Philippe Curval : Carnet particulier

vendredi 3 mai 2013

Je hais les haies

Je hais les haies. Bien sûr, jadis elles furent utiles, humbles, pittoresques quand elles séparaient les champs avant le remembrement.

Haies de charmes, de prunelliers, d'aubépiniers, d'églantiers où s'emmêlaient les ronces, le lierre, les fleurs sauvages, haies de saules tronqués le long des rivières. Les oiseaux y nichaient, les perdrix y pondaient leurs œufs à l'abri des renards, martres, fouines afin de voir éclore les perdreaux de l'année. Quand on oubliait de les tailler l'espace d'une saison, elles ombraient les chemins creux pour favoriser les ébats amoureux.

Ça, c'était les haies libres que j'aimais. Lorsqu'on vivait en trimardeur, on pouvait se coucher sur le matelas d'herbe qui les bordait, protégé du vent, les yeux fixés vers les étoiles, pour y dormir ensuite durant la nuit.

Mais la haie d'aujourd'hui, style Maisons et jardins, inutile, la haie d'apparat qui rogne les fusains, les lauriers du Caucase, les ifs, les thuyas simplement pour le plaisir de faire fonctionner son taille-haie électrique, je l'exècre. Pourquoi cette révolte soudaine ? Parce qu'un oiseau que je ne connais pas personnellement, sans doute le rouge-gorge venu à l'automne il y a quatre ans, où un merle, a chié la graine d'un troène qui s'est mis à germer tout seul dans un coin du jardin.

Grandet, je le laisse pousser comme un arbuste au lieu de le tailler et de le placer en rang avec d'autres infirmes. Et s'il s'agit d'un ligustrum vulgare, il a des chances d'atteindre cinq mètres avant moi.

« Quel rapport avec la Science-Fiction ? » me direz-vous.

La réponse est simple : Paolo Bacigalupi.

Au moment ou la Fille automate reparaît chez J'ai lu, vrai petit chef-d'œuvre, insolent, culotté, bousculant les règles de la Science-Fiction ordinaire, voici que vient de sortir au Diable vauvert Ferrailleurs des mers où Bacigalupi rogne d'un coup toute l'admiration que j'avais pour lui.

Il s'agit d'un “roman jeunesse”, ce qui n'est pas précisé sur la première page de couverture. À l'époque où l'on demeurait mineur jusqu'à vingt ans, dès l'enfance, je lisais tout ce qui me tombait sous la main, de Sade à Lautréamont, de Wells à Flaubert, de Gide à Zévaco, sans négliger l'apport de la bibliothèque rose, verte et des Tallandier bleus. C'est ainsi que l'imagination fleurit, que l'esprit mûrit sans frontière. En 2013, alors que le moindre gniard trafique sur l'internet, roman jeunesse, n'est-ce pas complètement désuet ?

Refusons donc le diktat des romans fœtus, bébé, romans petits pots, romans préado, ado, postado, jeune adulte, mûr, vieil adulte, jeune vieillard, vieillard, cacochyme, romans à lire dans la tombe.

Bon, je m'emporte inutilement contre le commerce qui triomphera toujours de la singularité des individus.

Revenons donc à ces Ferrailleurs des mers où Bacigalupi exploite son univers : après l'effondrement de l'énergie, les prévisions des climatologues inspirés se sont réalisées, l'océan a englouti La Nouvelle-Orléans comme bien d'autres villes. Plus de fuel, les pétroliers géants reposent dans les cimetières marins avec les porte-containers. Le jeune Nailer en dépouille les carcasses pour récupérer des métaux.

Rien de plus conventionnel que ce milieu de loosers marginaux tant de fois décrit. Et voilà que la fille d'un milliardaire dans son “hydrofoiler” fait naufrage à deux pas. « Quel beau paquet de fric ! » se disent tous les pillards du coin ! Pour la protéger, Nailer décide de s'enfuir avec la “belle jeune fille” qui ne lui accordera qu'un baiser.

Bagarres, poursuites, tous les clichés relatifs aux pirates défilent. Ce qui donne lieu à des dialogues interminables où se noie l'action (ce qui est funeste car nous sommes en pleine mer). Puis nos héros accomplissent des métiers de merde pour survivre dans les bas-fonds. On s'ennuie ferme ! Il y a bien des mi-bêtes créées à partir de gènes de chien, de tigre, d'hyène et d'homme, mais elles ne jouent qu'un rôle secondaire. Quand le jeune héros tue enfin son père, un saligaud banal, on n'y prend même pas plaisir.

Vraiment, Paolo, réagis ! Pour regagner l'estime des lecteurs de SF, cesse d'écrire des romans-haies où l'on aligne des phrases en prenant soin d'élaguer la moindre idée qui dépasse !

mardi 2 avril 2013

Meurtre à l'envers

« Si la Science-Fiction ne vient pas à moi, j'irai-t-à elle. » m'écrié-je, tel un nouveau Lagardère, devant le sinistre spectacle des rayons de SF déserts dans les librairies, la sirupeuse lenteur des parutions dans les collections qui lui sont ou qui lui ont été légitimement dédiées.

Bien sûr, j'aurais pu parler des Enfants du ciel de Vernor Vinge, mais après un Feu sur l'abîme, dont l'indéniable mais pesante qualité m'est restée sur l'estomac, j'ai craint de risquer une indigestion de Dards.

Ou m'exprimer à propos du Voleur quantique, publié tout récemment. De Hannu Rajaniemi, mystérieux écrivain finlandais qui, sur les traces de son maître Maurice Leblanc — auquel il rend un hommage appuyé —, crée un Arsène Lupin du futur, Jean le Flambeur, criminel posthumain, escroc et manipulateur, spécialiste du vol de cerveau numérisé, enfermé dans une incompréhensible prison.

Nul doute que ce roman s'affirme comme une performance ébouriffante, puisque Charles Stross en est convaincu. À mon grand regret, j'ai dû abandonner le Voleur quantique à la quatre-vingt-seizième page. Alors que j'ai triomphé des expériences science-fictives les plus fuligineuses, de Van Vogt à Peter Watts, en passant par ENtreFER d'Iain Banks, etc.

Est-ce l'effet d'une traduction plus ou moins réussie à cause de la complexité du texte ?[1] Je crains plutôt qu'il s'agisse d'un manque d'empathie avec l'auteur, dont l'ouvrage s'éloigne fort de l'impertinente légèreté de Leblanc. Ce qui neutralise le précipité chimique indispensable à l'infusion du texte dans ma théière cérébrale.

Voilà qui ne devrait pas fatalement vous décourager, car ce livre développe un foisonnement d'idées innovantes.

À la suite de ces frustrations, j'ai fait appel à Martinique Domel, bibliographe subtil qui détecte tout ce qui paraît d'intéressant, pour lui demander si, parmi ses lectures récentes, il n'avait pas découvert quelques romans publiés sous le label littérature générale, où se dissimuleraient des ouvrages de Science-Fiction.

Par exemple, Redrum de Jean-Pierre Ohl, pour la bonne raison qu'il est proposé par l'Arbre vengeur, dont le nom traduit bien ma réaction. Sans compter que dans le catalogue de cette maison d'édition, on trouve la réimpression de chefs-d'œuvre de la SF française anté-historique, tels la Chute dans le néant de Marc Wersinger et l'Œil du Purgatoire de Jacques Spitz.

Redrum doit se lire lentement, car l'auteur, peu pressé de nous dévoiler les clés de son récit anagrammatique, nous les délivre avec une réticence savante dont il serait dommage de ne pas profiter.

Spécialiste de Stanley Kubrick, Stephen Gray se rend sur Scarba, île au large de l'Écosse, pour un colloque entre les derniers historiens et critiques passionnés de vieux cinéma en 2D. Cette invitation est-elle innocente ? se demande Gray au souvenir de ses ancêtres, pêcheurs sauvages, illettrés qui y vivaient dans une masure immonde.

Ainsi les décrivait son père décédé, ancien assistant de l'organisateur du séminaire, Onésimos Némos, maître des lieux, avec lequel il contribua à mettre au point Backup™, plus communément appelée la Sauvegarde, recréation informatique aux effets sensoriels qui permet de rencontrer physiquement ses chers disparus, de dialoguer avec eux. Succès mondial mais controversé au nom de principes idéologiques ou religieux, extase poétique selon les uns, rêve ou hypnose selon les autres.

Afin de nous troubler plus encore, Gray est accueilli dans l'île par une exquise créature qui ressemble trait pour trait à Gene Tierney, star qu'il situe au panthéon de ses obsessions érotiques. Est-elle vraie, est-elle artificielle ? comme le lui suggère Lazlo Télek, amateur de séries B inconnues, gloseur cynique et pittoresque, « trop paresseux pour réussir et trop intelligent pour échouer ».

Peu à peu, Gray croise les autres participants : Ruth (sa femme dont il vient de divorcer), Morel,[2] puis, au terme de péripéties diverses, rencontre enfin Némos, qui le soumet à une épreuve décisive, un face-à-face avec son père défunt “restauré”. À partir de ce choc, suivi d'un hallucinant panoramique virtuel à travers l'œuvre de Kubrick, Redrum va nous conduire de surprise en surprise vers un dénouement original sinon imprévisible.

Tandis que sur le vieux monde occidental plane la menace guerrière de Trinh, le tyran asiatique.

Mais, au-delà de la singularité de son scénario baroque, ce qui séduit chez Jean-Pierre Ohl se niche dans une écriture précise, des dialogues brillants qui soulignent maints détails insolites et réflexions paradoxales. Par exemple à propos de la différence entre irréalité et immatérialité, sur le formalisme de l'univers, sur la mort considérée comme un accomplissement de ce que nous sommes, sur les rapports entre le “tsimtsoum et la Torah”.[3]

Ou encore dans cet horrifique épisode — je parle en fumeur de havane — où Némos oblige Lazlo à déposer le cigare qui l'incommode dans une excroissance sortie du mur où il se volatilise. « C'est la première machine à fabriquer du néant. » déclare fièrement Némos. — « Très instructif, » répond Lazlo, « mais à quoi cela peut-il servir ? — Mais à rien, justement ! »

Fort intéressé par cette première expérience “hors les murs”, je me suis attaqué au roman d'Albert Espinosa Todo lo que podríamos haber sido tú y yo si no fuéramos tú y yo, traduit par Christilla Vasserot sous le titre de Tout ce que nous aurions pu être toi et moi si nous n'étions pas toi et moi.

Dès l'ouverture, je suis conquis. Subtilement, Espinosa instaure un futur où certains Madrilènes prennent un quatrième repas dans la journée, le rem. Pourquoi ? Parce qu'ils se sont injecté un médicament qui leur permet de ne plus jamais dormir.

Marcos, personnage central de ce roman écrit au subjectif, hésite entre l'absence de rêve et l'absence de sommeil. Car il est passionnément attaché à son oreiller, surtout amoureux de sa mère, dont il fut le compagnon depuis l'enfance au cours de ses tournées. À l'instant où cette danseuse de légende vient de mourir, sa décision est prise. Deux dealers lui vendent les seringues.

Coup de téléphone. Appel d'urgence de la police : « Venez, nous avons besoin de vous. ». Explication, Marcos possède un don particulier. Sur un simple effort de volonté, il parvient à percer la personnalité de n'importe quel humain, à travers ses souvenirs les plus intimes. Cette fois, l'enjeu est de taille. Car il ne s'agit pas d'un délinquant mais d'un extraterrestre, qui ressemble à Alain Delon dans Plein soleil.

Je devine que vous frétillez d'impatience, prêts à vous connecter sur votre site d'achat par internet, ou mieux, à vous rendre à la librairie la plus proche.

Malheureusement, ce résumé — où je ne dévoile rien puisqu'il figure sous une autre forme en quatrième page de couverture — n'est que le squelette d'un roman de Science-Fiction. En ce qui concerne la chair, Espinosa emprunte “la voie du rébus enveloppé de mystère au sein d'une énigme” pour nous parler de l'amour, du sexe, des rapports ambigus entre mères et fils, du rôle du rêve. Certes, porté par une écriture talentueuse qui explore avec mélancolie le sens de la fatalité. Ce qui me fait regretter l'absence d'un traitement spéculatif du récit. Plutôt que cette dérive sentimentale, où l'auteur dévoile son obsession vis-à-vis de l'inceste, en nous offrant un dénouement qui ressemble à un conte pour adultes.

Malgré cela, si vous aimez la littérature générale teintée de Science-Fiction, n'hésitez pas, c'est un roman d'une lecture agréable.

Petite anecdote pour finir, les autorités d'une province suédoise viennent de mettre en chantier un sujet d'importance : promulguer une loi pour contraindre les individus mâles à uriner assis. Car c'est une humiliation pour les personnes du sexe opposé de voir les hommes pisser debout.

Cela me rappelle un épisode fameux de Mandrake où le prince Paulo avait pris une ordonnance pour qu'on peigne les feuilles des arbres en rouge, parce qu'il détestait le vert.

Lire aussi l'entrée du carnet d'Ellen Herzfeld consacrée à : le Voleur quantique

Notes

[1] Des amis m'ont dit que, dans sa version originale, ils ont profité jusqu'à la fin d'un redoutable plaisir.

[2] Probable allusion au roman d'Adolfo Bioy Casares, l'Invention de Morel, dont l'influence se fait sentir chez Ohl.

[3] Là, c'est à vous de décider si vous achetez ce livre ou non pour savoir de quoi il s'agit.

vendredi 8 février 2013

Dyschroniques de nuit

Ce n'est pas tous les jours qu'on a le plaisir de voir apparaître une nouvelle collection de Science-Fiction. Le passager clandestin nous en fait la surprise avec "Dyschroniques". En publiant d'un coup quatre volumes de petit format, élégants, bien imprimés, plutôt nouvelles et novellas, dont le propos est de remettre en perspective des textes parus au siècle dernier, déjà en phase avec nos sociétés actuelles par leurs qualités spéculatives.

D'abord, l'étonnante nouvelle de Murray Leinster, "un Logique nommé Joe", qui, en 1946, date à laquelle les ordinateurs pesaient plusieurs tonnes, nous propose un état des lieux d'un monde où chacun possède un portable capable de se connecter avec des banques de données du monde entier. Ce qui est déjà une performance en soi sur le seul plan de l'anticipation, pour un écrivain né en 1896.

Mais je ne vous wikipédierai pas puisque vous pouvez le faire à ma place. Quelle émotion pourtant, quand je découvris, en 1951, le premier volume du "Rayon fantastique", l'Assassinat des États-Unis, dont l'auteur, un certain Will Jenkins, n'était autre que Murray Leinster.

Ceci n'aurait qu'un caractère anecdotique si "un Logique nommé Joe" ne se limitait qu'à prédire l'avenir avec intuition. Par son style ironique et léger, son dénouement inventif, cette nouvelle mérite de s'inscrire au panthéon de la SF.

Parue en 1968, choisie par Philippe Lécuyer qui est le directeur de cette collection, "la Tour des damnés", de Brian Aldiss, démontre combien cet auteur, trop souvent négligé, s'inscrit parmi les meilleurs de la Science-Fiction anglaise.

À partir d'une idée monstrueuse, enfermer des familles d'Indiens dans une énorme tour sans fenêtres, pour vérifier les effets de la surpopulation. Nourris, logés, mal blanchis, ils vont se reproduire à vitesse accélérée, constituant peu à peu une société de caste où de petits tyrans régneront à chaque niveau. À vingt ans, on devient un vieillard.

Mais, contrairement à ce que croyaient les créateurs du projet, ces damnés développent le sentiment de créer une nouvelle civilisation. Tout l'art d'Aldiss, la finesse de son écriture, la subtilité de son analyse vont éclairer d'un jour trouble ce prodigieux et terrible instinct de l'Homme : son adaptabilité et son pouvoir de développer des solutions pour survivre en n'importe quelle circonstance.

Mack Reynolds est un auteur peu connu qui, en 1962, écrivit une longue novella, "le Mercenaire", par la suite développée en trois volumes inédits en France.

À une époque indéterminée où plane encore la guerre froide, les USA ont opté pour un nouveau type de société, le Capitalisme du peuple. Qu'il soit inférieur, semi-inférieur, intermédiaire, semi-intermédiaire ou supérieur, chacun est convenablement nourri, reçoit des actions des grosses sociétés. Drogué, fixé devant sa télé, le peuple ne s'intéresse qu'aux combats sanglants de ces Compagnies qui se font une guerre incessante.

Un nommé Joe, vétéran, capitaine veut accéder au rang de supérieur en choisissant de défendre Aspirotube contre Aéroglisseur, pourtant favori, car il détient un plan secret.

Très campbellien, Reynolds, qui penche à gauche et n'a pas la plume délicate, broie du noir à propos de ce monde sans espoir où, comme en Union soviétique, chacun profite ou pâtit de la situation sociale déterminée à sa naissance.

Le plus amusant dans cette histoire, c'est de découvrir des inventions comme l'aéromobile, un véhicule qui vole et se dégonfle au stationnement.

Quant au quatrième volume, je ne vous en parlerai pas car il s'agit de ma nouvelle, "le Testament d'un enfant mort". Sachez pourtant que, malgré les apparences, c'est un texte de hard science.

mardi 15 janvier 2013

Wiki à gogo

J'apprends à l'instant que les responsables de la province de Naples viennent d'inventer le “napo”. Il s'agit d'une monnaie originale, imprimée spécialement pour les habitants de la région — où l'on compte la plus grande masse de faux billets en euros générée par la mafia — afin de sécuriser les échanges. Et surtout de permettre à ceux qui possèdent ces nouvelles espèces de bénéficier d'une réduction de dix pour cent sur tous leurs achats.

Je vois très bien l'avenir de l'Europe se dessiner dans le droit fil de ce qui se produit actuellement. J'imagine avec une amertume non dissimulée l'époque où l'on troquera des parigos contre des napos, des napos contre des barcelos, des barcelos contre des cracovis, et pourquoi pas des fouillylesois. Quel bonheur pour les banquiers de trafiquer sur les variations des taux de change enfin restaurés !

N'apparaît pas encore, même en profil perdu, le stanbuli, monnaie qui devrait s'imposer dès que la Turquie entrera dans l'Europe.

Ce qui ne saurait tarder d'après Ian McDonald puisque, à la fin des années 2020, il décrit, dans la Maison des derviches avec une minutie de détail qui stupéfie, comment ce pays se transformera une fois son adhésion acceptée.

C'est-à-dire pas du tout.

Car le légendaire Istanbul de toujours perdurera. Sauf qu'il est envahi de “nanos”. Ce n'est pas une nouvelle monnaie mais la conséquence d'une hyperprépondérance dans la Science-Fiction contemporaine de ce concept utilisable à toutes les sauces dont on tambouille le principe et la définition, afin de résoudre la plupart des problèmes engendrés par les débordements effrénés d'une littérature spéculative avide de renouvellement.

La nano-fiction est née.

J'avais, avec beaucoup de remords, abandonné en cours de route le précédent roman de McDonald, le Fleuve des dieux, dont l'action se passait en Inde, en raison d'une abondance de locutions propres au pays ou purement inventées. Pour une raison très simple : il se trouvait flanqué d'un glossaire. Et dans ce glossaire, exit la référence d'une bonne moitié des mots inconnus. Quoi de plus frustrant que de suspendre sa lecture à cause de son ignorance pour ne pas découvrir la définition du terme qui vous a interrompu !

D'ailleurs, qu'y a-t-il de plus détestable que les glossaires pour les œuvres de fiction ? Pire que les notes en bas de page dans les volumes de la Pléiade ! Ils brisent l'amnésie passagère indispensable pour s'abandonner au plaisir infini du “lire”.

Par bonheur, la Maison des derviches en est dépourvue. Ce qui laisse aux courants d'air méphitiques de la SF le pouvoir de vous chambouler le cerveau.

À cette occasion, je veux rendre hommage à Jean-Pierre Pugi, qui a traduit le roman, pour le merveilleux travail qu'il a accompli en s'attachant à restituer dans une langue aussi limpide un texte aussi tortueux.

En apparence du reste car, la prose volubile, excitante, parfois épuisante d'Ian McDonald une fois décantée, quatre axes narratifs distincts se dessinent dans la Maison des derviches.

Une terroriste se fait exploser dans un tramway, ce qui expose les voyageurs à une diffusion de nanoferments. D'autant plus dangereux qu'ils sont produits par des “scientifiques de dieu” afin de convertir un maximum de victimes. On suivra les tourments de l'humble Necdet, contaminé par la vision de djinns et du saint vert de l'Islam. Ceux de l'enfant détective Can qui dispose d'un bitbot, capable de se muer en oiseau, en singe, en rat, en serpent, pour traquer les responsables de l'attentat sur les traces de Necdet. Atteint du QT long, maladie cardiaque qui le rend fragile, Can sera aidé par l'inénarrable Georgios Ferentinou, jadis célèbre dialecticien de l'économie.

Ayşe, la savante antiquaire, se verra proposer un million d'euros par un personnage trouble, pour découvrir le sarcophage de l'homme mellifié. Un certain Hacı Ferhat qui, en 1268, a déposé son corps dans un ancien bloc de pierre taillée datant de l'époque romaine, rempli de miel, pour se faire momifier dans le liquide ambré, scellé par du plomb. Sa piste mythique s'est perdue au cours de rapts et de vols successifs.

Adnan, vertigineux équilibriste de la finance, qui fait partie des Ultralords de l'univers, va tenter de vendre du gaz bon marché en provenance d'Iran. Car, depuis que la centrale nucléaire a été bombardée, le pays contaminé subit une quarantaine.

Enfin, deux petits génies, Yaşar et Aso, cherchent à trouver des fonds pour créer une startup nanotechnologique. Grâce à la bio-informatique, ils projettent de charger l'ADN non codant pour y transcrire et y stocker chez chacun d'entre nous mille trois cent cinquante zettabits d'informations, plus que la totalité des connaissances depuis le commencement de l'Humanité.

Ne vous inquiétez pas de l'abondance de ces résumés, conçus pour vous aguicher. Tous ces sujets sont déjà exposés dans les soixante premières pages du roman. Il vous en restera encore quatre cent soixante-deux pour découvrir comment ils évolueront, se combineront jusqu'au dénouement un peu court en jambes.

Ces différentes actions tournent autour de la place Adem-Dede où habitent la plupart des participants de ce technodrame contemporain dans l'ancienne maison des derviches délabrée, porteuse de mémoire.

Car, plus intéressé par la Sublime Porte, le Bosphore, la Corne d'or, les rues, leur trafic, ses odeurs, ses souks, son architecture, sa population métissée couche sur couche au cours des invasions, des migrations, des empires et des califats depuis des siècles, des persécutions religieuses, que par une rigoureuse stratégie narrative, Ian McDonald va s'employer à nous faire pénétrer dans les coulisses d'une ville aux mille mystères.

Dès qu'une action s'engage, ses personnages s'interrogent sur le passé des lieux, les souvenirs qu'ils suscitent, digressent sur l'histoire, sondent l'origine des objets qu'ils découvrent, multiplient les discours sur l'intégration de la Turquie dans l'Europe, vaticinent sur son avenir, s'émeuvent des amours oubliées, parcourent les ruelles, s'introduisent dans les hammams, remuent la boue séculaire qui stagne au fond des eaux. Bref, en admirateur passionné, Ian McDonald construit en leur compagnie son Istanbul intérieur.

Si j'ai intitulé ce blog "Wiki à gogo", ce n'est que pour faire un jeu de mots. Car s'il n'est pas certain qu'Ian McDonald ait longtemps vécu dans la ville aux trois mille mosquées, il est évident qu'il en a exploré les entrailles bien au-delà de ce que peut proposer Wikipédia. Et surtout qu'il a accompli un superbe effort littéraire pour nous donner à voir un monde urbain d'une vertigineuse complexité où s'élaboreront peut-être en secret nos sociétés de demain.

Et si, comme je le souhaite, vous avez envie de plonger dans le miel du plaisir, n'hésitez pas à lire ensuite Aziyadé de Pierre Loti, et Rives de mort de Thomas M. Disch. Istanbul deviendra votre ville fétiche.

lundi 19 novembre 2012

Louper Looper ou pas ?

poster du filmFaut-il louper Looper ? Où délirer comme la presse “in”, de Télérama aux Inrocks, en portant aux nues ce film, véritable bijou de Science-Fiction (sic), qu'ils taxent néanmoins de série B, sans doute pour affaiblir leurs louanges, en niant le budget du film, plutôt du genre blockbuster. Difficile d'accepter leur jugement, puisqu'aucun de ces magazines — dits culturels — ne sait exactement de quoi il parle, faute d'une connaissance appropriée de la littérature de SF, qu'ils dénigrent systématiquement, quand ils ne préfèrent pas l'ignorer.

Pour ma part, après le désastre de Prometheus, cette daube de luxe, je suis longtemps resté indécis avant de succomber. J'étais seul ou presque, l'autre jour aux Montparnos, cinémas de la rue d'Odessa entièrement rénovés, avec de larges fauteuils clubs qui se basculent en arrière et permettent de savourer les images sur un écran de qualité dans une position allongée (publicité gratuite). Revigoré par une sono de dernière génération, propre à vous faire éclater les tympans, comme à entendre le moindre susurrement.

Côté tympan, j'ai été comblé. Car, sans que ce soit toujours nécessaire, toutes les dix minutes environ, des appareils au design soi-disant daté 2040, gros hélicoptères, 4×4 boostés, motos volantes à turbine, explosions violentes, rafales d'armes de poing à calibre surdimensionné vous mitraillent les oreilles. Ceci, sans doute, pour délivrer la dose d'adrénaline que semblent réclamer les spectateurs.

Coté cinéma, je n'irai pas jusqu'à dire que j'ai été ravi, mais agréablement diverti par un récit fort simple qui ne s'embarrasse pas de paradoxes.

Pour ceux qui ne sauraient rien de ce film, il s'agit d'une histoire de voyage dans le temps. Rien d'ébouriffant sur le plan de la nouveauté, mais plutôt bien menée. Trente ans plus tard, c'est-à-dire vers 2070 où l'on a découvert le moyen d'effectuer ce transfert, malgré l'interdiction absolue des gouvernements de retourner vers le passé, la mafia y expédie les individus qu'elle désire éliminer.

Des tueurs professionnels qui sont recrutés dans ce présent antérieur se chargent de la tâche. On les nomme “loopers”, puisqu'ils accomplissent une boucle vers le futur. Un jour, l'un des leurs — joué par un Joseph Gordon-Levitt légèrement modifié pour mieux ressembler à celui qu'il va devenir —, mandaté pour un contrat, fusille à bout portant son double vieillissant. Qui n'est autre que Bruce Willis. On se doute que le héros de l'Armée des douze singes ne compte pas se laisser faire. D'ailleurs, Bruce a paré le coup en se blindant des lingots d'argent accumulés par son jeune lui-même.

Le face-à-face qui en découle, avec toutes les répercussions qu'il implique, se révèle le motif dramatique essentiel du film.

C'est dans ce jeu de mémoires divergentes que s'exprime le meilleur de Looper. Ni l'un ni l'autre des deux hommes ne se reconnaît dans son reflet. Pulsions, fantasmes du plus jeune ne s'accordent pas aux souvenirs du plus âgé. Ce dernier sent sa raison vaciller, sa mémoire se déformer lorsque le premier lui expose ses projets, car ils ne correspondent pas à son vécu. Or, il désire le préserver pour des motivations sentimentales que son cadet n'admet pas comme siennes.

Bien que celui-ci commence à douter de sa propre personnalité, comme de son engagement. D'où surgit une animosité conflictuelle entre le Ça/Ça et le Moi/Moi de ces doubles bipolaires, dont les conséquences seront fatales.

Malgré l'habileté et la virtuosité de Rian Johnson pour éviter les explications laborieuses qui sont, comme chacun sait, l'une des préoccupations principales des réalisateurs de films de Science-Fiction, il demeure, dans la construction du récit, des points obscurs dont il faudra faire son deuil.

Mais n'est-ce pas, après tout, grâce à ces “nœuds” spéculatifs que le véritable amateur de SF trouvera plaisir à laisser libre cours à son imagination ?

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