jeudi 8 février 2007
Que lire ?
Par Philippe Curval :: Général
Vous souvenez-vous d’Hara-Kiri, avec son “Je l’ai pas vu, je l’ai pas vu mais j’en ai entendu causer”, ou des papiers de Bernard Frank qui vient de mourir à mon âge, d’une manière exquise en buvant une bouteille d’excellent Bordeaux au restaurant ? Dans l’une et l’autre de ces chroniques, il s’agissait de pondre un texte à date fixe et contre rémunération pour exprimer l’extrême frustration de recevoir tant de livres sans pouvoir en parler. Le remords de chacun de ces critiques provoquait chez eux un art de l’évitement dont je me propose gratuitement d’imiter la démarche.
Par déontologie, je me tairai à propos des productions des éditions Bragelonne qui m’envoyaient il n’y a pas si longtemps un demi-stère de leurs productions de fantasy dont je ne disais rien et qui, depuis qu’ils publient de la science-fiction — j’ai immédiatement fait un papier dans le Magazine Littéraire pour les encourager à propos de leur anthologie Science-fiction 2006 —, ne m’envoient plus rien. C’est une liberté d’esprit que j’apprécie trop pour émettre le moindre commentaire.
À peine venais-je de terminer ma critique sur l’excellent petit roman Fournaise de James Patrick Kelly (traduit de l’américain par André-François Ruaud & Christophe Duchet. Ed. Les Moutons électriques - 13 €), que je recevais Au-delà de l’infini de Gregory Benford.
Mon sang n’a fait qu’un tour. Car je ne sais pas si vous appréciez ledit Gregory, mais, comme le disait d’un air contrit mon ami David Brin qui séjourna en France pendant quelques années et qui venait régulièrement au Déjeuner du lundi, en nous le présentant un jour que ledit Gregory venait faire un petit séjour en France : “Excusez-le, c’est un sacré facho”, ce qui n’est pas peu dire de la part de David qui n’est pas précisément à gauche.
S’ensuivit une altercation entre ledit Gregory et moi, par Scott Baker interposé pour la traduction instantanée, au cours de laquelle il apparut très vite qu’il vouait à la France et aux Français une animosité prébushienne en nous taxant d’anarchistes absurdes, d’attardés péremptoires. Comme il n’avait naturellement pas lu un seul roman de science-fiction française et que je lui opposais quelques arguments en faveur d’une révision pacifiste de ses idées reçues, le ton monta si fort qu’il fallut une demi-bouteille de grappa pour diluer notre fureur et nous séparer sans coups et blessures et sans nous revoir jamais.
« Cley sentit un bonheur et un émerveillement neufs s’éveiller en elle. Enfin, elle avait un endroit où était sa place, un foyer à édifier. Dans la forêt émeraude ou dans la vaste plaine asséchée, dans un cocon tournoyant au fond de l’espace infini, n’importe. Un foyer. »
Tel se termine Au-delà de l’infini. On voit que le John Wayne de la S.F. américaine, par ailleurs excellent professionnel si l’on en croit son rôle de bâton de vieillesse pour Arthur Clarke, n’a rien perdu de son idéal. Pour lui, l’avenir et le voyage dans l’espace se résument à une nouvelle Conquête de l’Ouest.
Sur ce, arrive le tome III des Chroniques de Thomas Covenant de Stephen R. Donaldson, enfin réédité dans son intégralité et dans une nouvelle traduction, l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature de fantasy. « Là-bas c’est le chaos. La citadelle est assiégée par les bandes de Turpide le Rogue. L’issue semble fatale. Seul l’or blanc que détient le lépreux pourra sauver le Royaume. » Non convenant mais plutôt convenu.
Je ne sais pas si vous avez remarqué combien ces romans boursouflés par une typographie d’une inaltérable laideur découragent le plus sympathisant des lecteurs. Cela me rappelle une époque où les charcutiers exposaient dans leurs vitrines des scènes de genre sculptées dans le saindoux. Dans ces conditions, une seule solution, la fuite.
Je n’ai rien contre Céline Minard, pas l’once d’une aversion, aucune appréhension, tout juste sais-je qu’elle écrivit deux romans qui se rapprochaient du genre qui m’intéresse. Par contre, il s’avère que son OPA sur le succès est doué de mauvaises intentions.
J’ai reçu en prépublication Le Dernier Monde. “L’histoire bouleversante du dernier homme sur la Terre” ne m’inspire pas de quoi fouetter un chat. Tant d’écrivains de S.F. avant elle ont traité ce sujet. Andrevon, en particulier avec le Désert du monde et récemment avec le Monde enfin ne s’est pas privé de l’explorer d’une manière fascinante. Même pour quelqu’un qui, comme moi, pense que la Nature, c’est merveilleux, mais que sans l’homme pour la contempler, il lui manque quelque chose.
Mais revenons à Céline Minard. Dans le prière d’insérer qui allait de pair avec la prépublication, j’ai lu cette définition : « inclassable, alliant un suspense très efficace à une poésie singulière, ce roman, qui n’appartient pas du tout au genre de la science-fiction, apparaît comme l’un des plus inspirés, des plus originaux de ces dernières années. »
En effet, en écrivant un roman de science-fiction qui n’en est pas un, Céline Minard a réalisé une véritable performance. Mais le plus fort, c’est que dans le prière d’insérer de la quatrième page de couverture du roman publié, il n’est plus question de ce tour de prestidigitation.
Qu’en conclure ? Qu’il serait dommage de se priver d’amateurs de S.F. qui pourraient s’en révéler des lecteurs potentiels.
En tout cas l’affaire a réussi. Pas une radio, pas une page de critique littéraire sans entendre des louanges sur ce bouquin qui, ce bouquin quoi, élève le niveau de la littérature française par son originalité exceptionnelle. On peut même relever dans le magazine Lire, si j’en crois Olivier Paquet, que le Dernier monde inaugure une voie tout à fait audacieuse et nouvelle, en même temps que Bernard Werber, celui de la “France-fiction”.
Le bar Javel lave tout plus blanc.

Commentaires
1. Le samedi 10 février 2007 à 16:23, par Catherine D.
2. Le mercredi 21 février 2007 à 21:34, par Sandy
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