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le Carnet particulier

de Philippe Curval

vendredi 22 février 2008

Blog dans le coin

Blague dans le coin, rien n’est plus fascinant que les blogs, surtout quand ils n’ont rien à dire. J’ausculte sur la toile des dizaines de remugles sur ordinateur par des inconnus qui ne font pas de distinction entre l’oral et le verbalisable, confondant les deux avec l’écrit. Dire que leurs blogs sont rédigés – ce qui peut s’avérer souvent vrai par ailleurs —, revient à affirmer qu’il suffit de s’introduire dans les narines de l’encre avec un compte-gouttes et de se moucher ensuite pour lire le résultat sur un kleenex.

Mais je m’emporte inutilement. Ces tests de Rorschach dissimulent peut-être des beautés que je ne soupçonne pas car ils appartiennent à un avenir de l’expression que je ne discerne pas. Penser autrement, admettre que les traces incohérentes de pixels qui apparaissent sur l’écran sont les pierres de Rosette des temps futurs, voilà ce que je devrais faire en tant qu’écrivain soucieux de suivre attentivement l’évolution de nos sociétés.

Car bien des choses changent en ce moment sur lesquelles tout le monde s’exprime sans rien connaître des tenants et des aboutissants. Il faut bien analyser ce nouveau phénomène. En bloguant par exemple, à la manière d’un tapir dans une forêt amazonienne qui voit disparaître ses repaires et dépose ses fumées au hasard de la forêt en espérant qu’un autre tapir lui apprendra pourquoi les arbres deviennent des huttes en ciment.

Prenez par exemple la nanotechnologie. Depuis le mouvement Cyberpunk, en science-fiction, tous les lecteurs avertis s’enthousiasment au sujet de cette nouvelle possibilité offerte à l’homme avec un tel aplomb que le pape actuel devrait publier une bulle mortifère pour la condamner.

Eh, bien ! non. La nanotechnologie dont quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la population mondiale ignorent tout suscite de terribles antagonismes. Manipuler de simples atomes et molécules à l’aide d’un microscope à effet tunnel ressemble pour beaucoup à une ruse du diable. Pour 70% des Américains, en particulier qui rejettent ce concept, “moralement inacceptable“, parce que la création de structures artificielles à l’échelle de l’atome peut être une tentative de se substituer à Dieu. Tout à fait normal pour une population dont l’indice de religiosité s’établit à 8,3/10. Ce qui l’est moins, c’est que ces mêmes Américains admettent les OGM sans broncher, avalent par bols entiers du pop-corn génétiquement modifié. C’est sans doute parce qu’il y a étymologiquement du “saint” dans Monsanto que les modifications du gène divin ne les gène pas.

Des coups de pieds aux molécules se perdent dans la nature !

Mais, comme je ne verse pas dans l’antiaméricanisme primaire, il me semble utile d’aller plus loin dans la confusion. Car, en Europe, c’est le contraire. Britanniques, Allemands, Français considèrent que les nanotechnologies sont d’une joyeuse moralité. La moitié des habitants jugent que Dieu n’a aucun droit sur leurs corps, apprécient — dans un temps qu’ils espèrent proche — que leur capital santé soit amélioré par la science grâce au clonage cellulaire.

Par contre, ils ravagent des champs de maïs sous prétexte que le diable se cache dans les épis. Le corps, oui ! Le pop-corps des culs-terreux monsanctifiés, non !

On comprend mieux pourquoi les blogueurs débloquent. Pour eux, la science-fiction, ça se vit si vite qu’on n'a pas le temps d'y réfléchir.

Voilà pourquoi je porte l’avenir en bandoulière.

mercredi 19 septembre 2007

Texto

Depui quelque jour, j’éprouve un arrière-goût bizarre, comme 'il me manquait un élément important dan mon écriture dont je ne parvien pa à déchiffrer l’origine. Dan l’incapacité de deviner à quoi peut e reporter cette intuition, mon tourment me paraît d’autant plu douloureux. Pourtant, j'ai une olide réputation. Mon premier texte remonte à l’enfance, cinq an environ, papa, maman applaudirent et me prédirent une carrière exceptionnelle. J’ai connu mon premier uccè au cour de mon adolecence, quand je publiai Puberté chérie qui faillit me valoir le Goncourt.

Il aurait uffit que j’offre une petite portion de moi-même — je ne vou dirai pa laquelle —, à un critique, au préident du jury ou à mon directeur littéraire pour que je l’emporte an problème, mai j’y tenai trop. Pa au prix, mai à ma viriginité. Ace (la cenure m’oblige à mettre un homonyme) double novel, une collection célèbre durant le année cinquante au Etat Uni, ne correpondait pa à ma vocation.

Par la uite, je ne compte plu le chiffre de me tirage, mon triomphe international et indéniable. Au dire de m'ennemi, plu je pond de cochonnerie, plu le lecteur adore la charcuterie.

Ouvent, j’ai éprouvé la tentation d’oumettre mon dernier manucrit à ma femme, à m'ami le plu cher. Au dernier moment, j’ai compri qu’il fallait que ce oit moi qui réolve le problème. La meilleure olution eut été que je m’erve du correcteur orthographique dont je dipoai dan mon ordinateur afin de vérifier l’orthographe et la grammaire, la typographie. Il me parut que l’inaptitude récurrente du logiciel à réoudre un problème ordinaire ne pourrait en aucun ca m’aider à déceler ur quoi je fondai ma crainte.

Je lu et je relu attentivement chaque page du texte en n’y trouvant aucun défaut, enfin, rien qui n'attirât mon attention de manière évidente ur un plan trictement littéraire.

J’étai un pofeionnel, cela e devinai dan la contruction rigoureue du récit, dan l'alternance ubtile de chapitre en chapitre et la cadence, à traver la vivacité du dialogue, la maitrie du upene, la véracité de peronnage et d’entiment. Un principe inoupçonnable m'échappait. Nul plu que moi ne pouvait en être concient. Cela devenait grave, car je devai remettre mon manucrit la emaine uivante et j’en redoutai l'échéance. L’uniqu’olution qui me vint à l’eprit fut de prendre le devant, de téléphoner à mon éditeur pour l’avertir du retard que j’avai pri, en lui demandant un délai upplémentaire. Comme je m’y attendai, il ne tiqua pa. Chacun de me livre lui rapportait de quoi entretenir une petite écurie d’auteur expérimentaux. En m’y attelant jour et nuit, je réécrirai le texte en quinze jour.

Ce qui fut dit fut fait, au prix de l’aborption d’anti-inhibiteur, d’amphétamine, an relâche jour et nuit, j’écrivi et m’endormi au terme d’un véritable parcour du combattant, exténué, mai content.

D'un eprit léger, en me réveillant, je fi un tirage imprimante du nuveau texte. Pa de qui me réjir en le reliant. C'était pire qu'avant. Nn eulement j'épruvai une terreur inhumaine, mai je cmmençai à ne plu cmprendre ce que j'avai écrit. Je fu bligé de reprendre le rman page aprè page et de faire du mt à mt pr aimiler le cntenu. Deux jur plu tard, je travaillai tel un frcené ur mn rdinateur pr rétablir l'ignificatin intime du texte. Cela me vint petit à petit. Quatre nuit plu tard, je le récitai à vix haute, en m'enthuiamant ur a prfdeur et a pertinence. Néanmin, à ce tade, l'enemble nécéitait pluieur remaniement imprtant. Je me remi à l'uvre.

Aujurd'hu, j'a enfn adm l'rréparable! Aprè d'heure et d'heure de labeur acharné, j'a reçu la révélatn: je perd peu à peu mn alphabet. A frce d'utler mn téléphn prtable, de lancer et de recevr de meage a la redactn de plu en plu élémentare, de text redut à leur plu mple expren, mn cerveau et cntamné. Cette malade cntageu avère ncurable. Peu à peu le cnnne et le vyelle excluent nexrablement de mn vcbulare.

Dan un an u deux, j'aura écrt mn chef-d'uvre. LETTRE ET LE NÉANT.

Un pag d papr blan.

mercredi 29 août 2007

Souvenirs de vacances en pointillé

Ce n'est pas tout à fait fini, mais ça commence à finir.

En première mondiale, la révélation de la saison. Il nous vient d’un certain Philippe Taquet ou Tacquais ou Takè, qui est sans doute le responsable de la paléontologie, ou peut-être même le directeur du Muséum d’histoire naturelle, puisqu’il dit attribuer des budgets à des personnalités célèbres comme Jacques Monod. Mais cela, l’interlocuteur ne l’a pas précisé. Comme d’habitude, c’est à l’auditeur de se renseigner, pas au présentateur. Et je n'ai pas eu le goût de chercher l'orthographe de son nom et ses titres et sa gloire sur le site de France Culture. Où il dissertait allègrement des diplodocus dans une émission du samedi matin. La conversation vint tout naturellement s’articuler autour du Monde perdu. Soudain, pris d’inspiration, il s’écria : « Conan Doyle a toujours voulu écrire de la littérature. Mais il n’a réussi à se faire connaître qu’en publiant du policier et de la science-fiction. » C.Q.F.D., voilà la différence. N’est-ce pas beau l’analyse d’un vrai scientifique ?

Dans un domaine tout à fait différent, qui pourrait intéresser ceux qui ont eu la chance de voir l’Échelle de Jacob, l’excellent film d'Adrian Lyne qui file si vite sur les écrans qu’il est difficile de l’attraper au vol, j’aurais l’impertinence de recommander The Jacket, de John Maybury. Il ne s’agit pas ici des conséquences de certaines expériences que la CIA a entreprises sur les combattants du Vietnam, mais des suites mystérieuses sur l’organisme des soldats de quelques médicaments qu’on leur avait généreusement offerts pour affronter la guerre du Golfe.

S’ensuit l’histoire complexe et déconcertante d’un rescapé qui rencontre une femme et sa fille sur la route, leur vient en aide, se fait prendre plus tard en auto-stop par un dangereux personnage, s’évanouit, se réveille accusé du meurtre d’un flic, puis mis dans un asile pour folie. Chris Christophersson, psychiatre expérimental parfaitement convaincant, va tenter de le guérir en l’enfermant, drogué à mort, des nuits entières dans le tiroir réfrigérant d’une morgue.

Naturellement, je ne vous raconterais pas la suite. Sachez seulement qu'il s'agit d'une variation sur le voyage temporel qui pourrait évoquer le mythe d'Orphée appliqué à une fillette, mais traité à l'envers. Cela ne vous informe pas plus, j'en suis conscient, mais à l'heure où il est si facile de se procurer un DVD ou de se brancher sur une chaîne satellite, je vous recommande l'expérience. Car John Maybury est bourré de talent. Sa façon d'alterner un réalisme softgore avec des scènes éclairées en demi-teinte où la raison vacille devant les interrogations fantasmatiques qu'elles posent, révèle une maîtrise de la caméra, des acteurs, une intelligence du scénario assez rares, que la lumière d'asile illumine d'une sinistre exultation.

Parmi les livres de l'été, je retiendrais la Chronique des jours à venir de Ronald Wright, paru chez Actes Sud. D'abord parce qu'il est plaisant de constater que les éditeurs classiques s'intéressent de plus en plus à la SF et qu'ils la publient sous le manteau. Ensuite parce que je suis amateur de romans catastrophistes anglais, qui sont à la science-fiction ce que la sauce à l'ail est au homard. C'est dire qu'ils nappent la SF d'un arome de fantastique. Celui-ci n'innove guère dans le domaine spéculatif, mais l'écriture sarcastique de Wright — né en Angleterre, réfugié au Canada —, son invention verbale, son humour corrosif à l'égard de son pays natal, ses emprunts astucieux à Wells font de la Chronique des jours à venir un texte attachant, très proche des meilleurs Ballard du type Le Monde englouti. Car il sait tenir le juste écart entre la tension émotionnelle et le pur roman d'aventure, la précision méticuleuse et l'égarement imaginatif. Pour ceux qui voudraient en apprendre davantage, je leur recommande la lecture de ma chronique dans le Magazine littéraire (publicité gratuite) qui paraîtra fin septembre.

Pour terminer dans le pur bonheur, quelques lignes sur un Haruki Murakami que je n'avais pas lu, La Fin des temps (Points Seuil). Autant ses premiers romans, tel La Ballade de l'impossible, laissent apparaître en filigrane la veine qui sera la sienne plus tard, ce mélange subtil de naturalisme sensoriel — rehaussé d'aperçus bizarres, comiques, biscornus sur le décor, l'actualité, les choses, les gens —, et de fantastique moderne plein d'imprévus ; autant La Fin des temps, marque une période de transition où se dessine nettement son intention d'écrire un roman de science-fiction qui ne dit pas son nom. D'ailleurs, à plusieurs reprises, il fait allusion au genre sans le condamner ni le louer. Afin d'introduire d'une façon explicite l'idée qu'il travaille au fil du rasoir sur une fiction spéculative dont le ton oscille en permanence entre la conjecture et l'allégorie, entre le suspense orwellien et la fantasy réaliste.

Il s'agit d'un roman composé d'un double récit alterné d'un chapitre à l'autre. Dans le premier, un personnage sans mémoire débarque dans une ville entourée de remparts infranchissables d'où il lui sera interdit de sortir sous peine de…? On le prive de son ombre et lui confie le soin de lire à la bibliothèque les vieux rêves dans les crânes de licorne.

Dans le second, un programmateur travaillant pour System va enregistrer des valeurs numériques établies par un savant, en procédant au “shuffling”. Soit une méthode qui permet de coder les informations d'une manière indéchiffrable en les faisant passer d'un hémisphère cérébral à l'autre. Les pirateurs de Factory vont chercher à lui arracher son secret, tandis que les ténébrides le traquent dans un Tokyo nocturne et très convaincant.

Peu à peu, le pressentiment que les deux histoires vont se rejoindre s'affirme. Toute l'habileté vertigineuse de Murakami consiste à brouiller les pistes à travers des dialogues époustouflants de drôlerie et d'invention, des séquences dignes des meilleurs films noirs. Mais surtout grâce à son regard à focale variable sur la société japonaise ( à bien des égards la notre), qui sait grossir le trait pour faire apparaître au grand jour la monstrueuse stupidité de nos tares et de nos mœurs en même temps qu'une plaisante approche de leur côté burlesque, cocasse, sexuel, excentrique, gourmand, fantasque, etc.

Bref, un roman de SF d'une schizophrénie à couper le souffle qu'on peut mettre entre les mains de l'amateur le plus exigeant.

Ah ! Pour terminer, je viens de recevoir mon dernier courrier hebdomadaire me proposant la convention Obsèques. Si j'y souscris, j'aurais droit à un téléphone portable. Amusant, Non?

dimanche 25 mars 2007

roman dans l'ombre

Si Martinique Domel ne me l’avait pas donné, je me demande comment j’aurais pu découvrir qu’Unica, d’Élise Fontenaille, était un roman de science-fiction. On s’interroge d’ailleurs à la suite de quelle étrange et ténébreuse filière ce roman est sorti chez Stock en janvier 2007.

Pourtant, il a été imprimé en novembre 2006, ce qui laisse le temps de la réflexion. Chez Stock, particulièrement, car je me souviens très bien qu’à la fin des années 70, le directeur littéraire m’avait proposé un contrat pour Y a quelqu’un ? à paraître hors collection. C’était au moment des vacances. « On signera à la rentrée » m’avait-il promis avec sincérité. Catastrophe, durant ce mois d’été, le directeur de la maison d’édition, un certain Bartillat, s’était écrié en lisant mon texte par un hasard fatal : « Mais c’est de la science-fiction ; quelle horreur ! ». J’ajoute quelle horreur pour donner son véritable sens à sa réflexion. D’où pas de contrat et réinsertion du dit Y a quelqu’un ? dans la merveilleuse collection de Robert Louit, "Dimension SF".

Est-ce dire que les choses ont évolué depuis ces trente dernières années ? Je pense plutôt que l’actuel directeur de chez Stock a récupéré l’auteur chez Grasset où elle publiait auparavant et, dans son enthousiasme, ne s'est pas aperçu qu’il publiait de la S.-F. Car ce n’est pas une litote, une métaphore, un faux-semblant, Unica appartient à notre domaine de prédilection.

Sur un thème peu fréquenté, c’est un texte bien senti, intelligent, informé, qui flotte un peu vers la fin, mais qui a le rare avantage d’être dense et nourri d’invention. De surcroît, l’action se déroule à Seattle qui, je ne sais pourquoi, me fascine depuis toujours. Élise Fontenaille y a passé deux ans, et cela se sent dans l’odeur des pages : le climat, la mer sont présents. Au loin, on imagine l’île de Gabriola, célébrée par Malcolm Lowry.

Herb est un ancien hacker devenu flic qui traque les sites pédophiles. Arrestations d’urgence, efficacité. C’est un homme seul dont l’enfance est marquée par la perte mystérieuse de sa sœur enlevée dans des conditions inexpliquées, mystère qui s’accompagne de la présence d’une mère folle dont le souvenir ne cesse de le hanter. Sa seule consolation est un enregistreur de rêve dont il se repasse les films oniriques le soir après le turbin. Jusqu’au jour où un pédophile qu’il allait arrêter devient aveugle. Atteint dans son regard lubrique par une bande à Baader antipédophiles. Dont le leader est Unica, une petite fille à cheveux blancs qui semble ne vieillir jamais.

De "Coule mes larmes, dit le policier", à "Glissement du temps sur Mars", qui sont des titres de chapitre, on devine qu’Élise Fontenaille n’écrit pas dans l’innocence. Contrairement à des Ruffin ou des Werber qui pensent “faire de la S.-F.” alors qu’ils en ignorent les premiers balbutiements. Ce qui donne à son roman ce feeling particulier d’une fiction spéculative entièrement assumée où les événements, l’action, les surprises s’enchaînent avec une rigueur logique d’une réelle modernité.

Tant de mauvais livres de S.-F. paraissent ici et maintenant qu’il serait dommage que ce roman ignoré soit ignoré. Car Élise Fontenaille sait allier une belle sensibilité d’écriture avec une rigueur égale dans le traitement psychologique de son personnage principal — dont la bizarre ambiguïté sexuelle ne cesse d’intriguer—, sans jamais oublier l’essentiel de son sujet.

Alors, plutôt que de sombrer dans le nième NSOP dont les trois millions de signes font souvent bâiller, lisez donc cette œuvre émouvante qui ne déborde pas 160 pages.

jeudi 8 février 2007

Que lire ?

Vous souvenez-vous d’Hara-Kiri, avec son “Je l’ai pas vu, je l’ai pas vu mais j’en ai entendu causer”, ou des papiers de Bernard Frank qui vient de mourir à mon âge, d’une manière exquise en buvant une bouteille d’excellent Bordeaux au restaurant ? Dans l’une et l’autre de ces chroniques, il s’agissait de pondre un texte à date fixe et contre rémunération pour exprimer l’extrême frustration de recevoir tant de livres sans pouvoir en parler. Le remords de chacun de ces critiques provoquait chez eux un art de l’évitement dont je me propose gratuitement d’imiter la démarche.

Par déontologie, je me tairai à propos des productions des éditions Bragelonne qui m’envoyaient il n’y a pas si longtemps un demi-stère de leurs productions de fantasy dont je ne disais rien et qui, depuis qu’ils publient de la science-fiction — j’ai immédiatement fait un papier dans le Magazine Littéraire pour les encourager à propos de leur anthologie Science-fiction 2006 —, ne m’envoient plus rien. C’est une liberté d’esprit que j’apprécie trop pour émettre le moindre commentaire.

À peine venais-je de terminer ma critique sur l’excellent petit roman Fournaise de James Patrick Kelly (traduit de l’américain par André-François Ruaud & Christophe Duchet. Ed. Les Moutons électriques - 13 €), que je recevais Au-delà de l’infini de Gregory Benford.

Mon sang n’a fait qu’un tour. Car je ne sais pas si vous appréciez ledit Gregory, mais, comme le disait d’un air contrit mon ami David Brin qui séjourna en France pendant quelques années et qui venait régulièrement au Déjeuner du lundi, en nous le présentant un jour que ledit Gregory venait faire un petit séjour en France : “Excusez-le, c’est un sacré facho”, ce qui n’est pas peu dire de la part de David qui n’est pas précisément à gauche.

S’ensuivit une altercation entre ledit Gregory et moi, par Scott Baker interposé pour la traduction instantanée, au cours de laquelle il apparut très vite qu’il vouait à la France et aux Français une animosité prébushienne en nous taxant d’anarchistes absurdes, d’attardés péremptoires. Comme il n’avait naturellement pas lu un seul roman de science-fiction française et que je lui opposais quelques arguments en faveur d’une révision pacifiste de ses idées reçues, le ton monta si fort qu’il fallut une demi-bouteille de grappa pour diluer notre fureur et nous séparer sans coups et blessures et sans nous revoir jamais.

« Cley sentit un bonheur et un émerveillement neufs s’éveiller en elle. Enfin, elle avait un endroit où était sa place, un foyer à édifier. Dans la forêt émeraude ou dans la vaste plaine asséchée, dans un cocon tournoyant au fond de l’espace infini, n’importe. Un foyer. »

Tel se termine Au-delà de l’infini. On voit que le John Wayne de la S.F. américaine, par ailleurs excellent professionnel si l’on en croit son rôle de bâton de vieillesse pour Arthur Clarke, n’a rien perdu de son idéal. Pour lui, l’avenir et le voyage dans l’espace se résument à une nouvelle Conquête de l’Ouest.

Sur ce, arrive le tome III des Chroniques de Thomas Covenant de Stephen R. Donaldson, enfin réédité dans son intégralité et dans une nouvelle traduction, l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature de fantasy. « Là-bas c’est le chaos. La citadelle est assiégée par les bandes de Turpide le Rogue. L’issue semble fatale. Seul l’or blanc que détient le lépreux pourra sauver le Royaume. » Non convenant mais plutôt convenu.

Je ne sais pas si vous avez remarqué combien ces romans boursouflés par une typographie d’une inaltérable laideur découragent le plus sympathisant des lecteurs. Cela me rappelle une époque où les charcutiers exposaient dans leurs vitrines des scènes de genre sculptées dans le saindoux. Dans ces conditions, une seule solution, la fuite.

Je n’ai rien contre Céline Minard, pas l’once d’une aversion, aucune appréhension, tout juste sais-je qu’elle écrivit deux romans qui se rapprochaient du genre qui m’intéresse. Par contre, il s’avère que son OPA sur le succès est doué de mauvaises intentions.

J’ai reçu en prépublication Le Dernier Monde. “L’histoire bouleversante du dernier homme sur la Terre” ne m’inspire pas de quoi fouetter un chat. Tant d’écrivains de S.F. avant elle ont traité ce sujet. Andrevon, en particulier avec le Désert du monde et récemment avec le Monde enfin ne s’est pas privé de l’explorer d’une manière fascinante. Même pour quelqu’un qui, comme moi, pense que la Nature, c’est merveilleux, mais que sans l’homme pour la contempler, il lui manque quelque chose.

Mais revenons à Céline Minard. Dans le prière d’insérer qui allait de pair avec la prépublication, j’ai lu cette définition : « inclassable, alliant un suspense très efficace à une poésie singulière, ce roman, qui n’appartient pas du tout au genre de la science-fiction, apparaît comme l’un des plus inspirés, des plus originaux de ces dernières années. »

En effet, en écrivant un roman de science-fiction qui n’en est pas un, Céline Minard a réalisé une véritable performance. Mais le plus fort, c’est que dans le prière d’insérer de la quatrième page de couverture du roman publié, il n’est plus question de ce tour de prestidigitation.

Qu’en conclure ? Qu’il serait dommage de se priver d’amateurs de S.F. qui pourraient s’en révéler des lecteurs potentiels.

En tout cas l’affaire a réussi. Pas une radio, pas une page de critique littéraire sans entendre des louanges sur ce bouquin qui, ce bouquin quoi, élève le niveau de la littérature française par son originalité exceptionnelle. On peut même relever dans le magazine Lire, si j’en crois Olivier Paquet, que le Dernier monde inaugure une voie tout à fait audacieuse et nouvelle, en même temps que Bernard Werber, celui de la “France-fiction”.

Le bar Javel lave tout plus blanc.

mardi 13 juin 2006

Petite chronique

L’autre jour, plongeant dans ma discothèque de vinyles pour la dépoussiérer, j’ai extrait au hasard un Captain Beefheart que j’avais totalement oublié, Spotlight kid. Surprenant d’ailleurs et plein de variantes qui évoquent à la fois les premiers Mothers of Invention et de minis opéras pop chantés par un Caruso mâtiné de Groucho Marx. C’est dire qu’on ne s’ennuie pas en l’écoutant et, qu’à la nostalgie initiale face à la découverte de la pochette, succède une euphorie rétrospective au sujet de quelques petits génies (entre parenthèses) de la musique des années soixante-dix. Éphémères, comme toutes les années.

Ce qui m’a rappelé l’époque où j’écrivais ma petite chronique de nuit dans Galaxie, baignant dans les vapeurs de “Camembert électrique” ou de Stockhausen. Comme le Magazine littéraire est fermé pendant le mois d’août, cela m’a suggéré de me libérer légèrement du trop plein de critiques que je n’ai pu faire. Chronique qui ne sera qu’une goutte d’eau dans l’océan des parutions qui se déversent sur mon bureau à raison d’un stère tous les trois mois.

Rassurez-vous, je ne brûle aucun livre, mais comme ceux-ci sont encore composés en papier et que le papier est issu du bois, “stère” me paraît plus adapté que “mètre cube”. Problème amusant : de combien de stères se compose votre bibliothèque ? D’après un calcul rapide que je viens d’effectuer, comptez entre 700 et 900 livres par m3 selon le format, si vos rayonnages ont vingt-cinq centimètres de profondeur, à condition que vous ne mettiez qu’une épaisseur. Par modestie, je ne vous dirais pas de combien de stères se composent les miennes, mais quand je songe à celles des “collectors anonymus”, j’ai le vertige. C’est un groupe d’amateurs dont je tairai le nom par prudence, car ils peuvent d’un seul geste vous supprimer des librairies. Ils se réunissent chaque semaine pour s’avouer mutuellement leurs achats afin de guérir d’une addiction grave ; ce faisant, ils se filent des tuyaux qui les incitent aussitôt à se précipiter chez le libraire qui détient le volume rare qu’ils ne possèdent pas. Certains d’entre eux couchent sur le palier de leur appartement pour ne pas encombrer les bibliothèques de leur présence.

À propos de bibliothèque, Bifrost vient de fêter ses quarante-quatre centimètres — soit dix ans d’existence —, par un numéro spécial consacré à dix auteurs français. Voilà qui fait du bien. Certes, il en manque quelques-uns dans la sélection, mais dix, c’est dix, on n’y peut rien. L’important, c’est que l’ensemble soit de qualité. Je crois que vous n’échapperez pas à son attrait. Vous dire quelle est ma nouvelle préférée entre Claude Ecken et Catherine Dufour, Xavier Maumejean et Thierry Di Rollo (aussi affiné que l’excellent rollot, fromage picard qui se déguste comme un jeu de maux), ou bien d’autres, non ! Ce serait revenir au temps de Fiction, avec son tableau d’honneur des auteurs les plus méritants, décerné par des éditeurs et des écrivains qui ne méritaient pas toujours le droit d’attribuer des notes. Le plus rassurant, le meilleur, dans cette anthologie recueil numéro spécial, c’est qu’il n’y a aucune unité de style, de ton, de thème. Une exclusivité française déjà présente dans les anthologies que j’ai réalisées autrefois comme Futurs au présent et Superfuturs. L’absolue diversité règne en maître. Nous sommes bien loin du NSOP défendu par Jean-Claude Dunyach où règne l’uniformité.

On trouve aussi dans ce Bifrost une interview fleuve de Serge Lehman, comme Richard Comballot en a le secret. Notre Lehman s’y présente comme un martyr de la SF. Les souffrances de l’accouchement ont failli l’entraîner à sa perte. Le voilà qui renaît, plus modeste ? Enfin, l’essentiel c’est qu’il a du talent. Mais aussi des idées bizarres sur l’histoire du genre depuis les années cinquante, si bizarres qu’elles me semblent totalement erronées pour moi qui l’ai vécue. Mais le plus étrange, c’est lorsqu’il déclare (je cite de mémoire car je n’ai pas retrouvé la phrase exacte qui m’avait tant frappé, vu la longueur du texte et son petit caractère) : « C’est difficile d’écrire de la SF en français ». Comme si les Français autant que les Anglo-Saxons n’avaient pas inventé la science-fiction, avec leur propre langue. Enfin, tout cela n’est pas bien grave, les paroles volent, les écrits restent. Oui, mais les écrits volés à la parole restent-ils ?

Je n’avais pas lu American Gods, aussi, devant le tollé de félicitations — est-ce une litote ? —, me suis-je précipité sur Anansi boys de Neil Gaiman, lauréat de l’année dernière, pour vérifier s’il méritait sa réputation. Déçu, n’est pas le mot que j’emploierais à propos de sa lecture ; je dirais plutôt frustré. Car le bougre a du boogie-woogie à revendre, un sens de l’humour enraciné, une verve, une aisance dans l’enchaînement des situations qui fondent le suspense que j’aurais dû fondre de bonheur en le lisant. Le hic, c’est qu’il manque d’imagination et que cette histoire de dieu araignée d’origine africaine, de son double fils Gros Charlie et de tout ce qui s’ensuit dans notre décor quotidien n’est guère que de l’entertainement. Pas une once de réflexion sur notre monde contemporain. De la bonne fantasy en somme.

Voilà soudain que tout m’apparaît, mes erreurs, mes fautes, mon acharnement contre ce genre, puisqu’aussitôt après, j’ai dégusté, je déguste encore une Affaire de famille, de Charles Stross. Voilà de la fantasy qui valse, qui exubère, qui se réjouit de frôler la SF en la caressant. Ce Stross est un stratège pervers, un joueur de violon tzigane qui entremêle les thèmes et les nourrit de triples croches sans la moindre hésitation. Une volumineuse étude sur son œuvre passée, présente et à venir n’arriverait pas à bout de tous les emprunts qu’il fait au catalogue général de la science-fiction afin de nourrir ses paradoxes et ses situations. En même temps, il faut bien le dire, Stross se pose dans ce roman en laudateur de l’American way of life opposé au mode de vie médiéval. Mais il a la touche fine et ne se berce pas d’illusions. S’il ne creuse pas dans les profondeurs pour trouver de l’or, il est comme ces orpailleurs qui découvrent des pépites au fil de l’eau. Ce n’est pas un paranoïaque haineux qui traverse le bush en estimant qu’il y a un terroriste derrière chaque buisson. C’est un écrivain optimiste qui pense que un et un font deux, par bon vent.

Pour ne pas déflorer la trame d’une Affaire de famille et vous donner le goût de le lire, je résumerais l’intrigue d’une phrase : c’est l’histoire d’une jeune femme pleine de bonne volonté et d’innocence qui s’aperçoit que la généalogie est un héritage lourd à porter et que les trafiquants de drogue ne sont pas toujours ceux que l’on pense.

Cela ne vous satisfait pas. Alors, disons que c’est un excellent roman, plein d’aventures et de réflexions sur le fait qu’il ne suffit pas de multiplier le présent par le passé pour obtenir l’avenir. Il faut aussi savoir ce que l’on désire pour le changer.

Ce qu’exprimait mezza voce Stephen Baxter dans Évolution, qui me laisse encore tout pantois d’admiration. Voilà un roman dont je me disais en lisant les premières lignes que je n’en verrais pas la fin, où d’anecdotes en anecdotes je me suis laissé entraîné à travers une vision rêvée de l’évolution de l’humanité plus que convaincante. De la SF homéopathique capable, à des doses plus élevées, de produire sur l'homme sain des symptômes semblables à ceux de la maladie à combattre.

Coalescence, du même auteur, premier tome d’un ensemble intitulé les Enfants de la destinée, 540 pages, ne le vaut certes pas. Car les 300 pages que contient ce roman sur la décadence de l’empire romain en Bretagne sont d’un bon niveau de compilation romanesque et se lisent sans déplaisir, voire nous amèneraient à réétudier la fondation de nos pays actuels vers le cinquième siècle dont j’avais tout oublié, mais font quelquefois office de remplissage. Néanmoins, à travers l’histoire de George Poole à la recherche de sa sœur jumelle enrôlée sans qu’il l’ait jamais su dans l’ordre de Sainte Marie Reine des Vierges, Stephen Baxter développe un thème fort intéressant. Celui des sociétés où naît le risque d’une symbiose assumée entre les individus, qui les amène à obéir à une sorte de règle intuitive, sans jamais songer à en discuter ni la vraisemblance ni l’intérêt. Phénomène qui pourrait être le prélude à fourmisation de l’espèce humaine, dont Baxter renie la valeur et s’apprête à en démontrer les méfaits, je suppose, dans les volumes suivants.

Si vous souhaitez entrer dans la saga, lisez donc sans appréhension Coalescence, on y découvre de bons, de très bons moments. Je dirais volontiers que c’est un roman anti-Werber s’il était possible d’établir la moindre comparaison entre un réel écrivain et un scribouillard philosophard pour chaisières attardées. Quand j’énonce chaisières attardées, je pèse mes mots, car rien ne me paraît ni plus ancien ni plus irréel que ces professionnelles de l’assise dans les squares, apparues et disparues sans qu’on sache pourquoi ni comment. La différence tient dans l’essentiel, l’un pense ce qu’il écrit, l’autre écrit sans penser. Il est assis sur son cerveau.

dimanche 23 avril 2006

Ursula

Que reprocher au tome 3 de Fiction nouvelle formule qui ne cède en rien à la qualité des précédents ? Certains experts disent que les traductions sont négligées, mais je ne suis pas assez connaisseur pour le confirmer. Et puis, je n’ai jamais entendu un traducteur ou un éditeur dire du bien de ce qui paraissait chez le voisin (ce qui ne prouve pas grand-chose). De toute façon, l’ensemble des textes demeurent solides.

J’aime le papier, la mise en page, la rigueur kraft de la couverture. On pourrait faire un léger commentaire déplaisant à propos du dessin de Lewis Tronheim qui l’orne, elle est à la limite du rien. Mais enfin, mieux vaut presque rien que ces repoussantes illustrations qui se déversent sur la plupart des publications de fantasy.

En somme, puisque les nouvelles sont bonnes pour la plupart ; que Serge Lehman dans un numéro d’équilibriste qui fait grincer des neurones parvient à transformer sa dépression nerveuse en réflexion sur la science-fiction ; que Francis Valéry nous épargne dans sa chronique ses habituels états d’âme pour nous parler des parutions actuelles avec une réelle connaissance du sujet ; qu’il étend jusqu’à Haruki Murakami, merveilleux japonais, si habile à déplomber le réel de son poids que le plus innocent détail de notre environnement, vivant ou inanimé, s’enrichit d’une inimitable note de fantasme.

Que dire donc ? Sinon que c’est un plaisir d’avoir cette revue entre les mains.

À une exception près, l’interminable interview d’Ursula K. Le Guin qui pèse lourd dans la balance de l’ennui. J’aime Le Guin, d’abord parce que nous partageons le privilège d’avoir le même âge. À juste titre, je ne taris pas d’éloges dans le Magazine Littéraire sur ses dernières productions ou rééditions, l’Autre côté du rêve, le Dit d’Aka et son dernier recueil de nouvelles, l’Anniversaire du monde. Et voilà qu’elle nous livre cinquante et une page d’un entretien décevant sur tous les plans.

D’abord, ce côté mémère en pantoufle dans l’Oregon près de son feu de bois avec son chat Zorro qui imprègne en permanence sa réflexion sur le monde m’apparaît fort réducteur par rapport aux exigences de son œuvre. À l’entendre parler, on croirait qu’elle écrit des contes pour veillées des chaumières. Ensuite, parce qu’elle développe une nostalgie envers les années soixante, soixante-dix, qui certes étaient captivantes, en dénigrant le présent qui « aurait perdu tant de choses que nous pensions avoir gagnées. » Comme si l’avenir n’existait pas, Ursula ! Où tout changera encore et encore. En bien ou en mal, certes. Mais l’essentiel n’est-il pas que la spéculation sur l’évolution de l’homo sapiens et des sociétés qu’il élabore soit la plus passionnante des enquêtes pour un auteur de S.F.

Mais la faiblesse principale de l’interview réside dans la vacuité des questions posées et l’incapacité d’Hélène Escudié qui y procède de rebondir sur les réponses que tente d’y fournir Le Guin.

Par exemple à propos de Terremer, on apprend que les femmes ont plus de capacités que les hommes à devenir dragons. Pourquoi ? « Parce que les femmes représentent la sauvagerie originelle et la liberté. » Pourquoi ? « Parce que je laisse l’histoire se raconter d’elle-même, » conclut Le Guin, à la manière des écrivains de littérature générale, qui proclament d’une voix presque unanime : « Ce n’est pas moi qui détermine le récit, mes personnages sont des tyrans qui s’en emparent. » Ou autres déclarations du même tabac. Ce qui, pour un auteur de science-fiction, me semble le comble de la contre vérité puisque c’est une littérature où l’idée détermine l’itinéraire des personnages. À moins qu’Ursula Le Guin n’en ait aucune. Elle a maintes fois prouvé le contraire.

Que de banalités ensuite sur les thèmes de la lumière et l’obscurité, le yang et le yin, les guérisseurs philippins, etc. ! Je préfère lire la Gazette fortéenne.

Quand survient, au moment où personne ne s’y attend, la question qui foudroie : H :« Maintenant, parlons de Sartre. » U : « Sartre, Oh mon Dieu ! » Non ce n’est pas son dieu. Ursula nous explique qu’elle trouve ce philosophe insupportable par le côté incroyablement négatif de certains de ses travaux. C’est son droit. Et pourtant, n’avoue-t-elle pas en préalable qu’elle fut passionnée par l’existentialisme. Ce qui se ressent d’une manière évidente dans les Dépossédés ? Mais il n’y a pas de réponse à cette contradiction, puisqu’il n’y a plus de question à ce sujet.

Après quelques réflexions inodores sur le sexe, l’homosexualité qui font partie de ses thèmes récurrents dans l’Anniversaire du monde, avec quel talent ! Ursula Le Guin nous confie que les descriptions amoureuses lui font autant d’effet que le commentaire d’un match de football. Chez d’autres, cela excite les gonades, mais je la comprends.

Heureusement, son entretien s’achève en apothéose par un plaidoyer sur la supériorité de la musique sur les idées. « La musique s’est imposée à moi », conclut-elle : « c’est un flot de sang », et l’intellect a répondu : « D’accord, j’accepte, je ne discute pas. »

Cela prouve, par un juste retour de l’inconscient, qu’en se laissant aller à composer une image de mère spirituelle sereine et enchantée au cours d’un entretien sans intérêt, un écrivain majeur comme Le Guin ne peut s’empêcher d’exprimer enfin son identité profonde, grouillante de passion et d’imagination. C’est de cela que nous aurions aimé l’entendre parler.

Mais, demanderez-vous peut-être, pourquoi vous être également livré à des entretiens toujours inférieurs à ce que vous écrivez ? Parce que je fais de la mauvaise foi ma philosophie et du paradoxe ma manière d’être.

jeudi 2 mars 2006

Toujours le même refrain

En supplément, un petit commentaire sur l’une des émissions les plus bêtes du Paf, le coup de cœur des libraires, dirigée par Valérie expert sur LCI. On y voit apparaître un personnage tonitruant, Gérard Collard, qui s’est fait la tête de Tintin, crâne rasé et ridicule petite mèche noire de glu sur le devant, qui présente en vrac albums, BD, romans avec pour seuls commentaires : « Non, non, c’est très très merveilleux, hypergénial, ça fonctionne dans la tête et ça la fatigue pas! L’auteur, un mec extraordinaire. Si, si ! Etc. »

Aujourd’hui, par exemple, il présentait Eternity Express de Truong, réédité en poche. Résumant l’intrigue qui comme chacun sait est de la pure S.F., il concluait : (je cite de mémoire défaillante) « un thriller passionnant, au poil, surtout pas pour les amateurs de science-fiction, non, non ! »

Après quoi, une autre libraire parlait de l’Andreas Eschbach paru à l’Atalante, le Dernier de son espèce, affirmant qu’il ne fallait en aucun cas s’inquiéter de son côté science-fiction, qu’on pouvait l’oublier. « Il s’agit d’abord d’un roman, concluait-elle. »

À l’idée qu’on puisse penser que la S.F. fait partie de la littérature, la terreur se lisait dans les yeux de tous les participants.

mercredi 1 mars 2006

Nostalgie soviétique

En jouant des armes de la contrepèterie, de l’anagramme et de l’à peu près, on obtient l’équation suivante : l’espace-temps = le temps s’passe = l’état s’pend = palimpseste.

Si l’on en croit ce résultat, on obtient donc un état du monde où le mécanisme psychologique de la pensée humaine contraint n’importe quel concept à se substituer au précédent pour le faire disparaître. Ainsi en est-il de la science-fiction soviétique qui, par suite de la disparition de l’État et de l’évolution de la S.F., à mesure que le temps passe est reléguée dans une portion de l’oubli qui confine à l’infini.

Profonde injustice pour ceux qui, par chance ou par hasard, tombent sur un ouvrage de S.F. paru en France en 1983, dans la collection du Fleuve Noir intitulée "les Best sellers", qui, comme son nom l’indique, n’eut aucun succès. Il s’agissait de réunir et de confronter des romans américains, anglais et soviétiques. Entre des œuvres de Brunner, de Strougastky et de Silverberg parut l’Âme du monde de E. Emtsev et E. Parnov, pur chef-d'œuvre jubilatoire où se confrontent capitalisme, communisme et télépathie.

Je n’ai aucun goût pour la nostalgie, c’est pourquoi, j’aimerais vous faire partager l’émoi de cette découverte, comme si ce roman venait de paraître. Car il est si neuf dans sa conception, si différent de ce qu’on peut lire aujourd’hui et, en même temps, marqué par des préoccupations relatives à une idéologie politique en voie provisoire de désuétude qu’il permet de vérifier qu’aucun sujet n’est vieilli s’il est animé par la réflexion et le style ; ce qui n’est plus tellement le cas en raison du formatage de la production courante. D’autant que l’Âme du monde est un roman ambivalent puisqu’il est né du dialogue de deux romanciers parfaitement en phase, à l’origine ingénieur chimiste et physicien. Capables de construire un univers de science-fiction qui puise à ses principes fondamentaux, la conjecture et la spéculation, sans verser dans le plat commentaire de nos sociétés en déshérence face à la montée de la mondialisation.

Place à l’inventivité ! Ici, Emtsev et Parnov imaginent la découverte d’un tissu vivant doté d’une propriété merveilleuse. À l’image des plantes, son tissu absorbe l’oxygène et le gaz carbonique de l’air, mais pas pour le transformer en cellulose ni en protéines végétales, mais en longues molécules polymères. Tissu qui se transforme en corolle d’une beauté envoûtante et va croître en fonction de la présence humaine. Jusqu’à synthétiser et incarner l’ensemble la pensée de l’humanité. D’où un phénomène de télépathie qui se produit entre les individus et va transformer le sens de leurs relations selon qu’ils la refusent où l’acceptent.

Tout l’intérêt de ce roman tient dans son caractère captivant, passionnel, son écriture fiévreuse, sa narration énigmatique, ses chapitres sans solution. Mais le plus subtil se nourrit de l’opposition philosophique et sociologique chez ces deux auteurs communistes (bon teint, il faut bien) sur le fait de savoir si la télépathie est politiquement incorrecte dans une société où il est prévu in fine de TOUT partager. Je vous laisse le soin de découvrir le parfum ambigu de ce qui en résulte.

dimanche 19 février 2006

Deathbox

Connaissez-vous Xavier Forneret ? Classé parmi les “petits romantiques français” par les spécialistes de la littérature. Comme si l’on pouvait ambitionner d’être à la fois romantique et petit ! Il est l’auteur de romans, de poèmes (Vapeur, ni vers ni prose) et surtout de maximes insolites, de réflexions singulières. Dans l’un de ses recueils, Sans titre, par un homme noir blanc de visage, je me souviens d’avoir lu cette phrase : « j’ai rencontré une boîte aux lettres sur un cimetière », dont l’idée m’a fait rêver très souvent.

Eric Losfeld a publié en 1952 une anthologie de ses œuvres dont il n’avait pas vendu le dernier exemplaire à sa mort, survenue vingt-sept ans plus tard. C’est dire le succès que rencontre un éditeur lorsqu’il s’attache à ressusciter l’œuvre d’un auteur aussi excentrique et passionnant, qui mériterait pourtant une autre audience que celle qu’on réserve aux tonnes de cochonneries que l’on publie aujourd’hui.

Or, il y a quelques semaines, j’ai assisté à un enterrement en Normandie. Sous un ciel de pluie, des chiens aboyaient dans les prés avoisinant le cimetière minuscule. Lorsqu’en sortant, quelqu’un attira mon attention : sur le mur était accrochée une boîte aux lettres. Ce genre de batterie à quatre casiers que les P et T (depuis que transes fait les connes a déserté les PTT) adorent planter en rase campagne. Quatre boîtes pour une vingtaine de tombes c’était peu ! Comme je n’ai pu interroger le facteur qui avait terminé sa tournée depuis longtemps, je suis resté sur ma faim.

En revenant en voiture, l’idée m’a obsédée, jusqu’à trouver la conclusion qui s’imposait : s’il n’y avait que quatre boîtes, c’est que les autres caveaux étaient équipés de téléphones portables ! D’ailleurs c’est une solution à laquelle je pense depuis longtemps. Jusqu’à ces jours derniers où je suis devenu adéessel. Car, après tout, pourquoi n’installerai-je pas dans mon mausolée acheté à tempérament chez Convention obsèques une Deathbox 666k reliée par ethernelt à mon ordinateur des pompes funèbres ? Ce serait un numéro d’Enfer afin de poursuivre ce blog jusqu’à la fin des temps. Et peut-être même une source de revenus importants pour l’escroc refoulé que je suis, inventeur des radios de l’âme. Je ne suis pas pressé. Mais pensez au succès d’un site du genre endirect@delaudelà. com ! N’essayez pas de me doubler, j’ai déjà retenu le nom de domaine.