En jouant des armes de la contrepèterie, de l’anagramme et de l’à peu près, on obtient l’équation suivante : l’espace-temps = le temps s’passe = l’état s’pend = palimpseste.

Si l’on en croit ce résultat, on obtient donc un état du monde où le mécanisme psychologique de la pensée humaine contraint n’importe quel concept à se substituer au précédent pour le faire disparaître. Ainsi en est-il de la science-fiction soviétique qui, par suite de la disparition de l’État et de l’évolution de la S.F., à mesure que le temps passe est reléguée dans une portion de l’oubli qui confine à l’infini.

Profonde injustice pour ceux qui, par chance ou par hasard, tombent sur un ouvrage de S.F. paru en France en 1983, dans la collection du Fleuve Noir intitulée "les Best sellers", qui, comme son nom l’indique, n’eut aucun succès. Il s’agissait de réunir et de confronter des romans américains, anglais et soviétiques. Entre des œuvres de Brunner, de Strougastky et de Silverberg parut l’Âme du monde de E. Emtsev et E. Parnov, pur chef-d'œuvre jubilatoire où se confrontent capitalisme, communisme et télépathie.

Je n’ai aucun goût pour la nostalgie, c’est pourquoi, j’aimerais vous faire partager l’émoi de cette découverte, comme si ce roman venait de paraître. Car il est si neuf dans sa conception, si différent de ce qu’on peut lire aujourd’hui et, en même temps, marqué par des préoccupations relatives à une idéologie politique en voie provisoire de désuétude qu’il permet de vérifier qu’aucun sujet n’est vieilli s’il est animé par la réflexion et le style ; ce qui n’est plus tellement le cas en raison du formatage de la production courante. D’autant que l’Âme du monde est un roman ambivalent puisqu’il est né du dialogue de deux romanciers parfaitement en phase, à l’origine ingénieur chimiste et physicien. Capables de construire un univers de science-fiction qui puise à ses principes fondamentaux, la conjecture et la spéculation, sans verser dans le plat commentaire de nos sociétés en déshérence face à la montée de la mondialisation.

Place à l’inventivité ! Ici, Emtsev et Parnov imaginent la découverte d’un tissu vivant doté d’une propriété merveilleuse. À l’image des plantes, son tissu absorbe l’oxygène et le gaz carbonique de l’air, mais pas pour le transformer en cellulose ni en protéines végétales, mais en longues molécules polymères. Tissu qui se transforme en corolle d’une beauté envoûtante et va croître en fonction de la présence humaine. Jusqu’à synthétiser et incarner l’ensemble la pensée de l’humanité. D’où un phénomène de télépathie qui se produit entre les individus et va transformer le sens de leurs relations selon qu’ils la refusent où l’acceptent.

Tout l’intérêt de ce roman tient dans son caractère captivant, passionnel, son écriture fiévreuse, sa narration énigmatique, ses chapitres sans solution. Mais le plus subtil se nourrit de l’opposition philosophique et sociologique chez ces deux auteurs communistes (bon teint, il faut bien) sur le fait de savoir si la télépathie est politiquement incorrecte dans une société où il est prévu in fine de TOUT partager. Je vous laisse le soin de découvrir le parfum ambigu de ce qui en résulte.