles — par exemple avec de gros oreillers dans le dos lorsque vous les lisez au lit — pour ne pas basculer dans le vide sidéral de votre hébétude. Ce qui n'est pas péjoratif dans mon esprit. Simplement, j'insinue que pour s'embarquer dans un texte de Léo Henry, il faut en plus d'un cerveau entraîné, avoir les reins solides.

À moins d'imiter un critique bouillonnant d'admiration — je ne le dénoncerai pas —, faisant semblant de comprendre le roman qu'il a lu, alors qu'il s'est assis dessus par erreur.

Passées ces prémisses, propositions d'où découlent des conséquences, entrons dans le vif du sujet, un roman inédit publié en "Folio SF", le Casse du continuum. Celui-ci se présente, selon la quatrième de couverture, comme un thriller de Science-Fiction convoquant tour à tour les souvenirs d'Ocean's Eleven, de Ratinox, d'Inception, de James Bond.

Comme vous pouvez le constater, l'éditeur ratisse large. Et quand vous lirez le Casse du continuum, vous découvrirez qu'il vous trompe sur toute la ligne. Car, si ce roman est un blockbuster, dans le sens où il veut faire sauter le quartier, on ne peut pas dire qu'il soit à gros budget ni à gros revenus — bien que dans ce dernier cas je l'espère pour l'auteur —, et que les effets spéciaux sont à ranger dans votre bibliothèque.

En vedette américaine, Vostok, la tueuse impitoyable, Brescia et Octave, des casseurs réputés, Marymay, la joueuse de poker, Tabitha l'empoisonneuse, avec pour comparses Kaboom et le Rétrominot (dont on peut penser que c'est un trou noir dans le continuum).

Côté décor, diverses planètes, mais surtout Hermopolis Magna, capitale de l'Empire, où l'on peut voir, à côté de l'innommable Fosse, dans le quartier des grandes banques : « La chute des indices boursiers galactiques. La beauté des produits boursiers hypercomplexes. L'abîme de leurs structures itératives. Au trois cent dixième étage, le vent dessiner une spirale. ».

Spirale qui va emporter nos sept mercenaires réunis sur Pinta#99 par la mystérieuse Sentinelle vers une aventure exceptionnelle. Car le Noun est infecté par un virus. Il faut pénétrer au sein de son repaire ubiquiste pour lutter contre la pernicieuse infiltration d'Ozgür, le prince du crime, qui risque de mettre en péril l'organisation même de l'univers.

Pour le sauver.

Qu'est-ce que le Noun ? Léo Henry multiplie les approches. Ce n'est pas l'Empire, mais il en est l'éminence grise. Sur lui reposent tous les pouvoirs de la galaxie. Ce n'est pas un dieu ancien, mais le fruit de l'ingéniosité humaine. Il ressemble à un embryon grisâtre à l'encéphale énorme, exprime un air de profonde détresse accentué par ses gros yeux noirs et sans iris. In fine, ce n'est peut-être qu'un crapaud géant rêveur. Et les rêves de ses rêves créent probablement la réalité. Ses inspirations sont les caprices de l'univers.

Où se trouve-t-il ? Au fond d'une caserne, au cœur d'un container sous-marin ? Les choses se compliquent pour les sept mercenaires qui vont trouver devant eux des adversaires à leur hauteur, tel cet être changeant de forme et d'allure qui se révèle un agent du virus qui infecte le Noun. Ou des combats complexes contre leurs doubles qui se multiplient pour les attaquer. Des bombes qui ne se déclenchent pas parce que le temps (désarticulé) déconne.

Heureusement, le Retrominot possède un cahier vierge où il lui suffit d'écrire ce qui lui passe par la tête pour que l'histoire change de direction.

Comme d'autres l'ont suggéré à propos du Casse du continuum, son ton ne témoigne pas d'un humour ravageur, ni d'un humour noir. Léo Henry utilise un humour de détournement où les figures rituelles du space opera sont martyrisées à des fins particulières répondant aux caprices de l'auteur.

Du style TGV, il passe au style à vapeur, locomotive avec des sautes d'humeur, des arrêts intempestifs, des reprises fulgurantes. Léo Henry s'amuse de tout et surtout de ce qu'il invente. Sans problème d'ego, on peut le deviner derrière ces lignes, sautant de joie à l'idée d'entraîner le lecteur vers des épisodes qui lui surgissent soudain dans l'esprit, quitte à l'abandonner dans une joyeuse impasse au chapitre suivant.

Le Casse du continuum est un roman virtuel où tout est possible, il suffit de s'accrocher aux basques de l'auteur, se régaler de son style pugnace, pour se laisser emporter par sa fougue, surtout quand l'histoire rebondit au moment où le Retrominot déchire les pages qu'il n'a pas encore écrites.

Il court, il court, le furet, le furet du Bois joli, il est passé par ici, il repassera par là. Le Casse du continuum est un roman comptine pour les vieux enfants.

P.S. : Ah !, j'allais oublier, dans le numéro 74 de Bifrost, deux nouvelles de Léo Henry, dont l'une puise à l'histoire de la Balance, première librairie française de Science-Fiction pour qui ne le savait pas. J'y joue un rôle fantôme qui me convient. Mais le meilleur, c'est l'interview dudit Léo, vraiment excellent.

samedi 1 février 2014

Cauchemar à étages

Plus de dix ans après le Crépuscule des chimères, voici le deuxième volume d'un diptyque longuement mûri, Cosmos factory, qui paraît et reparaît à la Volte. Ceux qui ont aimé le premier roman ne seront pas déçus, les seconds méritent encore une chance de s'initier au monde de Jacques Barbéri.

Si vous voulez bien m'accompagner pour la visite.

À la suite de la mort de son mari, Helena se trouve soudain dotée du pouvoir d'explorer le psychisme des autres, en particulier de deviner si l'un d'entre eux ne serait pas possédé par un démon. L'une de ces étranges créatures gluantes et proliférantes qui se glisse entre les genoux de Claire, sa fille, pour la pénétrer, au moment où elle tente de se suicider dans son bain. Ce qui cause sa fin subite, semble-t-il.

Quelque quinze ans plus tard, Helena, en compagnie d'un certain Heimdal combattent une créature immonde surgie du fleuve, qui croque les têtes de tout ce qu'il trouve devant lui. Helena va servir d'appât, tandis qu'Heimdal désintégrera le démon. L'arme s'enraye au moment où celui-ci fonce vers elle. Helena, qui développe toute sa puissance mentale pour le stopper, subit le choc et s'enfonce dans le coma.

Claire, qui a survécu, va s'installer dans un hôtel près de l'embouchure de la Miskatonic. Elle souhaite attendre l'éveil de sa mère qui repose dans une clinique, toujours dans un état précaire, pour l'interroger sur les circonstances exactes qui ont amené son obscure grossesse, craignant qu'elle ne veuille tuer son fils Jack, maintenant adolescent.

Cet hôtel qui ressemble à un crabe de cristal offre une vaste perspective sur la lagune, les îles, la marina où se situent les ateliers des bioartistes qui créent des œuvres étranges, la pointe nord-est de la ville de Kingsport, Innsmouth.

Nous pénétrons dans le domaine de Lovecraft où ne rodent pas que des Cthulhu. Dans le parc labyrinthique qui mène à la clinique, Jack y rencontre Aha, un monstricule qui construit des volvox, mondes minuscules et sans portes. Quand il rentre dans sa chambre, ses voisins se transforment en choses répugnantes. Parfois, il se couvre de plumes. Çà et là surgissent à l'improviste des êtres pourvus de tentacules et de crocs.

Afin de se remettre de ses émotions, Jack va dîner seul. Le maître d'hôtel semble bien connaître sa famille. Un monstre apparaît qui dit à Jack de ne pas croire à tout ce qu'on lui raconte à propos de ses origines. Le maître d'hôtel l'abat.

À ce stade, on perçoit tout ce qui fait le charme étrange et pénétrant de ce dernier roman de Jacques Barbéri. Un style charnu et grouillant d'images, où l'on devine le point de vue distancié du dandy, de l'aristocrate méditerranéen. Je m'explique, chez Barbéri, l'écart qui sépare le Ça et le Moi est si vaste qu'il se regarde constamment en train d'écrire, ce qui provoque en lui à la fois le désir de s'enfoncer encore plus profondément dans la noirceur de son scénario démoniaque ; en même temps qu'il conserve vis-à-vis de son univers un humour ravageur qui trahit le signe d'un recul stratégique à l'égard de ses personnages, servomoteurs pour l'expression de ses fantasmes.

Enfant de l'incertitude quantique (serait-il né sous Higgs ?), Jack va traverser ce “spéculat” aux multiples rebondissements pour découvrir le secret de sa fécondation. Quand Jack rêve de son père, n'est-ce pas son père qui, dans son rêve, a rêvé de Jack ? Reste à savoir lequel a rêvé le premier.

Poursuivant sa quête, Jack part à Innsmouth dans une voiture de course qu'il conduit à mort. Les filles qu'il emmène en virée sont affolées et ravies. La ville a conservé son aspect antique. Ils se rendent dans un bar. Drogues, alcools. Là encore, de grandes lèvres d'hommes aux organes charnus s'infiltrent entre les cuisses des filles émoustillées. Premier indice, une certaine Wendy fait à Jack une langue profonde pour savoir s'il est ou non le rejeton d'un démon. D'après ses conclusions, il devrait passer le test Voight-Kampf pour connaître enfin s'il est un extraterrestre ou un humain.

Après une biture carabinée, il se réveille auprès de Vera, nus tous deux. Jack en deviendra follement amoureux.

C'est une des gardiennes du delta chargée de le suivre. Elle lui révèle que leur cosmos est prêt à s'écrouler. Car, il y a bien longtemps, un humain a floculé la matière et engendré un univers anamorphique au sein de la Structure. D'autres ont suivi son exemple au fil des millénaires, inventant des sphères imbriquées entre elles par des zones de Singularité, les Portes. Après des guerres infernales entre ses créateurs, l'anamorphovers est aujourd'hui menacé par une cruelle entité assoiffée de destruction, Yog Sothoth, une pieuvre cyclopéenne que les anciens dieux ont enfermée dans un hypermonde étroitement scellé. Or, Jack serait peut-être un kassakaappimies, seul être capable de franchir les Portes. Et son père n'est autre que… Mais je m'arrête ici pour ne pas gâcher votre plaisir malsain. Car connaître la suite de cet inextricable imbroglio en est un.

Sachez toutefois qu'en atteignant le chapitre 18 de multiples experts bien informés vous fourniront d'intéressants renseignements au sujet des Mouches et des Araignées et de l'organisation complexe de ce monde particulier.

En lisant Cosmos factory, vous pénétrez dans un cauchemar à étages. Avec ses ruptures brutales, ses déformations, ses bouffées de réalité, ses obsessions maniaques, ses délires pervers, ses crises d'hilarité, ses sursauts d'angoisse et ses plages de délices, il donne à voir en zoom, en panoramique, en contreplongée comme en vue cavalière, un monde onirique en pleine expansion, surgi du big bang cérébral de son auteur.

Une fois la dernière page du roman refermée, vous ne pourrez l'oublier car, comme l'écrit Jacques Barbéri : « la mémoire est le cancer du temps ».

jeudi 24 octobre 2013

Un soupir

D'emblée, on peut affirmer qu'Antoine Buéno n'est pas un écrivain innocent… Chroniqueur télé et radio, il enseigne la littérature (utopique) à Sciences-Po. Chargé de mission au Sénat, il fut proche de François Bayrou dont il écrivit les textes politiques durant la campagne présidentielle de 2007.

Il se proclame écrivain prospectiviste, ce qui lui a permis de recevoir des critiques louangeuses pour son roman, le Soupir de l'immortel, édité par Héloïse d'Ormesson, dans le Point, et par Irène Frain dans Match qui écrit : « Il pourrait faire passer Houellebecq pour un auteur Harlequin. ». Voilà que son roman reparaît chez Pocket, marqué au fer “Science-Fiction” et sous-titré : quand le Meilleur des mondes rencontre Alice au pays des merveilles.

C'est l'occasion d'en parler.

Même si je n'ai pas trouvé trace d'Alice au pays des merveilles dans cet ouvrage de près de sept cents pages, disons tout de suite qu'Antoine Buéno rend hommage au Meilleur des mondes d'Aldous Huxley en empruntant son cadre général. Nous sommes en 570 après Ford (2478 après Christ). On soupçonne vaguement à la suite de quels événements la civilisation a changé de calendrier. Les êtres humains vivent au sein d'un État mondial dirigé par un Directoire planétaire.

Dans cette société, la reproduction sexuée telle qu'on la conçoit a presque totalement disparu ; les êtres humains sont en général créés en couveuse. : « L'homme était vivipare. Il est devenu vitripare ». Les emprunts d'Antoine Buéno ne se limitent pas à Huxley, sa culture SF est si vaste qu'elle embrasse aussi bien Dick que Bilal, ce dont il ne se cache pas. Ces préliminaires assumés, entrons dans son monde, à la suite d'un de ses personnages, Aldous Comte.

Parmi les changements importants apportés au monde d'Huxley, les humains immortels sont bisexués — chacun s'appelle Madame-Monsieur ou Monsieur-Madame (on aurait pu dire mam'sieur et msieur'dame). Ils baisent en communion spirituelle en relation avec les matrices des églises. Des intelligences artificielles remplissent toutes les fonctions qu'on désire. Trop impertinentes ou trop “respectueuses” (au sens sartrien) selon que ces I.A. sont sapiens sapiens ou homéoputes. La communication télépathique volontaire avec implant central est possible. Les publicités du type Blade runner couvrent à peu près toutes les surfaces envisageables. La colonisation, terraformation de Mars est entreprise depuis des années. La construction d'une station orbitale géante va permettre également d'évacuer le trop-plein d'humains.

Car, plusieurs problèmes contradictoires se posent. D'une part, on fabrique si peu d'enfants que ceux qui en désirent désespèrent. Par ailleurs, l'immortalité, cause de surpopulation, provoque des épidémies de suicide.

Karl Carnap, leader centriste, qui vise la PDGation fédérale, le pouvoir administratif suprême au cours de la campagne sénatoriale qui s'annonce, se présente à Saint-Nicolas du Chardonnet. Avec le projet d'augmenter la production d'enfants et de favoriser l'expansion spatiale. Mais ses adversaires, Antoine Proudhon, et surtout Albert Schrödinger, le démocrate, s'y opposent pour de multiples raisons, en particulier à cause de la fièvre botulinique qui décime une Humanité préfabriquée, privée de ses défenses immunitaires. « Il faut remettre l'Homme et sa singularité, en premier lieu, génétique, au centre de la société. »

Affrontement qui aurait pu donner lieu à un thriller politique original. Mais Antoine Buéno, qui vise à l'universel, préfère décrire en détail cette société, à travers une suite de chapitres qui fourmillent d'idées spéculatives, traversant des luna-parks virtuels, des coïts surmodernes, des hypothèses gastronomiques, évoque la numérisation de l'Humanité, la liste n'est pas close.

Ce qui rend, grâce à un style énergique et jubilatoire qui ne recule devant aucun effet “épatant”, le Soupir de l'immortel à la fois aussi fascinant que lassant. Car le lecteur éberlué, souvent ravi, souffre néanmoins d'une réelle absence de structure narrative.

Naturellement, je n'ai pu m'empêcher de me précipiter à la projection de Gravity. Certes, le scénario tient sur une feuille de papier à cigarette, mais la beauté des images d'une qualité 3D exceptionnelle (et pourtant je n'aime pas la 3D), la somptuosité des mouvements de caméra, l'intense réalisme des situations font oublier que le suspense est à peine crédible.

Je veux bien croire qu'une astronaute aussi bien entraînée que Sandra Bullock puisse lire le russe et le chinois, difficilement qu'elle fasse démarrer un Soyouz en feuilletant le mode d'emploi. Qu'importe ! Pour les amateurs d'espace (dont je suis), c'est une occasion unique de survoler la Terre à 600 kilomètres d'altitude, de ressentir les effets de l'absence de gravitation, de rêver à la solitude infinie de l'Homme errant au sein du vide.

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