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le Carnet particulier

de Philippe Curval

samedi 21 mai 2005

Identité post-mortem

Il y a quelques semaines, un certain Robert Dupont a été enterré par mégarde. Il fallait voir sa tête, en ressuscitant sous la pelle des fossoyeurs, grâce à son appel sur le téléphone portable chéri qu’on avait placé dans son cercueil. D’où la publicité qu’on pourrait en tirer : “ne partez jamais au cimetière sans SFR”. Voici sa déclaration spontanée : " je suis bien content d’être encore en vie, mais pas tellement d’être mort ; enfin, le principal, c’est que ça fait plaisir à maman. "

S’il s’agit dans ce cas d’une erreur d’aiguillage des médecins légistes et des pompes funèbres associés, il se produit d’autres erreurs plus stimulantes. Ainsi, la police et les autorités du treizième arrondissement de Paris s’inquiètent depuis quelques années de la baisse extraordinaire du taux de mortalité dans la population asiatique. Il est quasiment nul. Les Chinois, les Vietnamiens, les Cambodgiens ne meurent plus, du moins statistiquement, ou légalement, comme vous voudrez. Remarquez, c’est justice que les rescapés de la guerre de Corée ou du Vietnam aient des compensations.

Officieusement, certains pensent qu’il s’agit d’un trafic de cadavres. L’idée n’est pas neuve et les marchands de voitures d’occasion ne se privent pas de racheter des cartes grises à la casse pour les attribuer à des véhicules volés. De la même manière, quand un défunt abandonne sa carte d’identité, quoi de plus évident que de l’attribuer à l’un de ceux qui n’en possèdent pas et qui, de ce fait, acquièrent le droit de vivre parce qu’ils détiennent un document qui le leur autorise. C’est une forme d’immortalité extrêmement originale qui pourrait être brevetée.

Imaginez qu’en France, au lieu d’enterrer ou d’incinérer bêtement nos cadavres, comme la tradition nous y oblige, nous les fassions disparaître sans laisser d’adresse, nous parviendrions bientôt à une population extrêmement stable et sur laquelle nous pourrions compter. Puisqu’il y a encore trop de naissances dans le monde et qu’il faut nourrir, éduquer, trouver des emplois à tous ces nouveaux citoyens dont l’avenir correspond rarement à l’idée qu’en auront eue leurs parents.

En partant du principe asiatique de remplacement des ancêtres défaillants par de nouveaux immigrés non déclarés, mais parfaitement avides de s’adapter à la société qui les reconnaît, nous en aurions rapidement fini avec des conflits dérisoires comme le meurtre symbolique du père, la contestation chez les jeunes, la retraite anticipée, le versement des primes d’assurance après décès et surtout du problème des sans papiers.

Toutes ces choses ne demandent qu’un peu de bonne volonté et de compréhension mutuelle. Mais, si nous nous y mettons avec un peu d’ardeur, après une ou deux générations, nous serons devenus tous immortels. Qu’importe après tout de changer quelquefois de corps et de visage, si nous conservons éternellement le même nom.

jeudi 5 mai 2005

Baby flop

Le problème des bébés est devenu incohérent. Parallèlement, en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud, de gigantesques campagnes sont entamées pour freiner la surpopulation, tandis qu’en Europe, en Amérique du Nord, on ne sait plus quoi inventer pour inciter à créer des enfants. C’est un fait indiscutable, notre PIBB européen, le produit intérieur brut de bébés est en régression. Les choses ont bien changé depuis quarante ans, ou après le baby-boom, un vidéaste réputé en passait symboliquement à la moulinette. Aujourd’hui, il faut avaler la pilule, l’homme accepte bien donner sa semence, oui, un certain nombre de femmes ne veut plus la recevoir, non. Tout au moins sous forme de paquet cadeau qu’il faut porter neuf mois sans son ventre.

Alors deux solutions s’offrent, de la gauche à la droite, pour palier le vieillissement de notre cheptel de travailleurs. Importer massivement des bébés de pays en voie de développement pour les développer nous-mêmes ; pas les pays, les bébés, naturellement. Ou bien les produire par d’autres systèmes que ceux pratiqués depuis la plus haute antiquité. Plusieurs idées neuves sont proposées. Parmi les plus primitives, il y a la possibilité de faire porter son bébé par une autre, c’est une sorte d’esclavage affectif prévu par nos auteurs de S.F. depuis des décennies. Parmi les plus récentes, il y a le bébé éprouvette, qui n’est rien d’autre qu’un OGN sur pied ; tout récemment, nous venons de voir apparaître le bébé surgelé, dont la commercialisation ne fait pas l’unanimité. Et bientôt, je l’espère, le bébé lyophilisé, en vente dans les supermarchés.

Mais la vraie solution n’est pas trouvée tant qu’on ne parviendra pas à faire évoluer le fœtus tout seul comme un grand dans son bocal. Ce qui soulève, paraît-il, un problème éthique que Benoît XVI ne manquera pas de vouer aux gémonies. Sans compter ceux qui prétendent conserver des droits d’auteur sur leur sperme après leur mort, ou qui jugent odieuse la manipulation génétique d’embryons. La plupart se rabattent sur le marché non équitable d’enfants abandonnés. Autant d’arguments théologiques, philosophiques ou simplement racistes dont je ne vois personnellement pas l’intérêt.

Le métissage est la seule forme d’évolution radicalement efficace pour l’être humain. Alors importons, exportons des bébés, mélangeons des embryons dans un bocal planétaire. ADN signifiera Assemblage des nations. Lorsque tous les types d’humanité seront confondus, Einstein pourra être un cocktail d’irlandais, de bantou, de canaque et d’australien. Tout le monde s’en foutra, c’est le cas de le dire.

Parallèlement à ces recherches scientifiques hautement sophistiquées, au Pakistan, un élu local, riche propriétaire terrien de Nawabapur, a ordonné de couper les doigts, briser les jambes et les bras d’un homme qui avait emprunté le sperme d’un autre pour féconder sa femme, puis il a fait défiler celle-ci et son bébé, nus, dans un bazar. Après ça, qu’on ne remette plus en cause la réalité des univers parallèles. Ce choc mental entre la barbarie authentique et la spéculation génétique, c’est aussi ça, la science-fiction.