Quarante-Deux

Cosmos privés : carnets personnels

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le Carnet particulier de Philippe Curval

Général

jeudi 1 décembre 2011

Le temps c'est de l'argent

Quelle différence y a-t-il entre un poisson rouge et un cornichon ? Aucune, tous les deux sont dans un bocal. C’est par cet aphorisme idiot que je commencerais à propos de Time out d’Andrew Niccol qui se projette actuellement sur nos écrans, dont le titre original est in Time.

Pourquoi cette traduction à l’usage des spectateurs français ? Seul, le distributeur en a la clé.

La deuxième question serait : quelle différence y a-t-il entre un film de science-fiction et un film de science-fiction ? La réponse se trouve dans les urnes. Pourquoi, par exemple, Inception, de Christopher Nolan a reçu un accueil faramineux de la part du public, tandis que Passé virtuel, de Josef Rusnak, est demeuré inaperçu, qu’il est mal coté dans la plupart des magazines T.V., alors que son scénario est issu de l’un des chefs-d'œuvre de Daniel Galouye paru en 1964, Simulacron 3 ? Or, tous deux sont des films aux données spéculatives complexes.

Le plus simple serait de considérer qu’un Blockbuster sorti dans des centaines de salles, accompagné d’une promo à damner est plus apte à attirer la clientèle qu’une modeste production projetée une semaine ou deux dans quelques cinémas périphériques. Ce n’est pas toujours le cas. L’autre solution consiste à avancer qu’un film truffé de poursuites, de bagarres, d’effets spéciaux a plus de chance de rencontrer le succès qu’un film ingénieux aux mécanismes délicats ? Heureusement, je connais des exceptions.

Mais je me pose une troisième question : Pourquoi Andrew Niccol qui a réalisé une œuvre aussi réfléchie que Bienvenue à Gattacca, qui est l’auteur du scénario de Truman show a-t-il gâché une aussi bonne idée que celle de Time out en la transformant en une cavalcade aussi absurde que vaine.

Soit un sujet subtil : d’audacieux biologistes ont bloqué l’évolution humaine à vingt-quatre ans. À partir de cet âge, l’entropie cesse ses ravages. Personne ne change de corps ni de visage. Tatoué lumineusement sur son bras, chacun connaît la durée de sa vie. Mais pour acquérir des années supplémentaires, voire l’immortalité, il faut travailler pour gagner du temps, le voler, ou le capitaliser.

D’où une parabole simpliste entre les pauvres qui marnent dans le ghetto pour survivre au jour le jour et les riches qui disposent de millions d’années enfermées dans un coffre à New Greenwich. Entre les deux, le héros qui hérite d’une centaine d’années de la part d’un riche blasé qui se suicide. La morale devient active. Il faut sauver le soldat Ryan ! C’est-à-dire abolir à jamais cette malédiction qui pèserait sur l’homme de demain, vivre des centaines d’années dans de bonnes conditions. Dieu ne l’a pas voulu !

Niccol décide de saborder ce passionnant sujet sur l’immortalité qui aurait pu donner lieu à d’audacieux développements sentimentaux, philosophiques, économiques, religieux, sociologiques, sportifs, artistiques, etc. Il en résulte une rebondissante course-poursuite pour gagner des minutes de vie, arbitrée par les voleurs et la police du temps. Sans qu’on sache à la fin ce qu’il en résulte vraiment.

Pour noyer le poisson du bocal et le transformer en cornichon.

mardi 29 novembre 2011

Problème de cé(cité)

Le maire de Paris est un génie urbain. À moins que ce soit son équipe colorée d’idéalistes. Enfin, il faut proclamer grand et fort que cette municipalité a révolutionné la voirie. Inspirée sans doute par les univers parallèles chers à la science-fiction, elle a permis à la chaussée unique de devenir multiple.

Sur un simple ruban d’asphalte, elle a réussi à empiler un couloir pour autobus, taxis, une piste cyclable et même une voie pour les automobiles. En agissant d’une manière si simple qu’il fallait y penser, peindre le sol, y délimiter des zones de parcours supplémentaires.

Mieux encore, celles-ci ne sont pas toujours dans le même axe ! Parfois, elles zigzaguent, les autobus passent à droite forçant les voitures à virer sur la gauche sans qu’on sache pourquoi. Ce qui permet aux piétons égarés par les feux rouges, jaunes, verts à cadences déphasées de se faire faucher par un véhicule. On ne se plaindra jamais assez de la surpopulation qui menace le globe.

Les pistes cyclables s’arrêtent net, pour reprendre plus loin sans logique apparente et, comble de l’indépendance : empruntent à l’envers les sens uniques, mutilant au passage le passant insouciant qui ne regardait que d’un côté en traversant la rue, croyant naïvement à la vertu du panneau qui proclame l’interdit.

Ce qui n’a aucune importance puisque les vélos roulent sur les trottoirs au milieu des tumultueux skateboards (je n’écris pas “planches à roulettes” car le français est toujours ridicule au regard des médias), franchissent les passages cloutés, que les motos utilisent les pistes cyclables, que les patinettes dévalent les rues en pentes, que les rollers défilent en groupes moutonniers certains soirs, encadrés par une milice. Que ce fastueux mélange de la circulation laisse présumer que nous vivons en liberté dans la cité.

Je reproche néanmoins une certaine frilosité dans les décisions. À l’avenir, j’aspire à ce qu’on peigne sur le sol des rues parisiennes des voies spéciales pour les cars de tourisme, les ambulances, la police, les sapeurs pompiers, les chefs d’états étrangers, les fourgons bancaires, les braqueurs de banque, etc. De façon à établir d’une manière définitive dans l’esprit des citadins « qu’il est dans Paris certaines rues déshonorées autant que peut l'être un homme coupable d'infamie », comme l’écrivait Balzac.

C’est sans doute au cours d’un de ses voyages récents dans notre capitale que China Miéville a conçu son roman The City and the city. Il s’agit en effet d’une ville-tiroir imaginaire située dans les Balkans. Les habitants de Beszel évisent, énouïent les habitants, les voitures, les immeubles dans les rues tramées d’Ul Qoma qui occupent le même territoire, et réciproquement.

Dit brutalement comme ça, le lecteur se sent interpellé au niveau du vécu. Pourtant, depuis l’époque où les deux villes se sont séparées et superposées pour une raison qui n’est pas éclaircie, les habitudes ont pris le dessus. Chacun vit à côté de son voisin en évitant de le voir, de l’entendre, de savoir qu’il existe. Quand un Besz marche dans la rue, il évite de penser qu’il marche aussi dans la même rue qu’un Ulqoman, qu’il existe d’autres magasins que les siens.

D’ailleurs, si quelqu’un s’avise de contacter, de parler, d’entretenir la moindre relation avec l’intime étranger, la Rupture intervient, le fait disparaître. Personne n’en entend plus parler. Ce “motus vivendi” n’est pas absolument étanche. Il existe un étrange bâtiment, l’Unicipe, où certains citoyens accrédités, la police, les étrangers peuvent passer d’une ville à l’autre à condition de respecter les lois, les coutumes en usage dans chacune.

Ce qui va être le cas pour l’inspecteur BorlÙ, un Besz qui vient de découvrir le cadavre d’une Américaine tuée par balle. Cette chercheuse, archéologue, fouillait dans la cité primitive (où Beszs et Ulqomans ne formaient jadis qu’un peuple) dont on vient de découvrir le gisement. Portée par la certitude qu’il existe une troisième ville interstitielle nommée Orciny, dont l’hypothèse a été suggérée par le livre du professeur Bowden, Between the city and the city, qui s’est renié depuis. Quelle a été la véritable cause de son assassinat ?

On le comprend, les données du roman ne sont pas simples. C’est tout l’art de China Miéville qui nous permet d’y accéder par petites touches, dialogues à l’emporte-pièce, évocations suggestives de cet improbable capharnaüm.

« Une ville plus une ville n’en fait pas que deux, il s’agit là d’une arithmétique élémentaire, » écrit l’auteur qui va s’efforcer de le démontrer à partir d’une intrigue policière assez simple au demeurant, située dans un univers contemporain.

Je n’irais pas jusqu’à conclure, comme le critique du Los Angeles Times, que The city and the city pourrait être l’œuvre d’un enfant de Philip K. Dick et Raymond Chandler élevé par Franz Kafka. Car on n’y trouve ni le délire schizophrénique de Dick, ni la sensibilité tortueuse de Chandler, ni l’atmosphère oppressante de Kafka. China Miéville est un écrivain froid, habile mécanicien armé d’un talent affirmé pour architecturer un récit, élaborer des personnages selon des critères techniques, se livrer à des descriptions méticuleuses, mais il lui manque cette note personnelle qui enchante le lecteur lorsqu’il découvre une musique littéraire qu’il n’a jamais entendue.

Ceci dit, l’approche métaphorique des situations internationales que nous avons vécues, que nous vivons aujourd’hui un peu partout sur la planète entre populations mêlées, séparées par des enjeux idéologiques opposés, mérite qu’on s’attache à ce roman. China Miéville y développe avec méthode un incroyable labyrinthe mental à l’effet sidérant.

jeudi 9 décembre 2010

Fromage de tête

Pourquoi j’aime la modernité ? Parce qu’elle gonfle le temps et qu’elle permet de disposer d’heures de liberté dont peu de privilégiés jouissaient auparavant. Au début des années quatre-vingt, le gouvernement de l’époque l’avait compris en créant le Ministère du Temps libre, qui a malheureusement disparu depuis.

Mais de quoi parlez-vous en disant que le temps gonfle, me demanderez-vous ? Prenons un exemple, l’autre jour, pour installer une pompe à chaleur dans ma maison, j’ai téléphoné à Erdf. Après plusieurs propositions numérotées qui ne me concernaient pas, la voix automatique au bout du fil m’a incité à composer mon code client à quatorze chiffres. J’y suis parvenu. Trente secondes plus tard, j’ai eu la satisfaction d’entendre une autre voix me dire : « vous habitez au tel numéro, de telle rue, dans telle ville, code postal ».

J’étais content d’apprendre où je demeurais. D’ailleurs, la voix a repris pour me demander si je résidais bien là. Comme j’étais informé, j’ai pu répondre « oui ». Puis est venu l’interrogatoire afin de savoir pourquoi je téléphonais. Lorsque je suis parvenu à saisir ma question, j’ai tapé sur la touche correspondante. Les secondes se sont écoulées. Puis la voix m’a appris que j’aurais pu trouver des réponses sur Internet, mais que si je voulais à tout prix un interlocuteur, je devais sélectionner une autre touche.

Ce que j’ai fait. Encore un peu d’attente. Cette fois, la réplique a été claire : « Pour plus de précision, composer ce numéro à quatre chiffres, 0,15 euro la minute. »

Comme je voulais comprendre gratuitement quelles étaient les conditions requises pour joindre un erdfeur, j’ai recommencé par le même canal que le précédent. Déroulement similaire des séquences, même résultat. Il n’y a pas si longtemps, je téléphonais à l’agence la plus proche. En trois minutes tout était trop facilement réglé. J’ai consulté ma montre. J’avais gagné près de quinze minutes. Quinze minutes pendant lesquelles j’aurais travaillé. Donc, quinze minutes de liberté. Ce qu’il fallait démontrer.

Depuis, j’ai établi un calendrier qui me permet de passer une journée entière à ne rien faire en appelant d’une ligne fixe différentes administrations, fournisseurs, etc., sans rien débourser. Par un coup de chance insigne, j’ai même réussi à joindre le cimetière (où, dans le pire des cas, je me reposerai définitivement) pour apprendre que tout était complet. Ce qui a confirmé mon souhait de ne pas assister à mon propre enterrement.

C’est beau, la technologie de la modernité. Saisissez-vous d’un stylo Pilot “remove by friction”. Vous écrivez quelques lignes de votre invention au roller, ce qui semble ineffaçable. Pas du tout, vous frottez avec l’autre bout et la fiction disparaît. C’est le stylo de l’homme invisible.

Je me demande si ce n’est pas ainsi que Peter Watts a éjaculé son Starfish. Comme il l’annonce dans ses remerciements, « j’ai assemblé tous ces mots moi-même. En exploitant toutefois sans vergogne le maximum de mondes possibles pour les assembler correctement ». Au cours de la rédaction, il a dû en effacer quelques-uns par inadvertance. Non que je veuille dire par là que Watts n’est pas un écrivain intéressant. C’est une sorte de Van Vogt contemporain dont l’imagination va si vite qu’il ne peut l’endiguer, si bien que le lecteur sort tout ahuri de ses romans, en se demandant quel en était exactement le propos. Mais vraiment heureux d’avoir passé un aussi bon moment.

L’essentiel de l’action se situe autour de la faille Juan de Fuca, à trois mille mètres au fond de l’océan. Grâce à la géothermie sous-marine, les problèmes d’approvisionnement des terriens en énergie sont résolus. Mais en attendant d’automatiser la gestion des “fumeurs”, ceux-ci sont exploités par des humains.

Parce qu’il est difficile de trouver des volontaires, L’ARE choisit les “rifteurs” parmi les déviants sexuels, les brutes inguérissables, les pervers polymorphes et autres agités du bocal. On équipe un de leurs poumons en ouïe artificielle, capable de les faire respirer dans l’eau sous haute pression, comme les poissons des profondeurs. Protégés par des calottes oculaires, ils vaquent à leurs occupations au milieu de monstres marins voraces et rigolos, dont l’organisme est fragile comme du cristal. Watts se donne du plaisir à les décrire et nous en profitons par la même occasion. Que font exactement ces damnés de l’océan ? On n’en saura pas grand-chose. Car l’essentiel n’est pas là. Starfish est d’abord le grand livre de la paranoïa.

Quel est le secret de Lennie Clarke qui s’impose en leader de l’équipage du Beebe, leur module d’habitation ? Vous le devinerez peut-être à la fin du roman. Ce qui importe ce sont les rapports passionnels qui se développent sous pression entre les personnages. Dialogues interminables, actes diaboliques, disparitions énigmatiques ponctuent ce huis clos infernal.

Mais, comme si ce tour de force sur deux cents pages ne suffisait pas, Watts va faire peser d’autres menaces sur ces malheureux. Car, à la surface, du côté des “sécheurs”, Internet est contaminé. Ce qui rend difficile le contrôle des “rifteurs”. Des gels intelligents, comparés à des “fromages de tête”, sont chargés de restaurer le réseau. Gels qui n’ont qu’une liberté, choisir le plus simple par rapport au trop compliqué. Et comme la gestion du personnel des centrales sous-marines n’est pas exempte de problèmes insolubles, le plus simple n’est pas nécessairement en faveur des damnés de l’océan.

Vous l’aurez compris, Starfish n’est pas un roman de tout repos. Il n’est pas indiqué de le lire lentement, en espérant tout assimiler. Je recommande au contraire de le dévorer à raison de soixante pages par heure minimum pour que ce patchwork délirant se colle à la mémoire. Ceux qui aiment vraiment la science-fiction en tireront une bonne dose de dopamine, l’élixir du bonheur. Peter Watts trace son sillon romanesque en motoculteur de la modernité, sans se soucier des mauvaises herbes.

dimanche 30 mai 2010

Éternité + FX

De mon enfance, je ne conserve que les souvenirs racontés par mes parents. En ce qui concerne mon histoire, rien. Par contre, il subsiste en moi bien des sensations de cette époque, même une vraie révélation : ma première rencontre avec l’affiche de la Vache qui rit, celle qui m’a fait comprendre la notion d’infini à travers les boucles d’oreilles en forme de boîte représentant la même vache portant des boucles d’oreilles en forme de boîtes, ceci jusqu’au moment où le dessinateur ne possédant pas de pinceau plus fin qu’un pixel de l’époque ne pouvait plus la représenter.

Au delà, se perdait l’image invisible, indéfiniment répétée. Je pouvais me la représenter en imagination jusqu’à ce que le sommeil me prenne. Rien n’est plus agréable que de s’endormir vers l’infini.

Vous me direz, cette découverte est commune à bien des gens.

Par contre, des années plus tard, je suis parvenu à me représenter l’éternité d’une façon plus étrange. Lors d’un voyage au Mexique, je me suis retrouvé avec le nez bouché après un rhume. Le pharmacien de Cuernavaca m’a donné l’équivalent local d’un tube Vicks. Ce mélange d’eucalyptus et de menthe qui vous remonte jusqu’aux sinus avec la force d’une décharge électrique.

Eh bien, ce tube, je le possède encore cinquante ans plus tard ; son effet est aussi puissant. Je sais qu’il durera toujours. À partir de ces deux révélations, mon destin a changé. Car j’ai compris que l’infini comme l’éternité sont en réalité des demi-droites dont le point de départ initial se situe à l’instant, à l’endroit où chacun les perçoit pour la première fois.

L’infini et l’éternité sont donc des concepts personnels.

Associant cette idée à une réflexion sur le fait qu’il n’y a pas d’infini sans éternité, puisque si le temps s’arrête, on n’avance plus. De même qu’il n’y a pas d’éternité sans infini : en admettant qu’il soit possible de rester sur place dans une immobilité absolue, l’espace se résorberait faute d’avoir un but dans l’existence.

De là à imaginer une affiche de la Vache qui rit avec un bâton Vicks dans le nez pour expliquer l’univers, il n’y a qu’un pas. Que je n’oserai franchir.

Quel rapport avec la science-fiction ? C’est très simple. Depuis quelques années il existe en France une chaîne spécialisée sur le câble et le satellite, importée d’ailleurs, Ciné FX, qui combine de façon lumineuse les principes inextricablement imbriqués d’infini et d’éternité.

En effet, après un commencement très intéressant, notamment la projection de films de SF américains des années 50/60 que nous n’avions pas eu l’occasion de revoir depuis longtemps. Tel le très subtil, émouvant, The man from planet X et Beyond the time barrier qui n’est passé qu’une fois. tous deux d’Edgar G. Ulmer. Une version rare de Je suis une légende avec Vincent Price, l’excellent Donovan’s brain de Felix E. Feist, etc.

Ou bien, pour les amateurs sophistiqués de navets immortels, deux chefs-d'œuvre de l’immense Ed Wood, La fiancée du monstre (que j’attendais depuis longtemps pour voir Bela Lugosi s’enrouler dans une pieuvre en plastique) et la nuit des revenants, d'une envoûtante obscurité.

Mieux, le délicieusement abominable The angry red planet de 1959, par Ib Melchior, réalisé seulement en 10 jours avec une technique CineMagic pour toutes les scènes sur la surface de Mars dessinée et coloriée en rouge (qui servira plus tard pour Les Trois Stooge). Ou l’atroce Mars needs women, de Buchanan, d’un érotisme interplanétaire fulgurant.

Je n’en finirai pas d’énumérer ces films en V.O., pour la plupart. Sans compter une rareté, un téléfilm français d’après le navire étoile d’E.C. Tubb, avec Dirk Sanders dans le rôle principal. D’un austère noir et blanc et d’une économie de moyens ORTF Buttes-Chaumont qui vise à transformer un navire opéra en pièce de Samuel Beckett. Et l’amusant Voyageur des siècles, de Noël-Noël.

Depuis, plus rien.

Ou plutôt si, une programmation qui permet de voir le Futur aux trousses et Aelita quatre fois par semaine, sans compter une foule de films d’épouvante bas de gamme, toujours les mêmes. Répétition qui s’accompagne d’une projection baveuse à peine visible sur un écran de 20 cm. Même pour les films récents comme l’intrigant Simple mortel de Jolivet. Ils doivent utiliser une râpe à DVD.

Que s’est-il passé ? Ciné FX vient d’inventer l’éternité en boucle.

P.S. Ah ! j’oubliais, cette semaine vient de commencer le projection d’un téléfilm de la pire espèce, Noires sont les galaxies. Qu’on pourrait renommer l’ennui des morts vivants. Scénario nul, dialogues sans voix, décors bâclés, réalisation typique de l’exception française avec ouverture/fermeture de portes, montées/descentes de voiture, plans fixes interminables qui permettent d’étaler sur quatre heures une histoire qui ne mériterait pas vingt minutes.

Le début est saisissant. On voit des lumières passer sur un pont, se refléter dans l’eau. Puis un homme en voiture se pose un masque amateur de plongée sur le nez. Impossible de savoir ce qui se passe ensuite tant l’image est sombre. Vers la fin du second épisode une jeune femme soi-disant nue dans une piscine tente de convaincre un idiot congénital qu’elle vient d’une autre planète. Un plan d’une durée phénoménale et d’une bêtise infinie. Le reste à l’avenant.

Ne craignez pas de le manquer, il passe pratiquement tous les jours.

Je me suis toujours demandé quelle était l’utilité de la phrase que prononcent les serveurs ou les maîtres d’hôtel dans tous les restaurants à la fin d’un repas (peu importe sa qualité), « est-ce que c’était bon M’sieurdames ? » Répondre “non” n’a guère de signification à moins d’entrer dans un débat que seuls le palais, le nez, à la rigueur l’estomac pourraient mener avec des arguments sérieux que son interlocuteur ne saurait apprécier, car ce n’est pas lui qui fait la cuisine. Le cerveau, lui, qui conserve une impression hédoniste générale ne donnera pas un avis négatif, ce serait vain. Dans le meilleur cas, il anticipera, demandera de voir le chef pour le dynamiser avec un flux de commentaires élogieux.

Vous me direz, voici un sujet qui n’a rien à voir avec la S.F..

En examinant ce qu’on vous sert aujourd’hui dans votre assiette, on peut en douter. Je vous épargne la cuisine moléculaire qui nage dans les vapeurs de l’artifice, totalement spéculative, mais insignifiante. Non, le pire, c’est cette manie qui succède à l’ancienne “nouvelle cuisine” de tortiller deux trois légumes dans un plat autour d’un zest de quintessence de viande, de poisson ou de tout autres mets qu’on a choisis ; le tout enrobé de filets décoratifs d’une sauce qui n’a rien à voir avec l’essentiel, à laquelle on rajoute deux grains de caviar, du pollen d’orchidée, un flocon de foie gras.

Si ce n’est pas de la S.F., c’est de la cuisine opéra.

Mais, par exemple, quand vous demandez à votre marchand de légumes, « il est bon votre chou-fleur ? » Combien d’entre eux répondront “non”. Aucun, je pense, car ce serait presque un refus de vente.

De même, en allant dans une grande surface, peu de chance qu’on entende une opinion défavorable en demandant au vendeur si le roman qu’on a choisi est “bon”. En général, il ne l’a pas lu puisqu’il passe son temps à ranger des produits de toute nature dans les rayons ; que le soir, il est si fatigué qu’il préfère regarder un match de foot, qu’elle préfère déguster une série à la télé.

Pour établir une liaison entre cet avant-propos et le thème que je souhaite aborder, il me semble nécessaire de citer la chanson de Charles Trenet : Qu’y a-t-il à l’intérieur d’une noix ? Qu’est-ce qu’on y voit Quand elle est fermée ?

Eh ! oui. Qu’y a-t-il derrière la couverture d’un livre quand il est fermé ? Vaste problème que le lecteur avide de certitude voudrait résoudre. D’abord, contrairement à la noix dont il faut casser la coquille et contrairement à un très vieil autrefois où il fallait un coupe-papier pour ouvrir les pages, le roman s’ouvre tout seul ; il est possible de surfer sur quelques têtes de chapitre. De surcroît, on peut lire en quatrième de couverture un texte qui brosse un tableau de l’ouvrage, alors que la noix ouverte ne présente qu’un cerneau dont le contenu, la saveur, la texture demeurent toujours énigmatiques. Il en est de même pour le cerveau de l’auteur, mais peu de lecteurs se risquent à lui casser la boîte crânienne.

Avant la fin du vingtième siècle, ces textes étaient en général rédigés par les écrivains qui ne négligeaient pas les propos laudateurs, voire frôlaient le dithyrambe. Mais il y passait toujours quelque chose de fragile, l’intention qui avait présidé à la naissance du roman, le frisson premier de la création qui n’est malheureusement pas un gage de réussite. Aujourd’hui, les directeurs littéraires qui ont perdu beaucoup de poids dans les maisons d’édition au profit des commerciaux, assument souvent la rédaction de ces textes de présentation. Ils y mettent beaucoup d’eux-mêmes. Et surtout des autres. Car combien de 4e de couverture se basent aujourd’hui sur la comparaison de l’auteur proposé avec une foule de maîtres en la matière auquel il est censé ressembler.

Par exemple, André François Ruaud, dont je parlais à propos de la publication de Regarde le soleil de James Patrick Kelly, n’hésite pas à l’amalgamer à Ursula le Guin et Robert Silverberg. Le même A-F.R qui n’hésite pas à répondre dans le “magazine” de la FNAC à propos de son travail. « Je pratique un défrichage de la production populaire (de masse) ». Espérons qu’elle ne lui écrasera pas le pied.

Kelly se suffit à lui-même.

Quant aux romanciers de S.F. pour lesquels on appelle Dick à la rescousse, ils forment une population en voie d’accroissement exponentiel.

Voilà pourquoi je félicite Olivier Girard de présenter l’Essence de l’art comme un recueil de nouvelles d'Iain M. Banks, écrit par Iain M. Banks. À cause de sa célébrité ? Gérard Klein, qui sait tout et son contraire, affirme à la fois que la faible vente des romans de Banks en France le navre, mais par contre, qu’en Angleterre, celui-ci rencontrerait sans peine 300 000 lecteurs. Qui croire, Klein ou Klein ?

En tout cas, je ne pense pas que l’Essence de l’art atteindra ces chiffres faramineux pour de la science-fiction en voie d’extinction progressive.

La vraie question se pose à nouveau : « est-ce que c’est bon M’sieurdames  ? »

Présenté comme l’unique recueil de nouvelles authentique et original de Banks, l’Essence de l’art reprend une novella publiée sous un autre titre, "l’État des arts", sous les auspices de Cyberdreams en 1996, traduite par Noé Gaillard et Valérie Denis (les initiés comprendront), à laquelle sont ajoutées sept autres nouvelles. Le tout entièrement retraduit par Sonia Queméner.

Pourquoi retraduction ? Parce qu’il fallait unifier le ton du recueil, dit l’éditeur ; parce que celle de Noé Gaillard était “à chier”, pleine de contresens, m’a affirmé un spécialiste bien connu dans le milieu pour sa franchise d’expression. Il est exact que Noé Gaillard qui a eu le tort dans sa prime enfance de se prendre pour un écrivain, persiste malgré son âge. Prenons deux passages similaires au hasard :

V.1 “En tout cas, nous nous trouvions là, juste au-dessus d’une phase trois à la civilisation sophistiquée, presque classique, ayant atteint un degré de perfection tel qu’elle aurait pu sortir d’un livre – sinon d’un chapitre important au moins d’une note en bas de page.”

V.2 “Bref, nous nous trouvions au-dessus d’une planète phase trois avancée très classique. On l’aurait crue sortie tout droit d’un manuel qui, à défaut d’un chapitre entier, lui aurait consacré une note en bas de page.”

De fait, la seconde traduction plus rapide, plus précise, moins infatuée comporte quarante-trois signes de moins que la première. La différence est à régler avec l’auteur. Je n’en tire aucune autre conclusion, faute d’avoir lu l’original.

Par contre, si dans sa nouvelle version, "l’Essence de l’art" acquiert une beauté supplémentaire, si cette novella est sans doute le plus accompli des textes de Banks sur le cycle de la Culture, le plus explicite quant à l’essence de son projet, le plus riche, peut-être, sur le sentiment de l’altérité, le reste du recueil s’apparente à de la plouc-fiction.

En dehors de "Descente", superbe nouvelle sur le trajet désespéré d’un homme et de son scaphandre de survie, largués sur une planète étrangère après un crash. Subtile réflexion sur l’en-dedans et l’en-dehors qui puise aux rapports spéculatifs d’un homme du futur et de son inconscient électromécanique.

À propos de l’altérité avez-vous lu le texte de Stephen Hawking sur les extraterrestres ? D’après lui, ils pourraient exister, mais les hommes feraient mieux d'éviter tout contact avec eux, avertit l'astrophysicien britannique dans une émission diffusée dimanche 25 avril sur la chaîne Discovery Channel.

« Si les extraterrestres nous rendaient visite, le résultat serait plus important que quand Christophe Colomb a débarqué en Amérique, ce qui n'a pas bien réussi aux Amérindiens. Le vrai défi est de savoir à quoi les aliens ressembleraient ». Encore un “génie” qui n’a jamais lu de science-fiction.

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